LETTRE XXXIX.

Madame d'Artenas à madame d'Albémar.

Paris, ce 5 mai.

Il m'est vraiment douloureux, ma chère Delphine, d'être toujours

chargée de vous inquiéter; mais la délicatesse de M. de Mondoville

l'engageroit peut-être à vous cacher ce qui s'est passé hier au soir,

et il faut absolument que vous le sachiez. Ma nièce, qui va dîner dans

la vallée de Montmorenci, remettra cette lettre à votre porte.

Je suis arrivée hier chez madame du Marset, à peu près dans le même

moment que Léonce: il venoit pour annoncer à la maîtresse de la

maison que son neveu conserveroit son régiment; elle lui en fit de

vifs remercîmens, et le pria de passer la soirée chez elle; il s'y

refusa: pendant ce temps on m'établit à une partie, qui m'empêcha

de me mêler de la conversation. Il y avoit dans la chambre un vrai

rassemblement des femmes de Paris les plus redoutables par leur

âge, leur aristocratie, ou leur dévotion; et l'on n'y voyoit aucune

de celles qui s'affranchissent de ces trois grandes dignités, par

le désir d'être aimables. Léonce s'ennuyoit assez, à ce que je

crois, en attendant que le quart d'heure qu'il destinoit à cette

visite fût écoulé; il étoit debout devant la cheminée, à causer

avec quatre ou cinq hommes, lorsque votre nom prononcé à demi-voix

dans les chuchotemens des femmes, attira son attention; il ne se

retourna pas d'abord, mais il cessa de parler pour mieux écouter,

et il entendit très-distinctement ces mots prononcés par madame du

Marset:--Savez-vous que madame d'Albémar a été présenter elle-même

à madame de Cernay le bâtard de sa petite-fille, de madame de

Lebensei? Singulier emploi pour une femme de vingt ans!

--M. de Mondoville se retourna d'abord avec impétuosité, mais se

retenant ensuite, pour mieux offenser par son mépris, il pria

lentement madame du Marset de répéter ce qu'elle venoit de dire; il

articula cette demande avec un accent d'indignation et de hauteur, qui

fit trembler madame du Marset, et les témoins d'une scène qui

commençoit ainsi. Madame du Marset se déconcerta; madame de Tesin, qui

la protège dans sa carrière de méchanceté, et dont le caractère a plus

d'énergie que le sien, la regarda pour lui faire sentir qu'elle devoit

répondre. Madame du Marset reprit en disant:--Vous savez bien,

monsieur, qu'on ne peut pas regarder madame de Lebensei comme

légitimement mariée; ainsi, ainsi....--Je sais, interrompit M. de

Mondoville, par quelles bizarres idées vous imaginez qu'une femme qui

a fait divorce selon les lois établies dans le pays de son premier

mari, n'a pas le droit de se regarder comme libre; mais ce que je

sais, c'est qu'il doit vous suffire que madame d'Albémar reçoive

madame de Lebensei, pour vous tenir pour honorée, si madame de

Lebensei venoit chez vous.--

Madame du Marset n'avoit plus la force de se défendre; elle pâlissoit,

et cherchoit des yeux un appui. Madame de Tesin sentit avec son esprit

ordinaire, que pour intéresser une partie de la société qui étoit

présente à la cause de madame du Marset, il falloit y faire intervenir

l'esprit de parti:--Quant à moi, dit-elle alors, ce que je ne

concevrai jamais, c'est pourquoi madame d'Albémar reçoit

habituellement un homme qui a des opinions politiques aussi

détestables que celles de M. de Lebensei.--Madame du Marset, reprit

vivement M. de Mondoville, sait mieux que personne les motifs qu'on

peut avoir pour se lier avec M. de Lebensei; c'est à lui qu'elle doit

que M. d'Orsan, son neveu, conserve son régiment; et c'est à la prière

seule de madame d'Albémar que M. de Lebensei s'en est mêlé, car il ne

connoît point madame du Marset: j'ai reçu vingt billets d'elle pour

engager ma cousine, madame d'Albémar, à solliciter M. de Lebensei;

