Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 10 novembre.
Ma belle-soeur vous prie, ma chère Élise, de venir la voir demain; je
me suis servie de divers prétextes pour la décider à partir, elle
retourne à Montpellier dans deux jours; je lui ai caché mon véritable
dessein, elle s'y seroit opposée, elle auroit voulu m'emmener avec
elle; ce n'est pas ainsi que je veux me séparer de Léonce, ce n'est
pas un autre genre de vie que je vais adopter, c'est je ne sais quelle
mort que je voudrois embrasser; je ne connois encore que confusément
mon avenir, mais quel qu'il soit, il sera sombre, et je n'y associerai
personne.
Ma belle-soeur déteste tellement Paris, que dès qu'elle a pu croire
qu'elle ne m'y étoit plus nécessaire, elle a été très-impatiente de le
quitter; l'annonce de son départ a produit sur Léonce un effet dont je
devrois m'applaudir, et qui me perce le coeur; il est convaincu
maintenant que je suis décidée à rester, puisque je laisse ma soeur
s'en retourner seule. Matilde est redevenue la même avec Léonce; il me
le dit souvent, et me croit entièrement rassurée à cet égard; enfin
tout se calme autour de moi, et je porte seule le désespoir au fond de
mon âme.
Hier même, hier, madame d'Artenas est venue me rappeler l'engagement
que j'avois pris d'aller au grand concert de madame de Saint-Albe, qui
doit se donner la semaine prochaine; j'avois entièrement oublié depuis
quinze jours tout ce qui a rapport à l'opinion du monde; une douleur
réelle avoit fait disparoître toutes les peines de l'imagination, et
je les estimois ce qu'elles valent. Madame d'Artenas me répéta ce que
je sais d'ailleurs avec certitude, c'est que l'autorité de madame de
Mondoville; l'influence de mes amis et de ceux de Léonce, enfin
l'effet naturel de la vérité, ont effacé dans l'opinion les injustices
dont j'ai souffert; je la retrouve, la faveur de ce monde, au moment
où je le quitte; il revient à moi, quand le plus profond des malheurs
me rend insensible à ce retour que j'avois tant désiré.
J'ai refusé ce concert, malgré les vives instances de madame
d'Artenas; elle a fini par me dire qu'elle en appelleroit à Léonce de
ma décision; puisse-t-il ne pas exiger de moi d'y aller! il ne sait
pas quel sentiment de désespoir il me condamneroit à porter au milieu
d'une fête!