LETTRE XXIII

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 4 octobre.

Samedi dernier, deux heures après votre départ, ma chère Élise, il est

arrivé à ma belle-soeur une lettre de M. de Valorbe, datée de Moulins

où son régiment est en garnison. Il lui annonce qu'il a fait son

voyage heureusement; il rappelle indirectement les droits qu'il croit

avoir acquis sur mon dévouement; mais il ne paroît pas avoir la

moindre connoissance de ce qui a été dit à Paris relativement à lui;

j'espère qu'il ne le saura point, et que les soins que Léonce a pris

pour le justifier, auront réussi; c'est une telle autorité que Léonce,

quand il s'agit de la bravoure d'un homme, que peut-être elle aura

suffi pour défendre l'honneur de M. de Valorbe.

J'ai fait hier enfin, ma chère Élise, le cercle de visites dont vous

m'aviez recommandé de vous mander le résultat. Heureusement que je

n'ai pas trouvé toutes les femmes que j'allois voir; celles qui ne

sont que mes connoissances m'ont paru, à quelques nuances près, les

mêmes pour moi, je ne leur demandois rien; mais quand j'ai voulu prier

une ou deux femmes avec qui j'étois plus liée, d'expliquer la vérité,

de repousser la calomnie dont j'avois été l'objet, elles se sont crues

des personnes en place à qui l'on demande une grâce, et elles m'ont

montré toute l'importance, toute la réserve, toute la froideur de la

puissance envers la prière. Je me suis hâtée de leur dire que je

renonçois à ce que je leur demandois, et leur visage s'est un peu

éclairci, quand elles ont été bien certaines que je ne tirerois de

leur politesse aucun droit sur leurs services.

Si je puis rétablir ma réputation dans le monde, ce n'est point, j'en

suis sûre, en recourant au zèle ou à l'amitié de quelques personnes en

particulier; c'est un hasard heureux dans la vie que d'être secouru

par les autres; il n'y faut point compter, il faut encore moins le

demander; j'aime mieux reparoître courageusement dans la société; et

me conduire comme si je méprisois tellement les mensonges qu'on a osé

répandre, que je ne daignasse pas même m'en souvenir. Par degré, les

foibles, me voyant de la force, se rapprocheront de moi, ils me

reviendront dès qu'ils croiront que je puis me passer de leurs

secours. Il y a dans le coeur de la plupart des hommes quelque chose

de peu généreux, qui les porte à se mettre en garde contre les

démarches les plus communes de la société, dès qu'ils aperçoivent

qu'on les désire d'eux vivement. Ils craignent qu'on n'ait un intérêt

caché dans ce qui leur semble le plus simple, et redoutent de se

trouver par malheur engagés à faire plus de bien qu'ils ne veulent.

Élise, nous ne sommes pas ainsi, nous qui avons souffert: oui, dans

toutes les relations de la vie, dans tous les pays du monde, c'est

avec les opprimés qu'il faut vivre; la moitié des sentimens et des

idées manquent à ceux qui sont heureux et puissans.

Je me suis hâtée de finir mes pénibles courses par madame d'Artenas,

sur laquelle je comptois, et avec raison, à beaucoup d'égards. Madame

de R., sa nièce, étoit seule avec elle; madame d'Artenas m'a reçue

avec le même empressement qu'à l'ordinaire, mais seulement avec une

nuance de protection de plus. Qu'il est rare, ma chère Élise, que

l'adversité ne fasse pas dans les amis un changement quelconque, qui

blesse la délicatesse! plus ou moins d'égards, une familiarité plus

marquée, ou une aisance moins naturelle; tout est un sujet de peine ou

d'observation pour celui qui est malheureux: soit qu'en effet il n'y

ait rien de plus difficile pour les autres que de rester absolument

les mêmes, lorsqu'une idée nouvelle s'est introduite dans leurs

relations avec nous; soit qu'un coeur souffrant, comme une santé

foible, s'affecte de mille nuances que le bonheur et la force

n'apercevroient pas.

Je vous l'ai dit souvent; madame d'Artenas est bonne, mais elle n'est

pas sensible; cette différence ne se remarque guère dans les

circonstances habituelles de la vie; mais quand il faut traiter des

sujets qui blessent de partout, l'on est étonné de la douleur que font

éprouver ces expressions claires et positives qui ne changent rien à

la situation, mais tourmentent l'imagination presque autant qu'une

nouvelle peine. Madame d'Artenas me citoit sans cesse ce qu'elle avoit

fait pour ramener l'opinion sur sa nièce; elle croyoit m'encourager

par l'exemple des services qu'elle lui avoit rendus, comme si cette

comparaison pouvoit se soutenir, comme si son premier soin n'auroit

pas dû être de l'écarter!