elle l'a fait, elle y a réussi, et quand son adorable bonté l'engage à

réunir une famille divisée, c'est madame du Marset qui se hasarde à

blâmer la conduite de ma cousine; mais je m'arrête, dit-il, c'en est

assez; il me suffit d'avoir prouvé à ceux qui m'écoutent que les

propos inspirés par l'ingratitude et l'envie, méritent à peine qu'un

honnête homme y réponde.--

M. de Fierville sentit alors une sorte de honte de laisser ainsi

humilier son amie, madame du Marset; il avoit jeté un coup d'oeil sur

M. d'Orsan, pour l'engager à protéger sa tante; mais, comme il

persistoit à se taire, M. de Fierville lui-même, quoique âgé de

soixante et dix ans, ne put s'empêcher de dire à Léonce:--Vous aurez

un peu de peine, monsieur, si vous voulez empêcher qu'on ne parle des

imprudences sans nombre de madame d'Albémar; il ne suffit pas pour

cela de faire taire les femmes.--Léonce à ce mot rougit et pâlit de

colère: impatient de s'en prendre à quelqu'un de son âge, il s'avança

au milieu du cercle, et quoiqu'il parlât à M de Fierville, il fixoit

M. d'Orsan.--Vous ayez raison, dit-il, les vieillards et les femmes

n'ont rien à faire dans cette occasion, et j'attends qu'un jeune homme

soutienne ce que la foiblesse de votre âge vous a permis

d'avancer.--Ces paroles furent prononcées avec un geste de tête d'une

fierté inexprimable; un profond silence y succéda, ce silence étoit

embarrassant pour tout le monde; mais personne n'osoit le rompre.

M. d'Orsan, quoique brave, ne se soucioit point de se battre avec

Léonce, et probablement ensuite avec M. de Lebensei, pour les propos

de sa tante; il prit un air distrait, caressa le petit chien de madame

du Marset, le seul qui au milieu de cette scène osât faire du bruit

comme à l'ordinaire, et s'approcha avec empressement de la partie où

j'étois, comme s'il eût été très-curieux de mon jeu. Madame de Tesin,

vivement irritée du triomphe de Léonce, se leva brusquement, et

traversa le cercle pour aller parler à M. d'Orsan: son mouvement fut

si remarquable, que tout le monde comprit qu'elle vouloit décider le

neveu de madame du Marset à répondre à Léonce. Une femme qui

s'intéresse à M. d'Orsan tendit les bras involontairement, comme pour

arrêter madame de Tesin; elle ne s'en aperçut seulement pas, et

prenant M. d'Orsan à part, elle lui parla bas avec une grande

activité. Léonce, qui ne perdoit de vue rien de ce qui se passoit, se

retourna vers madame du Marset, et lui dit avec un sourire d'une

orgueilleuse amertume:--J'accepte, madame, l'invitation que vous

m'avez faite, je reste ici ce soir; je veux laisser du temps,

ajouta-t-il d'une voix plus haute, à tous ceux qui délibèrent.--Il

sortit alors pour donner un ordre à ses gens, et salua, en allant vers

la porte, le tête-à-tête de madame de Tesin et de M. d'Orsan avec un

dédain qui véritablement devoit les offenser.

Pendant l'absence momentanée de Léonce, quelques femmes enhardies

parlèrent un peu plus haut, et se hâtèrent de dire:--_Vous voyez que

M. de Mondoville aime madame d'Albémar; il est bien clair quelle

répond à son amour, elle ne s'est établie à Bellerive que pour être

plus libre de le recevoir_. Léonce rentra, elles se turent subitement,

avec un effroi ridicule: que pouvoient-elles craindre? Mais M. de

Mondoville a un ascendant si marqué sur tout le monde, que les âmes

qui ne sont point de sa trempe redoutent sa colère, sans même se faire

une idée de l'effet qu'elle peut avoir. Il continua le reste de la

soirée à examiner madame du Marset, madame de Tesin et M. d'Orsan; il

réunissoit habilement dans son regard l'observation et l'indifférence,

M. d'Orsan, qui s'étoit replacé près de notre partie, offrit d'en

être, et s'y établit. Léonce vint deux fois près de la table; M.

d'Orsan ne lui dit rien, et quand le jeu fut fini, il partit: Léonce

alors s'en alla.

