Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 2 décembre.
J'étois retombée, mon amie, dans les incertitudes les plus
douloureuses; la tendresse que Léonce me témoignoit, le charme
inexprimable de sa présence me captivoient plus que jamais; et, sans
que je me l'avouasse encore, je ne pouvais me résoudre à mon départ.
Avant-hier, j'appris que Matilde étoit malade, et Léonce lui-même me
parut inquiet de son état; je fus douloureusement affligée de cette
nouvelle, je craignis d'en être la cause, et je passai la nuit tout
entière dans les combats les plus cruels; voulant me tromper sur mon
devoir, espérant, quand je croyois tenir un raisonnement qui
m'affranchissoit, et retombant l'instant d'après, lorsqu'une
inspiration soudaine de la conscience renversoit tout ce qui me
sembloit le plus spécieux.
Agitée par une insomnie si douloureuse, je me levai hier à huit heures
du matin, et je descendis de mon jardin dans les Champs-Élisées, pour
essayer si l'exercice et le grand air me feroient du bien; je passai
devant la maison qu'occupoit autrefois madame de Vernon; vous saviez
qu'elle s'est fait ensevelir dans son jardin, et que sa fille,
mécontente de cette volonté qu'elle ne trouve pas assez religieuse, a
conservé la maison sans vouloir l'occuper. Je me reprochai de n'avoir
pas été verser quelques pleurs sur ces cendres délaissées; je me
rappelai que ce jour même étoit l'anniversaire de sa mort: la clef de
mon jardin ouvroit aussi celui de madame de Vernon, nous l'avions
ainsi voulu, dans les jours de notre liaison, j'essayai donc d'entrer
par les Champs-Élisées. J'eus d'abord de la peine à ouvrir cette porte
fermée depuis un an; enfin, j'y réussis, et je me trouvai dans ce
jardin, où, pour la première fois, Léonce m'avoit parlé de son amour,
quand la plus belle saison de l'année couvroit tous les arbustes de
fleurs; il ne restoit pas une feuille sur aucun d'eux; cette maison,
jadis si brillante, étoit fermée comme une habitation qu'on avoit
abandonnée. Un brouillard froid et sombre obscurcissait tous les
objets, et mes souvenirs se retraçoient à moi à travers la tristesse
de la nature et de mon coeur.
Ah! le passé, le passé! quels liens de douleur nous attachent à lui!
Pourquoi les jours ne s'écoulent-ils pas sans laisser aucune trace?
L'imagination peut-elle suffire à toutes ces formes du malheur, qu'on
appelle les divers temps de la vie?
Je cherchai quelques minutes, à travers les feuilles mortes qui
étaient sur la terre, les sentiers du jardin qui pouvoient me conduire
où je croyois que les restes de madame de Vernon étoient déposés;
enfin, je trouvai l'urne qui désignoit sa tombe; je vis sur cette urne
deux vers italiens qu'elle m'avoit souvent fait chanter, parce qu'elle
en aimoit l'air.
E tu, chi sa se mai
Ti sovverrai di me!
[Et toi, qui sait si jamais tu te souviendrai de moi!]
Il me sembla que cette inscription m'accusoit d'un long oubli; je me
repentis d'avoir laissé passer une année sans venir auprès de ce
monument. Ah! pourquoi, pensois-je en moi-même, pourquoi Sophie
est-elle la cause de tous mes malheurs? Mes regrets, souvent troublés
par cette idée, ne m'ont point ramenée dans ces lieux; je craignois
d'offenser sa mémoire en y portant le sentiment de mes peines, et
j'aimois mieux étouffer les pensées qui, tour à tour, m'éloignoient et
m'attiroient vers elle.
Adieu, Sophie, dis-je alors en versant beaucoup de larmes; je vais
quitter pour jamais la France, je n'en reverrai plus même les
tombeaux! je romps avec tout ce qui me fut cher, pour accomplir le
serment que je t'ai fait; les pleurs que je verse en ce moment
t'attestent encore que je n'ai conservé de notre amitié qu'un souvenir
doux. Adieu.--Alors, après m'être penchée quelques instans sur cette
urne avec affection et regret, je me relevai en répétant avec
enthousiasme:--Oui, je tiendrai le serment que je t'ai fait; oui, je
me sacrifierai pour le bonheur de ta fille!--Comme je me retournois,
je vis Matilde qui m'avoit entendue, pâle, le visage altéré, et les
yeux remplis de larmes qu'elle s'efforçoit de retenir.--Ce que
j'entends est-il vrai? s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant
l'urne de sa mère. M'auroit-on trompée, dit-elle en me regardant,
lorsqu'on m'assuroit que vous étiez résolue à passer l'hiver ici?
Dieu! j'ai bien souffert depuis que je l'ai cru.--On vous a trompée,
Matilde, lui dis-je en serrant ses deux mains qu'elle élevoit vers le
ciel; ce que vous avez demandé vous est accordé; ce n'est qu'à moi que
tout bonheur est refusé dans cette vie. Adieu.
--Je quittai Matilde à ces mots, sans lui donner le temps de me
répondre, et je revins chez moi, sans avoir réfléchi que je venois de
me lier encore plus solennellement que jamais. Quand le mouvement
exalté que j'avois éprouvé fut un peu calmé, je sentis en frémissant
que tout étoit dit. Depuis ce moment cette douleur ne m'a plus laissé
de relâche; j'ai vu Léonce, et dans doute je me serois trahie, s'il
n'avoit pas attribué mon émotion à ce que je lui ai dit de ma visite
au tombeau, en lui taisant que j'y avois trouvé Matilde. Si j'étois
encore une fois seule avec lui, il sauroit tout; il faut partir, le
délai n'est plus possible.
