Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 4 octobre.
Samedi dernier, deux heures après votre départ, ma chère Élise, il est
arrivé à ma belle-soeur une lettre de M. de Valorbe, datée de Moulins
où son régiment est en garnison. Il lui annonce qu'il a fait son
voyage heureusement; il rappelle indirectement les droits qu'il croit
avoir acquis sur mon dévouement; mais il ne paroît pas avoir la
moindre connoissance de ce qui a été dit à Paris relativement à lui;
j'espère qu'il ne le saura point, et que les soins que Léonce a pris
pour le justifier, auront réussi; c'est une telle autorité que Léonce,
quand il s'agit de la bravoure d'un homme, que peut-être elle aura
suffi pour défendre l'honneur de M. de Valorbe.
J'ai fait hier enfin, ma chère Élise, le cercle de visites dont vous
m'aviez recommandé de vous mander le résultat. Heureusement que je
n'ai pas trouvé toutes les femmes que j'allois voir; celles qui ne
sont que mes connoissances m'ont paru, à quelques nuances près, les
mêmes pour moi, je ne leur demandois rien; mais quand j'ai voulu prier
une ou deux femmes avec qui j'étois plus liée, d'expliquer la vérité,
de repousser la calomnie dont j'avois été l'objet, elles se sont crues
des personnes en place à qui l'on demande une grâce, et elles m'ont
montré toute l'importance, toute la réserve, toute la froideur de la
puissance envers la prière. Je me suis hâtée de leur dire que je
renonçois à ce que je leur demandois, et leur visage s'est un peu
éclairci, quand elles ont été bien certaines que je ne tirerois de
leur politesse aucun droit sur leurs services.
Si je puis rétablir ma réputation dans le monde, ce n'est point, j'en
suis sûre, en recourant au zèle ou à l'amitié de quelques personnes en
particulier; c'est un hasard heureux dans la vie que d'être secouru
par les autres; il n'y faut point compter, il faut encore moins le
demander; j'aime mieux reparoître courageusement dans la société; et
me conduire comme si je méprisois tellement les mensonges qu'on a osé
répandre, que je ne daignasse pas même m'en souvenir. Par degré, les
foibles, me voyant de la force, se rapprocheront de moi, ils me
reviendront dès qu'ils croiront que je puis me passer de leurs
secours. Il y a dans le coeur de la plupart des hommes quelque chose
de peu généreux, qui les porte à se mettre en garde contre les
démarches les plus communes de la société, dès qu'ils aperçoivent
qu'on les désire d'eux vivement. Ils craignent qu'on n'ait un intérêt
caché dans ce qui leur semble le plus simple, et redoutent de se
trouver par malheur engagés à faire plus de bien qu'ils ne veulent.
Élise, nous ne sommes pas ainsi, nous qui avons souffert: oui, dans
toutes les relations de la vie, dans tous les pays du monde, c'est
avec les opprimés qu'il faut vivre; la moitié des sentimens et des
idées manquent à ceux qui sont heureux et puissans.
Je me suis hâtée de finir mes pénibles courses par madame d'Artenas,
sur laquelle je comptois, et avec raison, à beaucoup d'égards. Madame
de R., sa nièce, étoit seule avec elle; madame d'Artenas m'a reçue
avec le même empressement qu'à l'ordinaire, mais seulement avec une
nuance de protection de plus. Qu'il est rare, ma chère Élise, que
l'adversité ne fasse pas dans les amis un changement quelconque, qui
blesse la délicatesse! plus ou moins d'égards, une familiarité plus
marquée, ou une aisance moins naturelle; tout est un sujet de peine ou
d'observation pour celui qui est malheureux: soit qu'en effet il n'y
ait rien de plus difficile pour les autres que de rester absolument
les mêmes, lorsqu'une idée nouvelle s'est introduite dans leurs
relations avec nous; soit qu'un coeur souffrant, comme une santé
foible, s'affecte de mille nuances que le bonheur et la force
n'apercevroient pas.
Je vous l'ai dit souvent; madame d'Artenas est bonne, mais elle n'est
pas sensible; cette différence ne se remarque guère dans les
circonstances habituelles de la vie; mais quand il faut traiter des
sujets qui blessent de partout, l'on est étonné de la douleur que font
éprouver ces expressions claires et positives qui ne changent rien à
la situation, mais tourmentent l'imagination presque autant qu'une
nouvelle peine. Madame d'Artenas me citoit sans cesse ce qu'elle avoit
fait pour ramener l'opinion sur sa nièce; elle croyoit m'encourager
par l'exemple des services qu'elle lui avoit rendus, comme si cette
comparaison pouvoit se soutenir, comme si son premier soin n'auroit
pas dû être de l'écarter!
