LETTRE XXII.

Delphine à madame de Lebensei.

Paris, ce 25 septembre.

Combien vous m'avez témoigné d'amitié pendant les jours que vous avez

passés près de moi! Je ne vous laisserai rien ignorer, ma chère Élise,

de ce qui m'intéresse; j'ai le bonheur de croire que votre coeur en

est vivement occupé. Léonce est parvenu à me rassurer sur son

sentiment, nous avons ressaisi, pour la troisième fois, des espérances

de bonheur qui étoient presque entièrement perdues; mais hélas! je n'y

ai plus la même confiance.

Quand Léonce a passé quelques jours sans aller dans le monde, il croit

qu'il est devenu tout-à-fait insensible à cette injustice de l'opinion

envers moi, qui l'a blessé si profondément; mais il ne sait pas que

cette douleur, quand on en est susceptible, revient aussi facilement

qu'elle se dissipe, cesse et renaît, mais ne se guérit jamais

entièrement. Lorsque Léonce en est atteint, il cherche à me le

dissimuler, il s'efforce d'être calme; mais je lis malgré lui dans son

coeur; je vois qu'il souffre de cette peine, d'autant plus amère,

qu'il craindroit de m'humilier en me l'avouant: voilà donc la plus

douce de nos jouissances, la parfaite confiance déjà altérée! nous ne

nous cachons rien; mais réciproquement, nous sentons que notre peine

est moins douloureuse en ne nous en parlant pas.

Je crains aussi de lui laisser apercevoir que mon coeur n'est pas en

tout parfaitement satisfait de lui, je ne veux pas me prévaloir de ses

torts pour l'affliger. Ah! ce n'est pas moi qui le punirai de ses

défauts; hélas! les événemens ne s'en chargeront peut-être que trop!

il désire, et, quoi qu'il m'en coûte, j'y souscris, que je recommence

à sortir, à revoir mes anciennes relations; il croit que j'effacerai,

si je le veux, la trace des calomnies qu'on a répandues sur moi; et je

ne puis me dissimuler que son bonheur est attaché à mes succès à cet

égard; je le ferai donc; mais quel effort pénible! Lorsque je suis

entrée dans le monde, je croyois voir un ami dans tout homme qui se

plaisoit à causer avec moi; j'éprouve à présent un sentiment bien

contraire; je n'ose m'adresser à personne, parler à personne: une

fierté timide m'empêche de rien essayer pour sortir de ma situation,

et cependant elle me cause une douleur très-vive; je pense sans cesse

avec amertume à ce qu'on a dit de moi, surtout à ce que Léonce a

entendu! Les ennemis auroient-ils le courage de vous poursuivre, s'ils

savoient qu'ils peuvent empoisonner jusqu'à l'affection même qui vous

restoit, pour vous consoler de leur haine!

La haine! juste ciel! comment l'ai-je méritée, ma chère Élise? à qui

ai-je fait du mal? à qui n'ai-je pas fait tout le bien qui étoit en ma

puissance? et d'où naissent-elles donc, ces fureurs cachées qui

n'attendoient que le moment de la disgrâce pour éclater? est-ce à la

jalousie qu'il faut les attribuer? Ah! quelques agrémens, dont je n'ai

connu le prix que pour chercher à plaire et à être aimée, donnent-ils

assez de bonheur pour exciter tant d'envie! et il faudra que je brave

ces mauvais sentimens dont il m'eût été si doux de m'éloigner! deux

ans d'absence auroient produit naturellement ce que je n'obtiendrai

qu'au prix de mille souffrances: enfin, il le veut, ou plutôt, je sais

quel prix il met à me revoir au rang que j'occupois dans l'opinion.

Parviendrai-je jamais à dompter la malveillance? elle me glace à

l'instant où je l'aperçois; je n'ai plus ni les armes de mon esprit ni

celles de mon caractère devant les méchans: ce n'est point par

foiblesse; vous savez si je manque de courage, quand il s'agit de

défendre mes amis; mais j'ai peur de ceux qui me haïssent, parce que

je ne sais pas leur opposer un sentiment de même nature; et les larmes

me viennent plus facilement que les expressions méprisantes, quand je

me vois l'objet de cet actif besoin de nuire qui remplit les vies

désoeuvrées. N'importe, Léonce est malheureux, et, pour faire cesser

sa peine, je saurai retrouver mes forces; la bonté les affoiblissoit;

la fierté doit les relever. Mais la société, ce plaisir déjà si vide,

si insuffisant en lui-même, que sera-t-elle pour moi, si je suis

obligée d'en faire une lutte, une guerre, un sujet continuel

d'observations et de craintes?

Déjà depuis quinze jours, ne faut-il pas compter qui vient ou ne vient

pas me voir? ne faut-il pas examiner la nuance des politesses des

femmes, le degré de chaleur de leurs empressemens pour moi! j'ai senti

battre mon coeur de crainte, pour une visite à recevoir, pour une

misérable formule de politesse à remplir. Je ne connois pas une

qualité forte de l'âme, une faculté supérieure de l'esprit qui ne se

dégrade par une telle vie! l'idée générale de ménager l'opinion, de

parvenir à la recouvrer, quand une injustice vous l'a ravie, ne

rappelle rien à l'esprit qui ne soit sage et noble; mais combien tous

les détails de cette entreprise répugnent à l'élévation des sentimens!

combien ils exigent de souplesse, de contrainte, de condescendance! et

comme au milieu de ce pénible travail, un mouvement d'orgueil vous dit

souvent que vous avez tort de soumettre ce qui vaut le mieux à ce qui

vaut le moins, et d'humilier un être distingué, devant la capricieuse

faveur de tant d'individus sans nul mérite, de tant d'individus qui,

si vous étiez dans la prospérité, se rendroient bientôt justice, et se

placeroient d'eux-mêmes à cent pieds au-dessous de vous!

Mais à quoi servent toutes ces plaintes, aux-quelles je m'abandonne en

vous écrivant? Ne sais-je pas que je ferai ce que demandera Léonce; et

sans même qu'il me le demande, ne sais-je pas que je ferai ce qui peut

contribuer à me rendre plus aimable à ses yeux! Félicitez-vous, mon

amie, d'avoir pour époux un homme affranchi du joug de l'opinion; vous

êtes peut-être plus foible que lui à cet égard, mais cela vaut mieux

que si vous aviez un caractère naturellement indépendant, dont vous ne

pussiez tirer aucun secours, parce qu'il blesseroit ce que vous aimez.

Je me rappelle qu'avant d'avoir vu Léonce, la première fois que je lus

une lettre de lui, je sentis avec force que les différences de nos

caractères nous rendroient, si nous nous aimions, profondément

malheureux. Hélas! il n'est que trop vrai que, nous le sommes! mais ce

que j'ignorois alors, c'est que le défaut même dont je me plains a je

ne sais quel attrait, qui donne à mon sentiment de nouvelles forces.

Un caractère ombrageux et susceptible vous occupe sans cesse par la

crainte de lui déplaire. Vous attachez chaque jour plus de prix à

satisfaire un homme si délicat sur la réputation et l'honneur. Enfin,

quand des défauts, qui appartiennent à l'exagération même de la

fierté, ne détachent pas de ce qu'on aime, ils sont un lien de plus;

et l'agitation qu'ils causent donne aux affections passionnées une

nouvelle ardeur. Chère Élise, venez me voir, venez avec votre mari; sa

conversation me rend le courage que la parfaite raison sait toujours

inspirer.

Delphine · 第 199 / 322 题