Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 26 mai 1791.
Non, ne venez pas, tout est promis; je le crois, tout est décidé.
Thérèse a trop usé peut-être de l'empire que mon attendrissement lui
donnoit sur moi; mais enfin, j'ai cédé à ses larmes, à l'ardeur de ses
prières. Son imagination étoit frappée de l'idée qu'elle auroit à se
reprocher la perte de mon âme; son confesseur, je crois, l'avoit
encore, la veille, pénétrée de nouveau de cette crainte. Sa douleur,
son éloquence, m'ont entièrement bouleversée; je n'ai pas consenti
cependant à m'éloigner de Léonce sans être rassurée sur son désespoir;
je ne le puis, je ne le dois pas: le véritable crime seroit d'exposer
sa vie; quel effroi peut l'emporter sur une telle crainte! le remords
même est plus facile à braver.
Thérèse veut que Léonce soit témoin avec moi de la cérémonie qui
consacrera le moment où elle doit prendre le voile de novice. Elle
compte sur l'impression de cette solennité, et, malgré la résistance
qu'il a déjà opposée à ses prières, elle croit qu'au pied de l'autel,
ses derniers adieux obtiendront de Léonce qu'il me laisse partir. Elle
veut lui répéter alors ce dont elle est convaincue, c'est que son
salut à elle-même dépend du mien, et qu'il ne peut sans barbarie se
refuser au dernier effort qu'elle veut tenter, pour m'arracher aux
malheurs qui me menacent; elle se croit sûre d'obtenir ainsi le
consentement de Léonce. J'ai promis que si elle l'obtenoit en effet,
je partirois a l'instant même; c'est dans six jours, et je dois
jusque-là cacher à Léonce ce que j'éprouve; je l'ai juré. Je vous
l'avoue, lorsque Thérèse m'a arraché tous les engagemens qu'elle a
voulu, j'avois un espoir secret que rien ne pourrait décider Léonce à
mon départ; mon opinion à présent n'est plus la même: Thérèse est si
touchante! le moment qu'elle a choisi pour parler à Léonce est si
propre à l'émouvoir! J'y joindrai moi-même mes instances, je le dois,
je le ferai; mais se taire pendant ces six jours, le revoir avec
l'idée que bientôt peut-être nous serons séparés! Thérèse a trop exigé
de moi; sa dévotion, tout à la fois exaltée et romanesque, m'ébranle,
m'entraîne, et ne me soutient pas.
Elle m'a répété de mille manières, avec cet accent passionné qu'elle
tient de l'amour et qu'elle consacre à la religion, que je ne pouvais
pas me refuser à l'espoir qui lui restoit encore de me sauver, et
d'obtenir l'absolution de ses fautes.--Je vous demande bien peu, me
disoit-elle, je vous demande seulement la permission d'essayer dans un
moment solennel, si je puis attendrir votre amant sur le sort auquel
il vous livre; vous ne pouvez pas vous y opposer, sans vous avouer à
vous-même que, dût-il accéder à votre départ, vous n'en seriez pas
capable!--Je résistois encore à ce qu'elle désiroit, une crainte vague
me retenoit; mais lorsque j'étois prête à la quitter, elle s'est
précipitée à mes pieds avec sa fille, et m'a représenté avec une telle
force ce que j'éprouverois si je me rendois coupable, ce qu'elle avoit
souffert; parce que, éloignée de moi, une âme courageuse n'étoit point
venue à son secours; elle a fait naître dans mon coeur une émotion si
vive, que j'ai consenti à tout.
Qu'en arrivera-t-il? une séparation déchirante: je suis comme égarée,
on dispose de moi sans que ma volonté me guide, je ne sais ce que je
dois craindre; peut-être de tels efforts augmenteront-ils les dangers
même dont on veut me sauver.--Ah! Léonce, c'est à vous qu'on s'en
remet, est-ce vous qui briserez nos liens?