Léonce à Delphine.
Paris, ce 20 octobre.
J'ai enfin, ma Delphine, une nouvelle heureuse à vous annoncer: madame
de Mondoville est revenue depuis quelques jours, comme vous le savez;
mais ce que vous ignorez, c'est qu'à son arrivée on n'a pas manqué de
l'informer des bruits calomnieux qui s'étoient répandus; elle m'en a
parlé, et je lui ai dit que ce qu'il y avoit de vrai dans cette
histoire, c'étoit une action généreuse de vous, l'asile que vous aviez
accordé à M. de Valorbe, au moment où il étoit poursuivi. Je dois à
Matilde la justice, qu'il est impossible d'avoir mieux accueilli tout
ce que mon indignation me suggéroit sur l'infâme conduite de M. de
Fierville et de madame du Marset; et si quelque chose pouvoit me faire
une sorte de peine, c'étoit de voir quel point il m'étoit facile de la
persuader! J'ai senti dans cette occasion combien une morale, même
exagérée, étoit un grand avantage dans les relations intimes de la
vie.
Le soir même de la conversation que j'avois eue avec Matilde, elle se
trouva dans une société assez nombreuse où je n'étois pas, et, pendant
mon absence, on osa vous attaquer assez vivement. Madame de
Mondoville, je le sais d'un de mes amis qui s'y trouvoit, vous
défendit avec une telle force, une telle hauteur, qu'elle sut en
imposer à tout le monde; et sa manière de s'exprimer, et l'autorité de
sa réputation, ont produit un tel effet, que mon ami, et quelques
autres témoins de cette scène, sont tout-à-fait persuadés qu'elle a
été la cause d'un changement décisif en votre faveur.
Je ne puis vous dire, ma Delphine, combien je suis touché de la
conduite de madame de Mondoville dans cette circonstance! son bonheur
m'est devenu plus cher, plus sacré par cette action, que par tous les
liens qui nous unissoient. Elle doit aller chez vous ce soir, je ne
veux point m'y trouver en même temps qu'elle; je me priverai donc de
vous tout le jour: mais qu'il m'est doux de penser que le danger dont
vous me menaciez sans cesse n'existe plus; que toutes les inquiétudes
sont à jamais écartées de l'esprit de Matilde; et que rien désormais,
ô mon amie! ne peut plus me séparer de toi!