LETTRE XXV.

Delphine à Léonce.

Léonce! Léonce! comment vous dire ce qui vient de m'arriver?

Qu'allez-vous penser? quelle peine ressentirez-vous? obtiendrai-je mon

pardon? serez-vous capable de me haïr, quand je me désespère d'avoir

accompli ce qui peut-être étoit mon devoir, ce que du moins il étoit

impossible de ne pas faire dans la circonstance où je me suis trouvée?

Votre femme sait mon sentiment pour vous; et par qui l'a-t-elle

appris? O ciel! par moi! Le mot affreux est dit; maintenant,

écoutez-moi, ne rejetez pas ma lettre avec indignation, suivez dans

mon récit les impressions qui m'ont agitée, et; si votre coeur se

sépare un instant du mien, s'il éprouve un sentiment qui diffère de

ceux qui m'ont émue, alors condamnez-moi.

Madame de Mondoville est venue me voir il y a deux heures; j'étois

seule; elle m'a montré beaucoup plus d'intérêt qu'il n'est dans son

caractère d'en témoigner; j'évitois, autant qu'il étoit possible, une

conversation plus intime, et je l'ai ramenée dix fois sur des sujets

généraux; je respirois, lorsqu'elle renonçoit aux expressions directes

d'estime et d'amitié: enfin, par une insistance qui ne lui est pas

naturelle, et qui tenoit certainement à un vif sentiment de justice,

et surtout de bonté, elle rompit tous mes détours, et me dit:--Ma

chère cousine, j'ai appris combien on avoit été injuste envers vous;

j'en ai éprouvé une véritable colère, et je vous ai défendue avec

cette chaleur de conviction qui doit persuader.--Je baissai la tête

sans rien dire; elle continua.--Quelle infamie de faire tourner contre

vous le service que vous avez rendu à M. de Valorbe! et quelle

absurdité en même temps de mêler mon mari dans cette histoire! Vous

qui avez fait notre mariage, par votre généreuse conduite relativement

à la terre. d'Andelys, vous que ma mère avoit consultée sur cette

union, long-temps avant que je connusse M. de Mondoville, n'êtes-vous

pas liée à mon sort par ce que vous avez fait pour moi? Votre amitié

pour ma mère, quoiqu'elle ait été troublée un moment, a certainement

conservé assez de droits sur vous, pour que le bonheur de sa fille

vous soit cher.--Sans doute, essayai-je de lui répondre, je souhaite

votre bonheur, j'y sacrifierois...--Elle m'interrompit en

disant:--Vous n'avez pas besoin de me l'affirmer, ma cousine: si j'ai

été froide quelquefois pour vous dans un autre temps, si la différence

de nos opinions nous a quelquefois éloignées l'une de l'autre,

permettez que je le répare dans ce moment où vous avez des peines;

disposez de moi, et je m'applaudirai de l'ascendant que moi et mes

amies nous pouvons avoir sur tout ce qui tient à la réputation d'une

femme, puisque cet ascendant vous sera utile; j'animerai en votre

faveur ce que vous appelez les dévotes, c'est-à-dire, des personnes

assez pures et assez heureuses pour que, devant elles, la malignité

soit toujours forcée de se taire.--Oh! vous êtes trop bonne, beaucoup

trop bonne, m'écriai-je très-attendrie; mais je vous en conjure, ne

faites plus rien pour moi, absolument rien, promettez-le moi, je

l'exige, je vous en supplie....--Et d'où vient donc cette prière si

vive? répondit Matilde; ma chère Delphine, est-ce que vous avez un tel

éloignement pour moi, que vous ne me trouviez pas digne de vous

servir?--Non, non, interrompis-je; c'est moi qui ne suis pas digne de

vous.