Madame de R. souffroit d'une manière très-aimable, d'un rapprochement
qu'elle trouvoit tout-à-fait inconvenable. Chaque fois que madame
d'Artenas se servoit d'un terme trop fort, elle l'interrompoit, pour
adoucir par des modifications flatteuses ce que sa tante avoit trop
prononcé. Je lui ai vu plusieurs fois les larmes aux yeux en me
regardant; je savois beaucoup de gré à madame de R. de ses attentions
délicates, mais je ne pouvois l'en remercier; toute ma force étoit
employée à écouter avec douceur les avis utiles de madame d'Artenas;
je rougissois et je pâlissois tour à tour, quand elle me répétoit ce
qu'on avoit dit de moi, du ton d'un récit ordinaire. On auroit pu
croire qu'elle racontait une histoire arrivée depuis cinquante ans, à
des personnes tout-à-fait étrangères à cette histoire. Cependant,
comme je ne pouvois douter que le but de tous ses discours ne fut de
me rendre service, qu'elle en avoit un sincère désir, et me le
témoignoit franchement, je m'imposois, quoi qu'il m'en coûtât, de
l'entendre en silence, et de la remercier du moins par un signe de
tête, lorsque la parole me manquoit. Je sentois, d'ailleurs, que la
hauteur de l'innocence n'auroit paru que de l'exaltation à madame
d'Artenas; je retenois les expressions élevées et presque
orgueilleuses qui m'auroient satisfaite; et je m'interdisois cette
langue sacrée des âmes fières, qu'il ne faut pas prodiguer à qui n'est
pas digne de la comprendre.
Le résultat de cette conversation fut qu'il falloit retourner dans le
monde; et comme madame de Saint-Albe doit donner dans quelques
semaines un grand concert, où la société de Paris sera réunie, madame
d'Artenas, qui est sa parente, veut m'y faire inviter et m'y conduire.
Elle croit que d'ici là mes amis auront eu le temps de me justifier,
et de réparer entièrement le tort que m'a fait M. de Fierville. Il me
sera pénible de me présenter ainsi à toute l'armée de l'opinion; mais
Léonce le désire, je le ferai. Qui vous auroit dit cependant, ma chère
Élise, que cette Delphine dont on envioit la situation, qu'on
attendoit dans les nombreuses assemblées (j'ose le dire avec amertume)
comme une partie de la fête; qui vous auroit dit que cette même
Delphine, sans un tort réel, par une, suite de sentimens bons ou du
moins excusables, se verroit réduite à implorer, pour oser reparoître,
l'appui d'une femme d'un caractère et d'un esprit si inférieurs; et
craindroit comme une puissance ennemie, cette même société, ces mêmes
hommes qui sembloient ne pas trouver assez d'expressions pour
l'enivrer de leurs éloges!
Ah! quel autre que Léonce pourrait me faire subir le tourment que
j'éprouve en courtisant l'opinion? J'en souffre à chaque heure, à
chaque minute; et cette résolution, une fois prise, exige mille
résolutions de détail qui sont toutes également pénibles. Je sais
cependant que si rien de nouveau ne traverse ma vie, je me tirerai de
ma situation actuelle, je me replacerai dans la société au rang que
j'y occupois, et que Léonce regrette si vivement. Mais pourrai-je
jamais oublier que, pour me relever, il a presque fallu supporter des
humiliations? mon caractère reprendra-t-il son indépendance naturelle?
et retrouverai-je jamais le plaisir et la sécurité que j'éprouvois au
milieu du monde, avant qu'il m'eût fait connoître tout à la fois son
injustice et son pouvoir?
Combien vous avez mieux fait, ma chère Élise, de vous résigner
noblement à la défaveur de la société! Il a pu vous en coûter, mais
vos ennemis ne l'ont pas su, et vous n'avez pas fait un pas pour les
rappeler. Je me replacerai peut-être extérieurement dans la même
situation; mais ce qui me la rendoit agréable, mes propres impressions
sont changées. Il me faut du calcul et presque de l'art pour captiver
de nouveau les suffrages; ce calcul, cet art, m'ont fait découvrir le
secret de tout; les illusions les plus douces se sont dissipées; j'ai
analysé l'amitié comme la haine, et, pour reconquérir la société, je
suis forcée de l'étudier sous un point de vue qui lui ôte sans retour
le charme qu'elle avoit pour moi. Mais, Léonce! à ce nom, les
sentimens les plus vrais me raniment! oubliez, ma chère Élise, les
plaintes auxquelles je me suis livrée sur ce qu'il exige de moi; il
m'en témoigne chaque jour une reconnoissance si tendre, qu'elle doit
effacer toutes mes peines.