Delphine à Léonce.
Léonce! Léonce! comment vous dire ce qui vient de m'arriver?
Qu'allez-vous penser? quelle peine ressentirez-vous? obtiendrai-je mon
pardon? serez-vous capable de me haïr, quand je me désespère d'avoir
accompli ce qui peut-être étoit mon devoir, ce que du moins il étoit
impossible de ne pas faire dans la circonstance où je me suis trouvée?
Votre femme sait mon sentiment pour vous; et par qui l'a-t-elle
appris? O ciel! par moi! Le mot affreux est dit; maintenant,
écoutez-moi, ne rejetez pas ma lettre avec indignation, suivez dans
mon récit les impressions qui m'ont agitée, et; si votre coeur se
sépare un instant du mien, s'il éprouve un sentiment qui diffère de
ceux qui m'ont émue, alors condamnez-moi.
Madame de Mondoville est venue me voir il y a deux heures; j'étois
seule; elle m'a montré beaucoup plus d'intérêt qu'il n'est dans son
caractère d'en témoigner; j'évitois, autant qu'il étoit possible, une
conversation plus intime, et je l'ai ramenée dix fois sur des sujets
généraux; je respirois, lorsqu'elle renonçoit aux expressions directes
d'estime et d'amitié: enfin, par une insistance qui ne lui est pas
naturelle, et qui tenoit certainement à un vif sentiment de justice,
et surtout de bonté, elle rompit tous mes détours, et me dit:--Ma
chère cousine, j'ai appris combien on avoit été injuste envers vous;
j'en ai éprouvé une véritable colère, et je vous ai défendue avec
cette chaleur de conviction qui doit persuader.--Je baissai la tête
sans rien dire; elle continua.--Quelle infamie de faire tourner contre
vous le service que vous avez rendu à M. de Valorbe! et quelle
absurdité en même temps de mêler mon mari dans cette histoire! Vous
qui avez fait notre mariage, par votre généreuse conduite relativement
à la terre. d'Andelys, vous que ma mère avoit consultée sur cette
union, long-temps avant que je connusse M. de Mondoville, n'êtes-vous
pas liée à mon sort par ce que vous avez fait pour moi? Votre amitié
pour ma mère, quoiqu'elle ait été troublée un moment, a certainement
conservé assez de droits sur vous, pour que le bonheur de sa fille
vous soit cher.--Sans doute, essayai-je de lui répondre, je souhaite
votre bonheur, j'y sacrifierois...--Elle m'interrompit en
disant:--Vous n'avez pas besoin de me l'affirmer, ma cousine: si j'ai
été froide quelquefois pour vous dans un autre temps, si la différence
de nos opinions nous a quelquefois éloignées l'une de l'autre,
permettez que je le répare dans ce moment où vous avez des peines;
disposez de moi, et je m'applaudirai de l'ascendant que moi et mes
amies nous pouvons avoir sur tout ce qui tient à la réputation d'une
femme, puisque cet ascendant vous sera utile; j'animerai en votre
faveur ce que vous appelez les dévotes, c'est-à-dire, des personnes
assez pures et assez heureuses pour que, devant elles, la malignité
soit toujours forcée de se taire.--Oh! vous êtes trop bonne, beaucoup
trop bonne, m'écriai-je très-attendrie; mais je vous en conjure, ne
faites plus rien pour moi, absolument rien, promettez-le moi, je
l'exige, je vous en supplie....--Et d'où vient donc cette prière si
vive? répondit Matilde; ma chère Delphine, est-ce que vous avez un tel
éloignement pour moi, que vous ne me trouviez pas digne de vous
servir?--Non, non, interrompis-je; c'est moi qui ne suis pas digne de
vous.
