LETTRE XXI.

Léonce à Delphine.

Ai-je mérité la lettre que vous venez de m'écrire? Vous m'avez fait

rougir de moi; il faut que je vous aie donné une bien misérable idée

de mon caractère, pour que vous puissiez imaginer un instant que votre

malheur ait affoibli mon attachement pour vous. O Delphine! avec quel

profond dédain je repousserois une telle injustice, si vous n'en étiez

pas l'auteur! qu'ai-je dit, qu'ai-je montré, qu'ai-je éprouvé, qui

justifie ce soupçon indigne de vous?

Vous m'avez vu avant-hier dans un état extraordinaire...... Une

proposition frappante, quoique impossible, avoit renouvelé tous mes

regrets.... Elle remplissoit mon coeur d'une foule de pensées

douloureuses, contraires, diverses, et néanmoins si confuses, qu'il

m'eût été pénible de les exprimer...... Voilà tout le secret de mon

trouble.

Sans doute, j'ai été affligé des calomnies que des infâmes ont

répandues contre vous, mais c'est moi que j'accuse, comme la première

cause de ce malheur. Le chagrin que j'en ai ressenti n'est-il pas de

tous les sentimens le plus naturel? puis-je vous aimer et être

indifférent à votre réputation? puis-je vous aimer et ne pas sentir

avec désespoir, avec rage, les fatales circonstances qui me condamnent

à l'impuissance de vous venger? Mais, Delphine, je te le jure, jamais

ton amant ne t'a chérie plus profondément; il est vrai, je suis

susceptible pour toi comme pour moi-même, ou plutôt mille fois plus

encore! crois aux témoignages de sentiment qui s'accordent avec le

caractère, ce sont les plus vrais de tous. Dans aucun moment je ne

pourrois supporter ton absence; mais, s'il me falloit attribuer ton

départ à la fausse idée que tu aurois conçue des dispositions de mon

coeur, je te suivrois, pour te détromper, jusqu'au bout du monde.

Quoi! mon amie, tu voudrois t'éloigner de moi, au premier chagrin qui

a frappé ta vie brillante! tu ne me croirois donc qu'un compagnon de

prospérités? tu n'aurois rien trouvé dans mon coeur qui valût pour

l'infortune! Ah! que suis-je donc, si ce n'est pas moi que tu

recherches dans la douleur, et si la voix de ton ami ne conjure pas

loin de toi les peines de la destinée!

Je ne veux point te dissimuler ce que j'éprouve; car je n'ai pas un

sentiment qui ne soit une preuve de plus de mon amour. J'aimois le

concert de louanges qui te suivoit partout, il retentissoit à mon

coeur; j'aimois les hommes de t'admirer, je les haïrai de te

méconnoître; mais quand nous ne parviendrions pas à te justifier, à

prosterner à tes pieds et la haine et l'envie, ta présence seroit

encore le seul bien qui pût m'attacher à l'existence! Ma Delphine,

j'ai déjà beaucoup souffert, mon âme est péniblement ébranlée, prends

garde pas m'ôter les seules jouissances qui me restent; je ne

traînerai point la vie au milieu des douleurs, je me l'étois promis

long-temps avant de t'avoir connue: crois-tu que ces jours de délices

que j'ai passés à Bellerive m'aient appris à mieux supporter le

malheur? jamais un coeur de quelque énergie ne pourra supporter de te

perdre, après avoir été l'objet de ton amour.

Tu parles quelquefois d'un éloignement momentané: mon amie,

comprends-tu toi-même ce que c'est qu'une année, ce que c'est que bien

moins encore, pour des âmes telles que les nôtres? Ah! je n'ai pas en

moi ce pressentiment de vie qui rend si libéral du temps; si nous

interrompons notre destinée actuelle, je ne sais ce qu'il arrivera,

mais jamais, jamais nous ne nous réunirons! Delphine, frémis de ce

présage, une voix au fond de mon coeur l'a prononcé.

Cessez donc de supposer un instant que notre séparation soit possible;

dans quelque lieu de la terre que vous allassiez, je vous y

rejoindrois, n'en doutez pas; le mot de départ n'a plus aucun sens. Si

vous quittez Paris, vous me forcez à m'éloigner de Matilde, pour

habiter les mêmes lieux que vous; ce sera l'unique résultat du

sacrifice dont vous persistez à me menacer. N'est-ce donc pas assez de

ne vous voir presque jamais seule? de n'avoir plus ces doux et longs

entretiens, qui perfectionnoient mon caractère en me comblant de

bonheur? j'ai dompté mon amour; la terreur que m'a fait éprouver le

danger où ma passion vous avoit précipitée, cette terreur réprime

encore les mouvemens les plus impétueux de mon coeur; c'est assez de

ces peines, je n'en supporterai plus de nouvelles, et dans quelque

lieu que vous soyez, vous m'y trouverez.

Je n'ai voulu, Delphine, vous implorer qu'au nom de mon amour; je veux

que vous restiez pour moi; mais l'intérêt même de votre réputation

suffiroit seul pour vous en faire la loi: seroit-il digne de vous, de

vous éloigner dans ce moment? N'est-il pas certain qu'on répandroit

que si vous aviez pu vous justifier, vous ne seriez pas partie? Madame

d'Artenas, en qui vous avez de la confiance, me disoit hier encore que

vous vous deviez de reparoître dans la société, et de triompher

vous-même de vos ennemis: ne connoissez-vous pas le monde! si vous

pliez sous le poids de son injustice, il n'attribuera point votre

abattement à la douleur, à la sensibilité de votre caractère; vous

êtes trop supérieure pour qu'on revienne à vous par de la pitié; c'est

votre courage qu'il faut opposer aux mensonges de l'envie: si la bonté

suffisoit pour la désarmer, vous auroit-elle jamais attaquée? Mon

amie, si tu me rends le calme et la force, en m'assurant que rien

n'est changé dans tes projets ni dans ton coeur, nous en imposerons

aux méchans: ne saurois-tu pas, avec de l'esprit et de la bonté,

réussir aussi-bien qu'eux, avec de la sottise et de la perfidie?

Confions-nous un peu plus en nous-mêmes; les envieux nous avertissent

de nos qualités par leur haine, eh bien! appuyons-nous sur ces

qualités. Toi, Delphine, toi, surtout, il te suffit de paraître pour

plaire, de parler pour être aimée; ose affronter cette société qui ne

peut te braver qu'en ton absence; je te réponds du triomphe, et tu en

jouiras pour moi. Mais quand nos communs efforts n'auroient pas le

succès que j'en espère, quoi qu'il puisse arriver, n'ayez plus

d'injuste défiance. Ne vous exagérez pas les foiblesses de votre ami;

et que son amour vous réponde de son bonheur, tant qu'il pourra vous

voir et que vous l'aimerez.

Delphine · 第 198 / 322 题