Léonce à M, Barton.
Paris, ce 10 juin 1791.
On vous a écrit que j'avois la tête perdue, on a dit vrai; la vie de
Delphine est en danger, je suis dans une chambre près de la sienne; je
l'entends gémir; c'est moi, criminel que je suis, c'est moi qui l'ai
jetée dans cet état: pensez-vous que, pour être calme, il suffise de
la résolution de se tuer si elle meurt? Il y a des tourmens inouïs,
tant que le sort est en suspens! Hier elle m'a regardé avec une
douceur céleste, elle a reposé sa tête sur moi comme si elle vouloit
recevoir quelque bien de moi, de ce furieux, l'unique cause... Non,
elle ne mourra point, depuis quelques heures ses plaintes sont moins
déchirantes.
Elle n'a cessé, dans son délire, de rappeler une horrible scène dans
une église.... La nuit dernière surtout, madame de Lebensei et moi
nous veillions auprès de son lit; tout à coup elle a soulevé sa tète,
ses cheveux sont tombés sur ses épaules, son visage étoit d'une pâleur
mortelle, cependant il avoit je ne sais quel charme que je ne lui
connoissois point encore; son regard pénétroit le coeur, et me faisoit
éprouver un sentiment de pitié si douloureux, que j'aurois voulu
mourir à l'instant pour en abréger la souffrance.--Léonce, me
disoit-elle, Léonce, je t'en conjure, n'exige pas de moi, dans le lieu
le plus saint, le serment le plus impie; ne me fais pas jurer mon
déshonneur, ne me menace pas de ta mort, laisse-moi partir! rends-moi
la promesse que je t'ai faite de rester, rends-la-moi!
--Elle m'appeloit, et cependant elle ne me connoissoit pas; ses yeux
me cherchoient dans la chambre, et ne pouvoient parvenir à me
distinguer. Je m'écriai, en me jetant à genoux devant son lit, que je
la dégageois de tout, qu'elle étoit libre de me quitter; que
n'aurois-je pas fait pour la calmer! quel arrêt n'aurois-je pas
prononcé contre moi-même! Mais, hélas! elle n'entendit point ma
réponse, et, répétant sa prière, elle m'accusa de la refuser, et me
demanda grâce avec un accent toujours plus déchirant, chaque fois
qu'elle croyoit n'obtenir aucune réponse.
Ah, ciel! concevez-vous un supplice égal à celui que j'éprouvois! on
eût dit qu'un pouvoir magique nous empêchoit de nous comprendre; elle
m'imploroit, et je lui paroissois inflexible. Elle se plaignoit de mon
silence, et son délire l'empêchoit de m'entendre. Moi, qu'elle
accusoit et supplioit tour à tour, j'étois là, près d'elle, essayant
en vain de faire arriver jusqu'à son coeur une seule des paroles que
mon désespoir lui prodiguoit, et ne pouvant ni la détromper ni la
secourir. O mon maître! quelle âme m'avez-vous formée? D'où viennent
tant de douleurs? Une fois, dans mon enfance, je m'en souviens, j'ai
failli mourir dans vos bras; si vous eussiez prévu mes jours d'à
présent, n'est-il pas vrai, vous ne m'auriez pas secouru? Je ne serois
pas ici, ses cris ne perceroient pas jusqu'à ma tombe, j'y reposerois
en paix depuis long-temps: O ciel! elle m'appelle!...