LETTRE XXXVIII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 5 mai 1791.

J'ai joui, jusqu'au fond du coeur, ma chère Louise, d'avoir réussi à

réconcilier madame de Lebensei avec sa famille; mais ce sentiment est

troublé maintenant par une inquiétude vive; Léonce est arrivé hier

matin de Mondoville; je m'attendois à le voir dans la journée,

lorsqu'à huit heures du soir un homme à cheval est venu m'annoncer, de

sa part, qu'il ne pourrait pas venir; et cet homme, a qui j'ai parlé,

m'a dit qu'il avoit laissé Léonce dans une assemblée très-nombreuse,

chez madame du Marset: madame de Mondoville n'y étoit pas, et

cependant, en envoyant chez moi, il a donné l'ordre qu'on ne lui

amenât sa voiture qu'à une heure du matin. Comment se peut-il qu'il se

soit si facilement résolu à ne pas me revoir, après quinze jours

d'absence? Comment ne m'a-t-il pas écrit un seul mot? Seroit-il fâché

de ma démarche pour madame de Lebensei, quand il y a consenti, quand

il en sait l'heureux succès?

Louise, j'ai déjà beaucoup souffert; mais si le coeur de Léonce se

refroidissoit pour moi, vous qui blâmez ma conduite, trouveriez-vous

que le ciel me punît justement? Non, vous ne le penseriez pas; non, le

plus grand des crimes, si je l'avois commis, seroit ainsi trop expié.

Mais pourquoi ces douloureuses craintes? ne peut-il pas avoir été

retenu par une difficulté, par une affaire? Ah! s'il commence à

calculer les affaires et les obstacles, si je ne suis plus pour lui

qu'un des intérêts de sa vie, placé comme les autres à son temps, dans

la mesure de ses droits, je ne consentirai point à ce prix au genre

d'existence qu'il m'a forcée d'adopter. C'est en inspirant un

sentiment enthousiaste et passionné, que je puis me relever à mes

propres yeux, malgré le blâme auquel je m'expose: si Léonce me

réduisoit à son estime, à ses soins, à son affection raisonnée, non,

la douleur et la gloire des sacrifices vaudroient mille fois mieux.

Louise, je me fais mal en développant cette idée et je m'efforce en

vain de m'occuper d'aucune autre.

Madame d'Ervins m'écrit qu'elle sera de retour à Bellerive avant trois

semaines, pour me remettre sa fille et prendre le voile. M. de

Serbellane, n'espérant plus la faire changer de dessein, s'est établi

en Angleterre, où il vit plongé dans la tristesse la plus profonde:

homme généreux et infortuné! Louise, quelquefois je me persuade que

l'Être suprême a abandonné le monde aux méchans, et qu'il a réservé

l'immortalité de l'âme seulement pour les justes: les méchans auront

eu quelques années de plaisir, les coeurs vertueux de longues peines;

mais la prospérité des uns finira par le néant, et l'adversité des

autres les prépare aux félicités éternelles. Douce idée! qui

consoleroit de tout, hors de n'être plus aimée; car l'imagination

elle-même alors ne pourroit se former l'idée d'aucun bonheur à venir.

Mon amie, combien je suis touchée de la dernière lettre que vous

m'avez écrite! vous revenez à me demander avec instance tous les

détails de ma vie, de cette vie que vous désapprouvez, et qui retarde

sans cesse le moment où je dois vous rejoindre: ah! c'est vous qui

savez aimer, c'est vous qui vous montrez toujours la même, qui n'avez

ni caprices, ni préventions, ni négligences; c'est vous.... Hélas!

croirois-je déjà que ce n'est plus lui!

Delphine · 第 158 / 322 题