--Qui a pu vous inspirer cette cruelle idée, ma chère cousine?
répondit-elle; vous n'avez pas les mêmes opinions que moi, j'en suis
fâchée pour votre bonheur; mais me croyez-vous donc assez exagérée
pour ne pas reconnoître vos rares qualités, et les services que vous
m'avez rendus deux fois, avec tant de délicatesse? Suis-je donc
incapable d'estimer la parfaite franchise qui ne vous a jamais permis
l'ombre de la dissimulation? c'est cette vertu que j'admire en vous,
et qui a toujours été le fondement de ma sécurité. J'ai souvent
remarqué que Léonce se plaisoit beaucoup à vous voir; une fois même,
vous vous en souvenez, j'allai vous chercher à Bellerive avec une
sorte d'inquiétude, et peut-être même avois-je le désir de vous
éprouver; mais je revins parfaitement convaincue que vous n'aimiez pas
Léonce, puisque vous ne vous étiez point trahie quand je vous parlois
de mon sentiment pour lui. Hier, quelqu'un, en me racontant l'histoire
qu'on a faite sur vous, à l'occasion de M. de Valorbe, eut
l'impertinence de me dire que j'étois bien dupe de croire à votre
sincérité: j'aurois désiré que vous entendissiez avec quelle force,
avec quel dédain je repoussai cette méprisable insinuation! combien je
me plus à répéter, que non-seulement la dissimulation, mais le silence
même, qui seroit aussi une fausseté, puisqu'il me tromperoit
également, étoit loin de votre caractère, dans une circonstance qui
exigeoit d'une âme honnête la plus entière vérité. J'aurois souhaité
que pour vous justifier à jamais, l'on m'eût demandé de jurer pour
vous....--Dans ce moment, Léonce, ma tête se perdit; il me sembla
qu'il étoit infâme de recevoir ainsi des éloges si peu mérités,
d'abuser de sa candeur. Ses discours étoient une interrogation sacrée,
et me taire me parut de la perfidie; enfin, je ne raisonnai pas, mais
j'éprouvai cette révolte du sang qui rend une action basse ou perfide
tout-à-fait impossible, et je m'écriai:--Matilde, arrêtez! c'en est
trop! oui, c'en est trop! Si je l'aimois, devrois-je vous le dire? si
je l'aimois sans être coupable, en respectant vos droits, votre
bonheur....--Mon trouble disoit encore plus que mes paroles.--Achevez,
reprit Matilde avec chaleur, achevez! Delphine, l'aimeriez-vous?
dites-le-moi, ne résistez pas au mouvement généreux que vous éprouvez!
soyez vraie, soyez-le.--Que vous importe! lui répondis-je, regrettant
déjà ce qui m'étoit échappé; si je l'aime, je partirai, je mourrai,
laissez-moi.--Dans ce moment madame de Lebensei entra; et, soit que
Matilde ne voulût pas rester avec elle, soit qu'elle eût besoin de
réfléchir à ce qui s'étoit passé entre nous, elle sortit de ma chambre
sans prononcer une parole, et je la laissai partir, confondue moi-même
de ce que je venois de dire, ne sachant plus si c'étoit un crime ou
une vertu, et n'étant digne, en effet, ni d'approbation ni de blâme;
car je n'avois été qu'entraînée, et, n'ayant eu le temps d'aucune
réflexion, je ne m'étois décidée à aucun sacrifice.
Que va-t-il arriver maintenant, Léonce? je n'ose vous interroger sur
ce que vous aura dit Matilde; je sais mon devoir, mais j'ignore encore
comment il se manifestera à moi. Venez me voir, venez; jouissons de
ces jours peut-être les derniers; Ah! pourquoi vous cacherois-je que
mon coeur se brise, que j'éprouve comme une sorte de repentir...
Qu'allons-nous devenir? du moins ne vous irritez pas contre moi,
n'épuisons pas nos âmes en reproches et en justifications, souffrons
comme un coup du sort les suites d'une action complètement
involontaire, et cherchons ensemble s'il peut nous rester encore
quelques ressources.