Je restai, parce que je vis bien que les amies de madame du Marset,

qui ne s'étoient point encore retirées, se préparoient à se déchaîner

contre vous. Madame de Tesin commença par déclarer que M. d'Orsan

devoit se battre avec M. de Mondoville, puisqu'il avoit insulté sa

tante; je pris la parole avec chaleur, en disant que rien ne me

paroissoit plus mal dans une femme que d'exciter les hommes au

duel.--Il y a tout à la fois, ajoutai-je, de la cruauté, du caprice,

et peu d'élévation, dans ce désir de faire naître des dangers qu'on ne

partage pas, dans ce besoin orgueilleux d'être la cause, d'un

événement funeste.--C'est bien vrai, s'écria un vieil officier, dont

la bravoure ne pouvoit être suspecte, et qu'on n'avoit pas remarqué,

parce qu'il s'étoit endormi derrière la chaise de madame du Marset; il

se réveilla comme je parlois, et répétant encore une fois:--C'est bien

vrai; il ajouta:--Si une femme m'avoit obligé à me battre, je le

ferois, mais le lendemain je me raccommoderois avec mon adversaire, et

je me brouillerois avec elle.--Madame de Tesin n'insista pas, et vous

pouvez être bien sûre qu'il ne sera plus question de ce duel, dont la

nécessité n'existoit que dans sa tête. Elle se mit alors à vous blâmer

d'une manière générale, mais très-perfide; je la combattis sur tout ce

qu'elle disoit; à la fin, plusieurs femmes se joignirent à moi, et mon

vieux officier, qui ne vous a vue qu'une fois, sans entendre rien au

sujet de notre conversation, répétait sans cesse des exclamations sur

vos charmes.

Ce que j'ai remarqué cependant, c'est à quel point on est aigri sur

tout ce qui tient aux idées politiques; votre liaison avec M. de

Lebensei vous fait plus d'ennemis que votre amour pour Léonce, et

c'est à cause de vos opinions présumées qu'on sera sévère pour vos

sentimens. Je sais bien qu'on n'obtiendra jamais de vous de renoncer à

un de vos amis; mais évitez donc au moins tout ce qui peut avoir de

l'éclat, ne rendez pas même de services lorsqu'ils sont de nature à

être remarqués. Dans un temps de parti, une jeune femme dont on parle

trop souvent, même en bien, est toujours à la veille de quelques

chagrins. D'ailleurs, il n'y a rien qui soit également bon aux yeux de

tout le monde; quand une action généreuse est, pour ainsi dire, forcée

par votre situation, que c'est votre père, votre frère, votre époux

que vous secourez, on l'approuve généralement; mais si la bonté vous

entraîne hors de votre cercle naturel, celui que vous servez vous en

sait gré pour le moment; mais tous les autres éprouvent un sentiment

durable d'humeur et de jalousie, qui leur inspire tôt ou tard ce qu'il

faut dire, pour empoisonner ce que vous avez fait. Enfin, Léonce a été

trop peu maître de lui en vous entendant blâmer; ce n'est pas ainsi

que l'on sert utilement ses amis. Venez me voir demain, je vous en

prie; je fermerai ma porte, et nous causerons. Il est encore temps de

remédier au mal qu'on a pu dire de vous; mais il devient absolument

nécessaire que vous vous remettiez dans le monde; cette vie solitaire

avec Léonce vous perdra; on s'occupe de vous comme si vous étiez au

milieu de la société, et vous ne vous défendez pas plus que si vous

viviez à deux cents lieues de Paris. Ma chère Delphine, laissez-vous

donc conduire par votre vieille amie; toute la science de la vie est

renfermée dans un ancien proverbe que les bonnes femmes répètent: _si

jeunesse savoit, et si vieillesse pouvoit;_ un grand mystère est

contenu dans ce peu de mots, vous en êtes une preuve; vous êtes

supérieure à tout ce que je connois, mais votre jeunesse est cause que

votre esprit même ne gouverne encore ni votre imagination, ni votre

caractère: je voudrois vous épargner l'expérience, qui n'est jamais

que la leçon de la douleur. Adieu, ma jeune amie, à demain.

Delphine · 第 159 / 322 题