Madame de R. souffroit d'une manière très-aimable, d'un rapprochement

qu'elle trouvoit tout-à-fait inconvenable. Chaque fois que madame

d'Artenas se servoit d'un terme trop fort, elle l'interrompoit, pour

adoucir par des modifications flatteuses ce que sa tante avoit trop

prononcé. Je lui ai vu plusieurs fois les larmes aux yeux en me

regardant; je savois beaucoup de gré à madame de R. de ses attentions

délicates, mais je ne pouvois l'en remercier; toute ma force étoit

employée à écouter avec douceur les avis utiles de madame d'Artenas;

je rougissois et je pâlissois tour à tour, quand elle me répétoit ce

qu'on avoit dit de moi, du ton d'un récit ordinaire. On auroit pu

croire qu'elle racontait une histoire arrivée depuis cinquante ans, à

des personnes tout-à-fait étrangères à cette histoire. Cependant,

comme je ne pouvois douter que le but de tous ses discours ne fut de

me rendre service, qu'elle en avoit un sincère désir, et me le

témoignoit franchement, je m'imposois, quoi qu'il m'en coûtât, de

l'entendre en silence, et de la remercier du moins par un signe de

tête, lorsque la parole me manquoit. Je sentois, d'ailleurs, que la

hauteur de l'innocence n'auroit paru que de l'exaltation à madame

d'Artenas; je retenois les expressions élevées et presque

orgueilleuses qui m'auroient satisfaite; et je m'interdisois cette

langue sacrée des âmes fières, qu'il ne faut pas prodiguer à qui n'est

pas digne de la comprendre.

Le résultat de cette conversation fut qu'il falloit retourner dans le

monde; et comme madame de Saint-Albe doit donner dans quelques

semaines un grand concert, où la société de Paris sera réunie, madame

d'Artenas, qui est sa parente, veut m'y faire inviter et m'y conduire.

Elle croit que d'ici là mes amis auront eu le temps de me justifier,

et de réparer entièrement le tort que m'a fait M. de Fierville. Il me

sera pénible de me présenter ainsi à toute l'armée de l'opinion; mais

Léonce le désire, je le ferai. Qui vous auroit dit cependant, ma chère

Élise, que cette Delphine dont on envioit la situation, qu'on

attendoit dans les nombreuses assemblées (j'ose le dire avec amertume)

comme une partie de la fête; qui vous auroit dit que cette même

Delphine, sans un tort réel, par une, suite de sentimens bons ou du

moins excusables, se verroit réduite à implorer, pour oser reparoître,

l'appui d'une femme d'un caractère et d'un esprit si inférieurs; et

craindroit comme une puissance ennemie, cette même société, ces mêmes

hommes qui sembloient ne pas trouver assez d'expressions pour

l'enivrer de leurs éloges!

Ah! quel autre que Léonce pourrait me faire subir le tourment que

j'éprouve en courtisant l'opinion? J'en souffre à chaque heure, à

chaque minute; et cette résolution, une fois prise, exige mille

résolutions de détail qui sont toutes également pénibles. Je sais

cependant que si rien de nouveau ne traverse ma vie, je me tirerai de

ma situation actuelle, je me replacerai dans la société au rang que

j'y occupois, et que Léonce regrette si vivement. Mais pourrai-je

jamais oublier que, pour me relever, il a presque fallu supporter des

humiliations? mon caractère reprendra-t-il son indépendance naturelle?

et retrouverai-je jamais le plaisir et la sécurité que j'éprouvois au

milieu du monde, avant qu'il m'eût fait connoître tout à la fois son

injustice et son pouvoir?

Combien vous avez mieux fait, ma chère Élise, de vous résigner

noblement à la défaveur de la société! Il a pu vous en coûter, mais

vos ennemis ne l'ont pas su, et vous n'avez pas fait un pas pour les

rappeler. Je me replacerai peut-être extérieurement dans la même

situation; mais ce qui me la rendoit agréable, mes propres impressions

sont changées. Il me faut du calcul et presque de l'art pour captiver

de nouveau les suffrages; ce calcul, cet art, m'ont fait découvrir le

secret de tout; les illusions les plus douces se sont dissipées; j'ai

analysé l'amitié comme la haine, et, pour reconquérir la société, je

suis forcée de l'étudier sous un point de vue qui lui ôte sans retour

le charme qu'elle avoit pour moi. Mais, Léonce! à ce nom, les

sentimens les plus vrais me raniment! oubliez, ma chère Élise, les

plaintes auxquelles je me suis livrée sur ce qu'il exige de moi; il

m'en témoigne chaque jour une reconnoissance si tendre, qu'elle doit

effacer toutes mes peines.

Delphine · 第 200 / 322 题