Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 5 mai 1791.
J'ai joui, jusqu'au fond du coeur, ma chère Louise, d'avoir réussi à
réconcilier madame de Lebensei avec sa famille; mais ce sentiment est
troublé maintenant par une inquiétude vive; Léonce est arrivé hier
matin de Mondoville; je m'attendois à le voir dans la journée,
lorsqu'à huit heures du soir un homme à cheval est venu m'annoncer, de
sa part, qu'il ne pourrait pas venir; et cet homme, a qui j'ai parlé,
m'a dit qu'il avoit laissé Léonce dans une assemblée très-nombreuse,
chez madame du Marset: madame de Mondoville n'y étoit pas, et
cependant, en envoyant chez moi, il a donné l'ordre qu'on ne lui
amenât sa voiture qu'à une heure du matin. Comment se peut-il qu'il se
soit si facilement résolu à ne pas me revoir, après quinze jours
d'absence? Comment ne m'a-t-il pas écrit un seul mot? Seroit-il fâché
de ma démarche pour madame de Lebensei, quand il y a consenti, quand
il en sait l'heureux succès?
Louise, j'ai déjà beaucoup souffert; mais si le coeur de Léonce se
refroidissoit pour moi, vous qui blâmez ma conduite, trouveriez-vous
que le ciel me punît justement? Non, vous ne le penseriez pas; non, le
plus grand des crimes, si je l'avois commis, seroit ainsi trop expié.
Mais pourquoi ces douloureuses craintes? ne peut-il pas avoir été
retenu par une difficulté, par une affaire? Ah! s'il commence à
calculer les affaires et les obstacles, si je ne suis plus pour lui
qu'un des intérêts de sa vie, placé comme les autres à son temps, dans
la mesure de ses droits, je ne consentirai point à ce prix au genre
d'existence qu'il m'a forcée d'adopter. C'est en inspirant un
sentiment enthousiaste et passionné, que je puis me relever à mes
propres yeux, malgré le blâme auquel je m'expose: si Léonce me
réduisoit à son estime, à ses soins, à son affection raisonnée, non,
la douleur et la gloire des sacrifices vaudroient mille fois mieux.
Louise, je me fais mal en développant cette idée et je m'efforce en
vain de m'occuper d'aucune autre.
Madame d'Ervins m'écrit qu'elle sera de retour à Bellerive avant trois
semaines, pour me remettre sa fille et prendre le voile. M. de
Serbellane, n'espérant plus la faire changer de dessein, s'est établi
en Angleterre, où il vit plongé dans la tristesse la plus profonde:
homme généreux et infortuné! Louise, quelquefois je me persuade que
l'Être suprême a abandonné le monde aux méchans, et qu'il a réservé
l'immortalité de l'âme seulement pour les justes: les méchans auront
eu quelques années de plaisir, les coeurs vertueux de longues peines;
mais la prospérité des uns finira par le néant, et l'adversité des
autres les prépare aux félicités éternelles. Douce idée! qui
consoleroit de tout, hors de n'être plus aimée; car l'imagination
elle-même alors ne pourroit se former l'idée d'aucun bonheur à venir.
Mon amie, combien je suis touchée de la dernière lettre que vous
m'avez écrite! vous revenez à me demander avec instance tous les
détails de ma vie, de cette vie que vous désapprouvez, et qui retarde
sans cesse le moment où je dois vous rejoindre: ah! c'est vous qui
savez aimer, c'est vous qui vous montrez toujours la même, qui n'avez
ni caprices, ni préventions, ni négligences; c'est vous.... Hélas!
croirois-je déjà que ce n'est plus lui!