Léonce à Delphine.
Paris, ce 28 mai.
D'où vient le trouble que j'éprouve? jamais vous ne m'avez paru plus
touchante, plus sensible qu'hier! J'étois dans l'ivresse auprès de
vous, et quand je me suis rappelé notre soirée, je n'ai éprouvé qu'une
inquiétude, une tristesse indéfinissable. Je vous ai trouvée vous
faisant peindre pour moi; vous aviez revêtu un costume grec qui vous
rendoit plus céleste encore, tous vos charmes se développoient à mes
yeux; je vous ai regardée quelque temps, mais je me sentois dévoré par
une passion qui consumoit ma vie; le peintre nous a quittés, je vous
ai serrée dans mes bras, et deux fois vous avez penché votre tête sur
mon épaule; mais je ne vous avois point communiqué l'ardeur que
j'éprouvois. Vos yeux se remplissoient de larmes, votre visage étoit
pâle, et votre regard abattu; si, dans cet état, il eût été possible
que votre coeur vous livrât à mon amour, il me semble qu'un sentiment
inconnu, mais tout puissant, m'eût interdit d'accepter le bonheur
même.
Je m'éloignois, je me rapprochois de vous, vous gardiez le silence;
cependant vous m'aimiez, et j'éprouvois au dedans de moi-même une
fièvre d'amour, un frisson de douleur tout-à-fait inexplicable. J'ai
voulu vous demander de prendre votre harpe; vous savez combien vous me
calmez en me faisant entendre votre voix unie à cet instrument.--Ah!
m'avez-vous répondu vivement, je ne puis pas supporter la musique, ne
m'en demandez pas.--Pourquoi ne pouvez-vous plus la supporter? Vous
m'avez souvent répété ces paroles de Shakespeare: _l'âme qui repousse
la musique est pleine de trahison et de perfidie._ Pourquoi la
repoussez-vous?
J'ai votre parole de ne jamais partir à mon insçu, je ne puis la
révoquer en doute, vous me l'avez de nouveau répété; quelle est donc
la cause de l'état où je vous ai vue? Ah! sentiriez-vous quelque
atteinte de la douleur qui me tue? sentiriez-vous qu'il faut mourir,
si nous ne nous appartenons pas l'un à l'autre? Non, vos yeux
n'exprimoient ni l'entraînement ni l'abandon. Delphine, ton âme est si
pure, si vraie, que rien ne peut la troubler sans que ton ami
l'aperçoive; dis-moi donc quel est le sentiment qui t'occupoit hier.