LETTRE II.

Léonce à Delphine.

Ce 12 juin.

Tu vivras, ma Delphine, ils me l'ont juré! que le ciel les en

récompense! Ah! combien il a duré, le temps qui vient de s'écouler!

Est-il vrai que tu n'as été; en danger que pendant dix jours? Le

souvenir de toutes mes années me semble moins long; tu es mieux, on

m'en répond, je devrois en être certain; mais que je suis loin encore

d'être rassuré! Les pensées qui t'agitent prolongent tes souffrances;

que puis-je faire, que pourrois-je te dire qui portât du calme dans

ton âme? As-tu besoin de m'entendre répéter que je déteste la scène

criminelle qui a produit sur ton imagination un effet si terrible? Ah!

tu n'en peux douter! Souviens-toi que je me refusois à te suivre dans

cette fatale église; je me sentois depuis quelques jours dans un

égarement qui m'ôtoit tout empire sur moi-même. Cette prière

solennelle de Thérèse, que je croyois concertée avec toi, la terreur

de ton départ, le souvenir d'un hymen funeste, cruellement retracé,

l'amour, les regrets; que sais-je? l'homme peut-il se rendre compte de

ce qui cause sa folie? J'étois insensé; mais tu ne dois pas craindre

que désormais ce coupable délire puisse s'emparer de moi, tu ne le

dois pas, si tu as quelque idée de l'impression qu'a faite sur mon

coeur l'état où je t'ai vue; mon amour n'a rien perdu de sa force,

mais il a changé de caractère.

Il me sembloit, avant ta maladie, qu'une vie surnaturelle nous animoit

tous les deux; j'avois oublié la mort, je ne pensois qu'à la passion,

qu'à ses prodiges, qu'à son enthousiasme. Au milieu de cette ivresse,

tout à coup la douleur t'a mise au bord du tombeau; oh! jamais un tel

souvenir ne peut s'effacer! la destinée m'a replacé sous son joug,

elle m'a rappelé son empire, je suis soumis. Toutes les craintes, tous

les devoirs pourront m'en imposer maintenant: n'ai-je pas été au

moment de te perdre? Suis-je sûr de te conserver encore? et mes

emportemens criminels n'ont-ils pas rempli ton âme innocente de

terreur et de remords?

O Delphine! être que j'adore! ange de jeunesse et de beauté!

relève-toi! ne te laisse plus abattre, comme si ma passion coupable

avoit humilié l'âme sublime qui sut en triompher! Delphine! depuis que

je t'ai vue prête à remonter dans le ciel, je te considère comme une

divinité bienfaisante qui recevra mes voeux, mais dont je ne dois pas

attendre des affections semblables aux miennes. Que se passe-t-il dans

ton coeur? Tu parois indifférente à la vie, et cependant je suis là,

près de toi; nous ne sommes pas séparés, nous nous voyons sans cesse,

et tu veux mourir! Mon amie! les jours de Bellerive sont-ils donc

entièrement effacés de ta mémoire? nous en avons eu de bien heureux,

ne t'en souvient-il plus? ne veux-tu pas qu'ils renaissent? insensé

que je suis! puis-je désirer encore que tu me confies ta destinée?

Delphine, ton sort étoit paisible, tu étois l'admiration et l'amour de

tous ceux qui te voyoient, je t'ai connue, et tu n'as plus éprouvé que

des peines! Eh bien! douce créature, es-tu découragée de m'aimer? ce

sentiment qui te consoloit de tout, est-il éteint? Tu n'as pu me

parler; j'ignore ce qui t'occupe, je ne sais plus ce que je suis pour

toi. Cependant, puisque je ne me sens pas seul au monde, sans doute tu

m'aimes encore.

J'ai craint de t'agiter trop vivement par un entretien; j'ai préféré

de t'écrire pour te rassurer, pour te dire même que tu étois libre,

oui, libre de me quitter! Si mon supplice, si mon désespoir.... Non,

je ne veux point t'effrayer, je t'ai rendu le pouvoir absolu, à

quelque prix que ce soit, tu peux en user: mais quand je te jure par

tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, de te respecter comme un

frère, Delphine, pourquoi changerois-tu rien à notre manière de vivre?

Ne frémis-tu pas à l'idée de ces résolutions nouvelles qui

bouleversent l'existence, quand tout est si bien! Coupable que je

suis! pourquoi n'ai-je pas toujours pensé ainsi? Je suis résigné, tu

n'as plus rien à craindre de moi, tu dois en être convaincue, nous

nous connoissons trop pour ne pas répondre l'un de l'autre. Oh!

n'est-il pas vrai qu'à présent, si tu le veux, tu seras bientôt

guérie? tu en as le pouvoir; cet amour qui existe en nous peut appeler

ou repousser la mort à son gré; il nous anime, il est notre vie;

Delphine, il réchauffera ton sein. Sois heureuse, livre ton âme aux

plus douces espérances; les douleurs que j'ai ressenties ont pour

toujours enchaîné les passions furieuses de mon âme; oui, de quelque

puissance que vienne cette horrible leçon, elle a été entendue. Mon

amie, je vais te voir, je vais te porter cette lettre; après l'avoir

lue, ne me dis rien, ne me réponds pas; un de tes regards m'apprendra

tes plus secrètes pensées.

Delphine · 第 175 / 322 题