LETTRE XXVII.

Delphine à madame de Lebensei.

Ce 4 novembre.

Mon sort est décidé! il l'est depuis quatre jours; je n'ai pas eu la

force de vous l'écrire. Si votre pressante lettre ne m'étoit pas

arrivée ce matin, je ne sais si j'aurois pu prendre sur moi de

raconter tant de douleurs. Je le vois encore, mais bientôt je ne le

verrai plus; il ne le sait pas, il doit l'ignorer; il me regarde avec

une expression déchirante: s'il a des craintes, il ne veut pas les

exprimer, il semble qu'il croie m'enchaîner davantage en ne paroissant

pas douter; oh! qu'il est touchant! qu'il est aimable! et dans un

funeste moment, j'ai promis de le quitter! mes forets suffiront-elles

à ce sacrifice?

Mardi dernier, Léonce m'avoit dit qu'il étoit obligé de s'absenter le

lendemain de Paris pour une affaire indispensable: je ne sais pourquoi

l'idée ne me vint pas, que madame de Mondoville choisiroit ce jour

pour me voir; mais quand on l'annonça, je fus saisie d'une surprise

égale à ma douleur. J'étois avec ma belle-soeur: Matilde, en entrant,

m'annonça solennellement qu'elle désiroit être seule avec moi, et

qu'elle me prioit de faire fermer ma porte.

Quand nous fûmes seules, elle me dit avec un ton triste, mais ferme,

qu'il ne lui étoit plus permis de douter de l'amour qui existoit entre

Léonce et moi; qu'elle s'étoit retracée plusieurs circonstances qui ne

l'avoient pas frappée, lorsqu'elle expliquoit tout par l'amitié, mais

qui ne prouvoient que trop clairement ce que mon trouble, dans notre

dernière conversation, avoit commencé à lui révéler.--Une autre,

ajouta-t-elle, dans une pareille situation, seroit votre ennemie; les

obligations que je vous ai, votre mouvement de franchise auquel je

dois mon premier avertissement, les sentimens chrétiens qui me font

désirer de vous ramener à la vertu, ne me le permettent pas; je viens

donc vous demander pour votre salut autant que pour mon bonheur, de

quitter Paris, de ne pas permettre que Léonce vous suive, et de ne

point semer la discorde entre nous deux, en lui disant que c'est moi

qui vous ai priée de vous éloigner de lui.--Cette proposition dure et

brusque, quoique d'accord avec mes réflexions, me révolta, je l'avoue;

et je répondis assez froidement, que je ne voulois m'engager à rien

avec personne qu'avec moi-même.

--Vous me refusez! me dit Matilde, avec une expression, avec un accent

d'une amertume et d'une âpreté remarquables; vous me refusez!

répéta-t-elle encore avec des lèvres tremblantes: eh bien! sachez donc

que je porte dans mon sein l'enfant de Léonce, et que la douleur que

vous me causez vous rendra responsable de sa vie et de la mienne.--A

ces mots, jugez de ce que j'éprouvai! j'ignorois son état, j'ignorois

ses nouveaux droits. Des sanglots s'échappèrent de mon sein, ils

adoucirent un peu Matilde.--Revenez à vos devoirs, à votre Dieu, me

dit-elle, pauvre égarée; ne me condamnez pas à vous maudire: qui, moi!

je donnerois le jour à un enfant que son père haïroit peut-être, parce

que je suis sa mère! Le temps qui affoiblit les sentimens criminels,

ramène aux affections légitimes; mais si Léonce vous voit chaque jour,

il s'éloignera davantage encore de moi, et formera sans cesse avec

vous de nouveaux liens, qui lui rendront odieux tout ce qu'il doit

aimer.

--Oubliez-vous, lui dis-je, Matilde, que notre attachement l'un pour

l'autre n'a jamais été coupable?--Vous n'appelez coupable,

reprit-elle, que le dernier tort qui vous eût avilie vous-même; mais

quel nom donnez-vous à m'avoir ravi la tendresse de mon mari? à moi

malheureuse, qui n'ai sur cette terre d'autres jouissances, que son

affection, mon bien, mon droit légitime; son affection, qu'il m'a

jurée au pied des autels! que ferai-je pour la regagner, quand vous

l'avez enlacé des séductions que le ciel ne m'a point accordées, mais

qui ne serviront qu'à votre malheur et à celui des autres! Quoi!

depuis un an vous voyez Léonce tous les jours, et vous prétendez

n'être pas coupable! Quels efforts avez-vous faits pour vaincre un

sentiment criminel? vous êtes-vous séparée de mon époux? vous a-t-il

en vain poursuivie? vos malheurs m'ont-ils appris votre amour? Non!

c'est le plus simplement, le plus facilement du monde que vous passez

votre vie avec un homme marié, pour qui vous avez une affection

condamnable! Quelle innocence, juste ciel! et surtout quel soin, quel

respect pour ma destinée! Vous aimiez ma mère, et vous ne craignez pas

de désespérer sa fille! Reprenez les funestes dons avec lesquels vous

m'avez mariée; je veux vous les rendre, je veux acquitter en même

temps les dettes de ma mère envers vous; alors je quitterai la maison

de Léonce, pauvre, isolée, trahie par mon époux, par celui que

j'aimois peut-être plus que Dieu ne nous a permis d'aimer sa créature;

mais en m'éloignant, je vous laisserai à l'un et à l'autre des remords

plus cruels encore que tous mes maux.--

Élise, Matilde auroit pu me parler longtemps sans que je

l'interrompisse; je gardois le silence, parce que j'étois décidée; si

j'avois hésité, ce qu'elle me disoit m'auroit déchiré le coeur. Mais

qui pouvois-je plaindre, quand je me condamnois à quitter Léonce? qui,

sur un brasier ardent, m'eût paru plus digne que moi de pitié?

