Delphine à madame de Lebensei.
Paris, ce 25 septembre.
Combien vous m'avez témoigné d'amitié pendant les jours que vous avez
passés près de moi! Je ne vous laisserai rien ignorer, ma chère Élise,
de ce qui m'intéresse; j'ai le bonheur de croire que votre coeur en
est vivement occupé. Léonce est parvenu à me rassurer sur son
sentiment, nous avons ressaisi, pour la troisième fois, des espérances
de bonheur qui étoient presque entièrement perdues; mais hélas! je n'y
ai plus la même confiance.
Quand Léonce a passé quelques jours sans aller dans le monde, il croit
qu'il est devenu tout-à-fait insensible à cette injustice de l'opinion
envers moi, qui l'a blessé si profondément; mais il ne sait pas que
cette douleur, quand on en est susceptible, revient aussi facilement
qu'elle se dissipe, cesse et renaît, mais ne se guérit jamais
entièrement. Lorsque Léonce en est atteint, il cherche à me le
dissimuler, il s'efforce d'être calme; mais je lis malgré lui dans son
coeur; je vois qu'il souffre de cette peine, d'autant plus amère,
qu'il craindroit de m'humilier en me l'avouant: voilà donc la plus
douce de nos jouissances, la parfaite confiance déjà altérée! nous ne
nous cachons rien; mais réciproquement, nous sentons que notre peine
est moins douloureuse en ne nous en parlant pas.
Je crains aussi de lui laisser apercevoir que mon coeur n'est pas en
tout parfaitement satisfait de lui, je ne veux pas me prévaloir de ses
torts pour l'affliger. Ah! ce n'est pas moi qui le punirai de ses
défauts; hélas! les événemens ne s'en chargeront peut-être que trop!
il désire, et, quoi qu'il m'en coûte, j'y souscris, que je recommence
à sortir, à revoir mes anciennes relations; il croit que j'effacerai,
si je le veux, la trace des calomnies qu'on a répandues sur moi; et je
ne puis me dissimuler que son bonheur est attaché à mes succès à cet
égard; je le ferai donc; mais quel effort pénible! Lorsque je suis
entrée dans le monde, je croyois voir un ami dans tout homme qui se
plaisoit à causer avec moi; j'éprouve à présent un sentiment bien
contraire; je n'ose m'adresser à personne, parler à personne: une
fierté timide m'empêche de rien essayer pour sortir de ma situation,
et cependant elle me cause une douleur très-vive; je pense sans cesse
avec amertume à ce qu'on a dit de moi, surtout à ce que Léonce a
entendu! Les ennemis auroient-ils le courage de vous poursuivre, s'ils
savoient qu'ils peuvent empoisonner jusqu'à l'affection même qui vous
restoit, pour vous consoler de leur haine!
La haine! juste ciel! comment l'ai-je méritée, ma chère Élise? à qui
ai-je fait du mal? à qui n'ai-je pas fait tout le bien qui étoit en ma
puissance? et d'où naissent-elles donc, ces fureurs cachées qui
n'attendoient que le moment de la disgrâce pour éclater? est-ce à la
jalousie qu'il faut les attribuer? Ah! quelques agrémens, dont je n'ai
connu le prix que pour chercher à plaire et à être aimée, donnent-ils
assez de bonheur pour exciter tant d'envie! et il faudra que je brave
ces mauvais sentimens dont il m'eût été si doux de m'éloigner! deux
ans d'absence auroient produit naturellement ce que je n'obtiendrai
qu'au prix de mille souffrances: enfin, il le veut, ou plutôt, je sais
quel prix il met à me revoir au rang que j'occupois dans l'opinion.
Parviendrai-je jamais à dompter la malveillance? elle me glace à
l'instant où je l'aperçois; je n'ai plus ni les armes de mon esprit ni
celles de mon caractère devant les méchans: ce n'est point par
foiblesse; vous savez si je manque de courage, quand il s'agit de
défendre mes amis; mais j'ai peur de ceux qui me haïssent, parce que
je ne sais pas leur opposer un sentiment de même nature; et les larmes
me viennent plus facilement que les expressions méprisantes, quand je
me vois l'objet de cet actif besoin de nuire qui remplit les vies
désoeuvrées. N'importe, Léonce est malheureux, et, pour faire cesser
sa peine, je saurai retrouver mes forces; la bonté les affoiblissoit;
la fierté doit les relever. Mais la société, ce plaisir déjà si vide,
si insuffisant en lui-même, que sera-t-elle pour moi, si je suis
obligée d'en faire une lutte, une guerre, un sujet continuel
d'observations et de craintes?
Déjà depuis quinze jours, ne faut-il pas compter qui vient ou ne vient
pas me voir? ne faut-il pas examiner la nuance des politesses des
femmes, le degré de chaleur de leurs empressemens pour moi! j'ai senti
battre mon coeur de crainte, pour une visite à recevoir, pour une
misérable formule de politesse à remplir. Je ne connois pas une
qualité forte de l'âme, une faculté supérieure de l'esprit qui ne se
dégrade par une telle vie! l'idée générale de ménager l'opinion, de
parvenir à la recouvrer, quand une injustice vous l'a ravie, ne
rappelle rien à l'esprit qui ne soit sage et noble; mais combien tous
les détails de cette entreprise répugnent à l'élévation des sentimens!
combien ils exigent de souplesse, de contrainte, de condescendance! et
comme au milieu de ce pénible travail, un mouvement d'orgueil vous dit
souvent que vous avez tort de soumettre ce qui vaut le mieux à ce qui
vaut le moins, et d'humilier un être distingué, devant la capricieuse
faveur de tant d'individus sans nul mérite, de tant d'individus qui,
si vous étiez dans la prospérité, se rendroient bientôt justice, et se
placeroient d'eux-mêmes à cent pieds au-dessous de vous!
Mais à quoi servent toutes ces plaintes, aux-quelles je m'abandonne en
vous écrivant? Ne sais-je pas que je ferai ce que demandera Léonce; et
sans même qu'il me le demande, ne sais-je pas que je ferai ce qui peut
contribuer à me rendre plus aimable à ses yeux! Félicitez-vous, mon
amie, d'avoir pour époux un homme affranchi du joug de l'opinion; vous
êtes peut-être plus foible que lui à cet égard, mais cela vaut mieux
que si vous aviez un caractère naturellement indépendant, dont vous ne
pussiez tirer aucun secours, parce qu'il blesseroit ce que vous aimez.
Je me rappelle qu'avant d'avoir vu Léonce, la première fois que je lus
une lettre de lui, je sentis avec force que les différences de nos
caractères nous rendroient, si nous nous aimions, profondément
malheureux. Hélas! il n'est que trop vrai que, nous le sommes! mais ce
que j'ignorois alors, c'est que le défaut même dont je me plains a je
ne sais quel attrait, qui donne à mon sentiment de nouvelles forces.
Un caractère ombrageux et susceptible vous occupe sans cesse par la
crainte de lui déplaire. Vous attachez chaque jour plus de prix à
satisfaire un homme si délicat sur la réputation et l'honneur. Enfin,
quand des défauts, qui appartiennent à l'exagération même de la
fierté, ne détachent pas de ce qu'on aime, ils sont un lien de plus;
et l'agitation qu'ils causent donne aux affections passionnées une
nouvelle ardeur. Chère Élise, venez me voir, venez avec votre mari; sa
conversation me rend le courage que la parfaite raison sait toujours
inspirer.