J'ai envoyé ce matin un courrier à Mondoville pour conjurer M. Barton
de venir. Je ne veux pas que Léonce, au moment où il apprendra mon
départ, soit seul, sans un confident de notre amour, sans l'ami de son
enfance: seul! hélas! et je le quitte, lui, qui depuis un an m'a donné
tant d'heures délicieuses; lui qui m'aime avec une tendresse si vraie!
Il croit encore, dans ce moment, que je n'ai pas là pensée de me
séparer de lui; il se réveille chaque jour avec cette certitude qui
lui est si douce; il arrange les heures de sa journée pour me voir, et
bientôt on viendra lui dire que je suis partie, partie pour jamais,
sans que l'on sache même dans quel lieu j'ai caché ma misérable
destinée! je n'existerai plus pour Léonce que comme les morts qu'on
regrette; il m'appellera, et je ne l'entendrai pas, moi que sa voix a
toujours si profondément émue! moi qui, d'un accent si tendre,
répondais à ses prières! Rien, rien de moi ne se ranimera autour de
lui, pour lui répéter encore que je l'aime!
Ma chère Élise, c'est à vous que je confie mes dernières volontés;
après mon départ venez le voir, parlez-lui le langage consolateur que
vous a sans doute appris l'amour! dites-lui tout ce que vous savez de
ma douleur, tout, hors le vrai motif qui me détermine. Il croira que
j'ai foibli devant la haine, et que l'intérêt de son bonheur ne m'a
pas donné la force de la supporter. Hélas! il sera bien injuste, mais
il n'accusera point sa femme, la mère de son enfant. Dites-lui que je
jugerai de son respect pour mon souvenir, par sa conduit envers
Matilde. Élise, vous écrirez à ma soeur, et j'apprendrai par ses
lettres ce que j'ai besoin encore de savoir; car vous-même, won amie,
vous ne saurez point où je vais; Léonce nous le demanderoit, comment
pourriez-vous le lui cacher? Il me suivroit, et j'aurois une troisième
fois essayé de m'éloigner pour retomber sous le charme; non, le devoir
a parlé trop haut, qu'il soit obéi!
Dans l'asile où je vais m'ensevelir, ce n'est pas l'oubli, la
résignation même que j'espère; je cherche un lieu solitaire où l'on
vive d'aimer, sans que ce sentiment, renfermé dans le coeur, nuise au
bonheur de personne; sans qu'il existe une autre vie que la mienne
tourmentée par l'affection que j'éprouve. Lui, cependant, hélas! ne
souffrira-t-il pas longtemps encore? Mais pouvoit-il être heureux,
agité sans cesse par ses devoirs, l'opinion et l'amour? Ne
m'offrirai-je pas à sa mémoire, plus pure, plus intéressante que dans
ce monde, où sans cesse il avoit besoin de me défendre, où sans cesse
il souffroit pour moi? L'amour même, l'amour seul, ne devoit-il pas
m'inspirer le besoin de renouveler mon image dans son souvenir, par
l'absence et le malheur? que n'ai-je pas craint de la calomnie!
Vainement paroît-elle apaisée; vainement Léonce assure-t-il qu'il est
devenu insensible; dois-je y compter? Ah! qui peut prévoir de quelle
douleur l'accomplissement d'un devoir nous préserve!
Lorsque je serai partie pour toujours, je désire que, s'il est
possible, mes amis détruisent entièrement tout ce qu'on a pu dire
d'injuste sur moi. Quand je saurai qu'ils y ont réussi, je ne
reviendrai pas, mais je penserai avec douceur que Léonce n'entend plus
dire que du bien de son amie. Je prie M. de Lebensei d'entretenir des
relations suivies avec M. de Mondoville; malgré la diversité de leurs
manières de voir, il s'en est fait aimer par la supériorité de son
esprit et la droiture de son caractère. Je le conjure de répéter
souvent à Léonce, qu'il ne doit prendre aucun parti dans la guerre que
les nobles offensés veulent exciter contre la France; je crains
toujours que, loin de moi, les personnes de sa classe ne le
déterminent, si cette guerre a lieu, à ce qu'elles représenteraient
comme un devoir de l'honneur. S'il peut s'intéresser de nouveau aux
études qui lui plaisent, l'occupation lui fera du bien, et ses regrets
se changeront enfin, je l'espère, en une peine douce; et, dans cette
vie de douleur, c'est l'état habituel des âmes sensibles.
Oui, je souhaite, Élise, que vous deux, qui m'avez si tendrement
aimée, vous soyez les amis de Léonce; ne m'est-il pas permis de
désirer encore ce lien avec lui? Plus que celui-là, grand Dieu! tant
que je vivrai! et le revoir encore une fois, si la mort, s'annonçant à
moi d'avance avec certitude, me laisse le temps de le rappeler. Élise,
adieu; quand nous retrouverons-nous? Si j'en crois les pressentimens
que mes malheurs ont constamment justifiés, l'adieu que je vous dis
sera long. Ah! quel effort! mais pourquoi murmurer?