L'expression morne et contrainte des regards de Matilde m'avertit

cependant de son incertitude, et je lui dis que j'étois résolue à tout

ce qu'elle exigeroit de moi. Alors cette femme, oubliant et son

ressentiment et sa roideur naturelle, me parla de sa reconnoissance

pour ma promesse, de son amour pour son mari, avec un accent tout

nouveau que Léonce pouvoit seul lui inspirer. Ah! pensai-je au fond de

mon coeur, celle qui lui ressemble si peu, celle qu'il n'a jamais

aimée, ressent néanmoins pour lui une passion si vive! et moi qui

l'entends si bien, et moi qu'il chérit, et moi que son image seule

occupe, je dois le quitter! j'ai juré à madame de Vernon, au lit de

mort, de protéger le bonheur de sa fille; j'avois promis à Dieu, à ma

conscience, de ne point faire souffrir un être innocent; je ne serai

point parjure à ces voeux, les premiers que mon coeur ait prononcés;

mais la crainte de la mort ne fait pas éprouver à celui qui s'approche

de l'échafaud, une douleur plus grande que celle que je ressens en

renonçant à Léonce.

Je me taisois, plongée dans ces amères réflexions.--Ce n'est pas tout

encore, ajouta Matilde, vous ne feriez rien pour mon bonheur, si

Léonce pouvoit croire que c'est à ma prière que vous vous séparez de

lui; il me haïroit en l'apprenant; si vous ne pouvez le lui cacher,

restez plutôt; restez pour obtenir de lui qu'il soigne mon enfant, si

je vis jusqu'à sa naissance, et qu'il donne après moi des larmes à mon

souvenir. Il doit ignorer que je vous ai vue; je tâcherai de reprendre

avec lui ma manière accoutumée. Delphine, si un seul mot vous trahit,

votre promesse est vaine, ne l'exécutez pas.--Matilde, lui dis-je,

votre secret sera gardé.--Si votre départ, reprit-elle, étoit prompt,

Léonce soupçonneroit qu'il existe un rapport entre la conduite bizarre

que je tiens depuis quelques jours, et votre résolution. Laissez-moi

le temps de lui montrer de nouveau du calme, afin qu'il puisse

supposer que mes inquiétudes se sont dissipées d'elles-mêmes; vous

chercherez ensuite quelques prétextes raisonnables pour votre

éloignement.--Matilde, lui dis-je alors, je vous remercie de m'estimer

assez pour me croire capable de tant d'efforts; ils seront tous

accomplis, je vous en donne ma parole. Je ferai plus encore; dans

quelque lieu de la terre que j'allasse, Léonce me suivroit, j'en suis

sûre; eh bien! je disparaîtrai du monde. Je ne sais ce que je

deviendrai; mais ce n'est point un voyage, une absence ordinaire qui

peut briser des sentimens tels que les miens; au reste, mon sort ne

vous importe pas; ainsi donc, laissez-moi; j'aurois besoin d'être

seule, adieu.--Matilde m'obéit sans rien dire, j'avois repris sur elle

une sorte d'autorité; je la méritois, car dans cet instant, sans

doute, mon âme, par son sacrifice, étoit devenue supérieure à la

sienne.

Je viens de vous confier, Élise, le secret le plus important de ma

vie; si Léonce le découvroit, il ne pardonneroit point à Matilde la

douleur que notre séparation lui causera, et je paroîtrois alors bien

digne de mépris: j'aurois l'air de ne me montrer généreuse que pour

être plus habilement perfide; jamais donc, après ma mort même, tant

que Matilde existera, vous ne vous permettrez un mot sur ce sujet.

Maintenant, il faut exécuter ce que j'ai promis, il faut tromper

Léonce; car s'il devinoit mon dessein, si je voyois encore ses

regrets, si j'entendois ses plaintes!.... Allons, il ne saura rien.

J'ai quelque temps encore: Matilde elle-même l'exige; si ma tête se

conserve pendant les jours qui me restent, je ferai ce que je dois;

mais ne vous étonnez pas si, jusqu'à ce moment où mon sort me condamne

à rompre avec la nature entière, je suis, même avec vous, toujours

silencieuse et presque froide. Ne me parlez point de mon projet,

laissez-moi lutter seule avec moi-même, rassembler en moi toutes mes

forces; un mot raisonnable ou sensible pourroit me bouleverser, si je

n'y étois pas préparée.

Traitez-moi comme les mourans: leurs amis savent qu'ils vont périr,

ils le savent eux-mêmes, mais ils évitent, mais on évite aussi autour

d'eux de leur rien dire qui le rappelle; les mêmes ménagemens au moins

me sont nécessaires.... Élise, je vous les demande.

Delphine · 第 204 / 322 题