LETTRE XX.

Delphine à Léonce.

Je veux, Léonce, que vous me parliez avec sincérité, avec courage

même, dussiez-vous me faire beaucoup souffrir. Vous savez quels sont

les chagrins cruels qui, depuis votre querelle avec M. de Valorbe, ont

troublé ma vie; je vous l'avouerai, j'ai senti en vous revoyant, que

tout ce qui m'affligeoit n'étoit rien, en comparaison des peines que

vous seul pouvez me faire éprouver.

Je vous ai promis, en présence de ma soeur, de ne jamais me séparer de

vous, tant que le bonheur de Matilde ne l'exigeroit pas de moi;

peut-être que bientôt, à son retour d'Andelys, elle sera informée à la

fois et des calomnies et de la vérité; mais quand même un hasard

inouï, prolongeroit sa sécurité, c'est vous que j'interroge, pour

savoir si je ne dois pas m'éloigner. Ne croyez point que je veuille

partir pour me dérober à la méchanceté dont je suis la victime; je

puis peut-être m'en relever aux yeux des autres, je puis du moins

trouver dans ma conscience qui est pure, et dans ma fierté qui est

orgueilleuse, de quoi me rendre indépendante des accusations que je

méprise; mais ce qu'il m'est impossible de supporter, c'est la moindre

diminution dans le bonheur que mon attachement vous faisoit goûter.

Examinez avec scrupule, je vous en conjure, l'impression qu'a produite

sur vous l'horrible mal qu'on a dit de moi, et la dégradation sensible

qui doit en résulter dans le rang que la société m'accordoit.

Demandez-vous si cette espèce de prestige dont la faveur du monde

entoure les femmes, ne séduisoit pas votre imagination, et si elle ne

se refroidira pas, lorsque ceux que vous verrez, loin de partager

votre enthousiasme pour moi, le combattront de toutes les manières. Il

entre dans la passion de l'amour tant de sentimens inconnus à

nous-mêmes, que la perte d'un seul pourroit flétrir tous les autres.

Ah! s'il me falloit partir quand vous me regretteriez moins!

Pardonnez, Léonce, je ne veux pas votre malheur: s'il faut nous

séparer, je souhaite vivement que le temps et la raison adoucissent un

jour votre peine; mais qui pourroit me condamner à désirer que vous

supportiez plus facilement mon absence, parce que l'illusion qui me

rendoit aimable à vos yeux auroit disparu!

O Léonce! préservez-moi d'une telle douleur, laissez-moi vous quitter

quand je vous suis chère encore, quand l'injustice des hommes n'a pas

eu le temps d'agir sur vous, et que je puis disparoître, en vous

laissant un souvenir qui n'est point altéré. Léonce, réfléchissez à ma

demande, ne vous confiez pas même au premier mouvement généreux qui

vous la feroit repousser. Songez que votre caractère peut vous dominer

malgré vous, et que vous ne parviendriez jamais à me dérober vos

impressions. L'amour ne seroit pas la plus pure, la plus céleste des

affections du coeur, s'il étoit donné à la puissance de la volonté

d'imiter son charme suprême. On trompe les femmes qui n'ont que de

l'amour-propre, mais le sentiment éclaire sur le sentiment; et nos

âmes, long-temps confondues, ne peuvent plus se rien cacher l'une à

l'autre.

Consentez à mon départ dans ce moment, doux encore, puisque mes

ennemis, en vous rendant malheureux, ne vous ont point détaché de moi.

Loin de vous, je ne cesserai point de vous aimer; il me restera du

passé quelques sentimens qui m'aideront à vivre; mais, si j'avois vu

votre amour succomber lentement au souffle empoisonné de la calomnie,

je n'éprouverois plus rien qui ne fût amer et désespéré.

Delphine · 第 197 / 322 题