--Qui a pu vous inspirer cette cruelle idée, ma chère cousine?

répondit-elle; vous n'avez pas les mêmes opinions que moi, j'en suis

fâchée pour votre bonheur; mais me croyez-vous donc assez exagérée

pour ne pas reconnoître vos rares qualités, et les services que vous

m'avez rendus deux fois, avec tant de délicatesse? Suis-je donc

incapable d'estimer la parfaite franchise qui ne vous a jamais permis

l'ombre de la dissimulation? c'est cette vertu que j'admire en vous,

et qui a toujours été le fondement de ma sécurité. J'ai souvent

remarqué que Léonce se plaisoit beaucoup à vous voir; une fois même,

vous vous en souvenez, j'allai vous chercher à Bellerive avec une

sorte d'inquiétude, et peut-être même avois-je le désir de vous

éprouver; mais je revins parfaitement convaincue que vous n'aimiez pas

Léonce, puisque vous ne vous étiez point trahie quand je vous parlois

de mon sentiment pour lui. Hier, quelqu'un, en me racontant l'histoire

qu'on a faite sur vous, à l'occasion de M. de Valorbe, eut

l'impertinence de me dire que j'étois bien dupe de croire à votre

sincérité: j'aurois désiré que vous entendissiez avec quelle force,

avec quel dédain je repoussai cette méprisable insinuation! combien je

me plus à répéter, que non-seulement la dissimulation, mais le silence

même, qui seroit aussi une fausseté, puisqu'il me tromperoit

également, étoit loin de votre caractère, dans une circonstance qui

exigeoit d'une âme honnête la plus entière vérité. J'aurois souhaité

que pour vous justifier à jamais, l'on m'eût demandé de jurer pour

vous....--Dans ce moment, Léonce, ma tête se perdit; il me sembla

qu'il étoit infâme de recevoir ainsi des éloges si peu mérités,

d'abuser de sa candeur. Ses discours étoient une interrogation sacrée,

et me taire me parut de la perfidie; enfin, je ne raisonnai pas, mais

j'éprouvai cette révolte du sang qui rend une action basse ou perfide

tout-à-fait impossible, et je m'écriai:--Matilde, arrêtez! c'en est

trop! oui, c'en est trop! Si je l'aimois, devrois-je vous le dire? si

je l'aimois sans être coupable, en respectant vos droits, votre

bonheur....--Mon trouble disoit encore plus que mes paroles.--Achevez,

reprit Matilde avec chaleur, achevez! Delphine, l'aimeriez-vous?

dites-le-moi, ne résistez pas au mouvement généreux que vous éprouvez!

soyez vraie, soyez-le.--Que vous importe! lui répondis-je, regrettant

déjà ce qui m'étoit échappé; si je l'aime, je partirai, je mourrai,

laissez-moi.--Dans ce moment madame de Lebensei entra; et, soit que

Matilde ne voulût pas rester avec elle, soit qu'elle eût besoin de

réfléchir à ce qui s'étoit passé entre nous, elle sortit de ma chambre

sans prononcer une parole, et je la laissai partir, confondue moi-même

de ce que je venois de dire, ne sachant plus si c'étoit un crime ou

une vertu, et n'étant digne, en effet, ni d'approbation ni de blâme;

car je n'avois été qu'entraînée, et, n'ayant eu le temps d'aucune

réflexion, je ne m'étois décidée à aucun sacrifice.

Que va-t-il arriver maintenant, Léonce? je n'ose vous interroger sur

ce que vous aura dit Matilde; je sais mon devoir, mais j'ignore encore

comment il se manifestera à moi. Venez me voir, venez; jouissons de

ces jours peut-être les derniers; Ah! pourquoi vous cacherois-je que

mon coeur se brise, que j'éprouve comme une sorte de repentir...

Qu'allons-nous devenir? du moins ne vous irritez pas contre moi,

n'épuisons pas nos âmes en reproches et en justifications, souffrons

comme un coup du sort les suites d'une action complètement

involontaire, et cherchons ensemble s'il peut nous rester encore

quelques ressources.

Delphine · 第 202 / 322 题