Delphine à madame de Lebensei.
Ce 28 octobre.
Vous êtes partie fort inquiète, ma chère Élise, de ma conversation
avec madame de Mondoville, et vous avez bien voulu me demander de vous
écrire chaque jour ce qui pourroit en arriver; il s'en est déjà écoulé
huit sans que j'aie entendu parler de Matilde; mais, loin que ce
silence me tranquillise, il redouble mon inquiétude. Depuis ce temps,
Léonce ne l'a point vue; elle s'est enfermée chez elle, ou elle est
allée à l'église: son mari lui a fait demander plusieurs fois de la
voir, elle l'a constamment refusé. Elle est sans doute bien
malheureuse à présent, et elle étoit tranquille avant de m'avoir
parlé. Oh! que je serois coupable, si, ne sachant avoir que la
foiblesse des bons sentimens, et jamais leur force, je n'avois fait
que troubler la vie de Matilde par ma franchise, sans avoir le courage
nécessaire pour lui rendre le bonheur!
Mademoiselle d'Albémar m'a blâmée assez vivement; Léonce a été
généreux envers moi, mais il a surtout affecté de parler de cette
circonstance comme peu décisive, et d'affirmer qu'il étoit certain
d'en adoucir tous les effets. Je n'ai point combattu cette erreur;
je sens approcher la résolution irrévocable, la nécessité
toute-puissante, je ne dispute plus sur rien; ah! je parlois quand
j'avois un besoin secret d'être convaincue, quand je souhaitois
confusément qu'on s'opposât au sacrifice que je croyois vouloir!
maintenant je me tairai; tout repose sur moi; devoir, malheur,
amour, je dois tout contenir dans mon âme solitaire.
Qu'il sera terrible, le moment de se séparer! il s'offre à moi déjà
comme un nuage noir à l'horizon, prêt à s'avancer sur ma tête; ah! que
ne puis-je mourir pendant qu'il est loin encore! Bonne Élise, heureuse
Élise, adieu.