Léonce à Delphine.
Ai-je mérité la lettre que vous venez de m'écrire? Vous m'avez fait
rougir de moi; il faut que je vous aie donné une bien misérable idée
de mon caractère, pour que vous puissiez imaginer un instant que votre
malheur ait affoibli mon attachement pour vous. O Delphine! avec quel
profond dédain je repousserois une telle injustice, si vous n'en étiez
pas l'auteur! qu'ai-je dit, qu'ai-je montré, qu'ai-je éprouvé, qui
justifie ce soupçon indigne de vous?
Vous m'avez vu avant-hier dans un état extraordinaire...... Une
proposition frappante, quoique impossible, avoit renouvelé tous mes
regrets.... Elle remplissoit mon coeur d'une foule de pensées
douloureuses, contraires, diverses, et néanmoins si confuses, qu'il
m'eût été pénible de les exprimer...... Voilà tout le secret de mon
trouble.
Sans doute, j'ai été affligé des calomnies que des infâmes ont
répandues contre vous, mais c'est moi que j'accuse, comme la première
cause de ce malheur. Le chagrin que j'en ai ressenti n'est-il pas de
tous les sentimens le plus naturel? puis-je vous aimer et être
indifférent à votre réputation? puis-je vous aimer et ne pas sentir
avec désespoir, avec rage, les fatales circonstances qui me condamnent
à l'impuissance de vous venger? Mais, Delphine, je te le jure, jamais
ton amant ne t'a chérie plus profondément; il est vrai, je suis
susceptible pour toi comme pour moi-même, ou plutôt mille fois plus
encore! crois aux témoignages de sentiment qui s'accordent avec le
caractère, ce sont les plus vrais de tous. Dans aucun moment je ne
pourrois supporter ton absence; mais, s'il me falloit attribuer ton
départ à la fausse idée que tu aurois conçue des dispositions de mon
coeur, je te suivrois, pour te détromper, jusqu'au bout du monde.
Quoi! mon amie, tu voudrois t'éloigner de moi, au premier chagrin qui
a frappé ta vie brillante! tu ne me croirois donc qu'un compagnon de
prospérités? tu n'aurois rien trouvé dans mon coeur qui valût pour
l'infortune! Ah! que suis-je donc, si ce n'est pas moi que tu
recherches dans la douleur, et si la voix de ton ami ne conjure pas
loin de toi les peines de la destinée!
Je ne veux point te dissimuler ce que j'éprouve; car je n'ai pas un
sentiment qui ne soit une preuve de plus de mon amour. J'aimois le
concert de louanges qui te suivoit partout, il retentissoit à mon
coeur; j'aimois les hommes de t'admirer, je les haïrai de te
méconnoître; mais quand nous ne parviendrions pas à te justifier, à
prosterner à tes pieds et la haine et l'envie, ta présence seroit
encore le seul bien qui pût m'attacher à l'existence! Ma Delphine,
j'ai déjà beaucoup souffert, mon âme est péniblement ébranlée, prends
garde pas m'ôter les seules jouissances qui me restent; je ne
traînerai point la vie au milieu des douleurs, je me l'étois promis
long-temps avant de t'avoir connue: crois-tu que ces jours de délices
que j'ai passés à Bellerive m'aient appris à mieux supporter le
malheur? jamais un coeur de quelque énergie ne pourra supporter de te
perdre, après avoir été l'objet de ton amour.
Tu parles quelquefois d'un éloignement momentané: mon amie,
comprends-tu toi-même ce que c'est qu'une année, ce que c'est que bien
moins encore, pour des âmes telles que les nôtres? Ah! je n'ai pas en
moi ce pressentiment de vie qui rend si libéral du temps; si nous
interrompons notre destinée actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera,
mais jamais, jamais nous ne nous réunirons! Delphine, frémis de ce
présage, une voix au fond de mon coeur l'a prononcé.
Cessez donc de supposer un instant que notre séparation soit possible;
dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y
rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de départ n'a plus aucun sens. Si
vous quittez Paris, vous me forcez à m'éloigner de Matilde, pour
habiter les mêmes lieux que vous; ce sera l'unique résultat du
sacrifice dont vous persistez à me menacer. N'est-ce donc pas assez de
ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs
entretiens, qui perfectionnoient mon caractère en me comblant de
bonheur? j'ai dompté mon amour; la terreur que m'a fait éprouver le
danger où ma passion vous avoit précipitée, cette terreur réprime
encore les mouvemens les plus impétueux de mon coeur; c'est assez de
ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque
lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.
Je n'ai voulu, Delphine, vous implorer qu'au nom de mon amour; je veux
que vous restiez pour moi; mais l'intérêt même de votre réputation
suffiroit seul pour vous en faire la loi: seroit-il digne de vous, de
vous éloigner dans ce moment? N'est-il pas certain qu'on répandroit
que si vous aviez pu vous justifier, vous ne seriez pas partie? Madame
d'Artenas, en qui vous avez de la confiance, me disoit hier encore que
vous vous deviez de reparoître dans la société, et de triompher
vous-même de vos ennemis: ne connoissez-vous pas le monde! si vous
pliez sous le poids de son injustice, il n'attribuera point votre
abattement à la douleur, à la sensibilité de votre caractère; vous
êtes trop supérieure pour qu'on revienne à vous par de la pitié; c'est
votre courage qu'il faut opposer aux mensonges de l'envie: si la bonté
suffisoit pour la désarmer, vous auroit-elle jamais attaquée? Mon
amie, si tu me rends le calme et la force, en m'assurant que rien
n'est changé dans tes projets ni dans ton coeur, nous en imposerons
aux méchans: ne saurois-tu pas, avec de l'esprit et de la bonté,
réussir aussi-bien qu'eux, avec de la sottise et de la perfidie?
Confions-nous un peu plus en nous-mêmes; les envieux nous avertissent
de nos qualités par leur haine, eh bien! appuyons-nous sur ces
qualités. Toi, Delphine, toi, surtout, il te suffit de paraître pour
plaire, de parler pour être aimée; ose affronter cette société qui ne
peut te braver qu'en ton absence; je te réponds du triomphe, et tu en
jouiras pour moi. Mais quand nos communs efforts n'auroient pas le
succès que j'en espère, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez plus
d'injuste défiance. Ne vous exagérez pas les foiblesses de votre ami;
et que son amour vous réponde de son bonheur, tant qu'il pourra vous
voir et que vous l'aimerez.