Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 6 mai.
Après avoir reçu la lettre de madame d'Artenas que je vous envoie, ma
chère Louise, j'attendois l'arrivée de Léonce avec une grande émotion;
je ne pouvois me remettre de l'effroi que m'avoit causé le récit de ce
qui s'étoit passé chez madame du Marset. J'étois touchée du vif
intérêt que Léonce avoit montré pour ma défense; mais j'éprouvois je
ne sais quel sentiment de peine, en réfléchissant à l'importance qu'il
avoit mise à de misérables ennemis, et je craignois que, tout en les
repoussant, il n'eût conservé de ce qu'ils avoient dit contre moi une
impression défavorable. Ces idées s'effacèrent dès qu'il entra dans ma
chambre; il étoit ravi de me revoir, après quinze jours d'absence; il
m'exprima un enthousiasme plein d'illusion sur ma figure qu'il
prétendit embellie, et je me rassurai d'abord; cependant, quand je lui
parlai de la soirée de la veille, je vis qu'il en étoit malheureux,
mais par des motifs pleins de générosité pour moi.
--Madame d'Artenas vous a instruite de tout, me dit-il; ne croit-elle
pas que je vous ai fait du tort dans le monde, en parlant de vous avec
trop de chaleur?--Elle espère, répondis-je, qu'on pourra réparer une
imprudence qu'il me seroit bien doux de vous pardonner, si vous
n'aviez exposé que moi.--Hélas! reprit-il alors, depuis quelque temps
j'ai toujours tort, mon coeur est dans une agitation continuelle; il
faut en votre présence lutter contre l'amour qui me consume, et je
m'abandonne, quand je ne vous vois pas, à des violences condamnables.
Dans tout ce que j'ai fait, il n'y avoit de raisonnable que d'appeler
une circonstance qui pût me délivrer de la vie.--Il prononça ces mots
avec un accent si sombre, que je vis dans l'instant qu'une scène
cruelle me menaçoit. J'essayai de la détourner, en lui parlant de M.
de Lebensei, qui étoit allé le voir ce matin, pour le remercier de sa
conduite, chez madame du Marset; on la lui avoit répétée le soir
même.--M. de Lebensei, me répéta deux fois Léonce, comme si ce nom
augmentoit son trouble, je l'ai vu, c'est sans doute un homme
distingué; mais je ne sais par quel hasard il m'a dit tout ce qui
pouvoit me faire souffrir davantage.
--J'interrogeai Léonce sur sa conversation avec M. de Lebensei; il ne
me la raconta qu'à demi: il me parut seulement qu'elle avoit eu
surtout pour objet, de la part de M. de Lebensei, la nécessité de
mépriser l'opinion, quand elle étoit injuste. Après avoir appuyé cette
manière de voir par tous les raisonnemens d'un esprit supérieur, il
avoit fini par ces paroles remarquables, que Léonce me répéta
fidèlement: Je m'étois un moment flatté, lui a-t-il dit, que la
félicité dont vous avez été privé vous seroit rendue; je croyois que
l'assemblée constituante établiroit en France la loi du divorce, et je
pensois avec joie que vous seriez heureux d'en profiter, pour rompre
une union formée par le mensonge, et pour lier votre sort à la
meilleure et à la plus aimable des femmes! Mais on a renoncé dans ce
moment à ce projet, et mon espoir s'est évanoui, du moins pour un
temps.--Je voulus interrompre Léonce, et lui exprimer l'éloignement
que j'aurois pour une semblable proposition, si elle étoit possible;
mais à l'instant il me saisit la main avec une action très-vive:--Au
nom du ciel, ne prononcez pas un mot sur ce que je viens de vous dire!
s'écria-t-il; vous ne pouvez pas prévoir l'effet d'un mot sur un tel
sujet; laissez-moi.
--Il descendit alors sur la terrasse, et marcha précipitamment dans
l'allée qui borde mon ruisseau; je le suivis lentement: en revenant
sur ses pas, il me vit, et se jetant à genoux devant moi:--Non!
s'écria-t-il, il falloit ne pas te quitter; mais te revoir est une
émotion si vive! il me semble que ta céleste figure a pris de nouveaux
charmes qui m'enivrent d'amour et de douleur. Qu'est-il arrivé depuis
quinze jours? que s'est-il passé hier? que m'a dit M. de Lebensei?
qu'ai-je éprouvé en l'écoutant? Ah! Delphine, dit-il en s'appuyant sur
ma main, et chancelant en se relevant, je voudrois mourir; viens,
conduis-moi sur le banc vers ces derniers rayons du soleil, que je le
regarde encore avec toi.--Et il me pressa sur son coeur avec un
transport si touchant, que les anges l'auroient partagé.--Reste là,
dit-il, Delphine; seulement quand tu restes là je cesse de souffrir.
Ah! dis-le-moi, qu'arrivera-t-il de nous, de notre amour, de la
fatalité qui nous sépare, de mon caractère aussi? car au milieu de la
passion la plus violente, peut-être me poursuivroit-il. Que
deviendrons-nous? J'aurois pu te posséder, tu voulois être ma femme;
je pourrois être heureux encore, si ton inflexible coeur.... Mais,
non, ce n'est pas là mon sort, je te verrai calomniée pour le
sentiment qui nous lie, et ce sentiment, imparfait dans ton âme, me
livrera sans cesse au tourment que j'endure. Qui m'en soulagera? M. de
Lebensei ne m'a-t-il pas rendu mille fois plus malheureux! Je ne sais
ce que j'éprouve, je me sens oppressé; s'il y avoit de l'air je
souffrirois moins.--Et tournant sa tête du côté du vent, il le
respiroit avec avidité, comme s'il eût voulu appeler un sentiment de
repos et de fraîcheur, pour calmer les pensées brûlantes qui le
dévoroient.
Je lui pris la main, je m'assis à ses côtés, et pendant quelques
instans, il me parut plus tranquille. C'était le premier beau soir du
printemps, je revoyois Léonce; je sentois en moi le plaisir de vivre:
il y a dans la jeunesse de ces momens où, sans aucune nouvelle raison
d'espoir, au milieu même de beaucoup de peines, on éprouve tout à coup
des impressions agréables qui n'ont point d'autre cause qu'un
sentiment vif et doux de l'existence.--O Léonce! lui dis-je, ni ce
ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton
bonheur!--Rien! me répondit-il, rien ne peut affoiblir la passion que
j'ai pour toi; et cette passion à présent, me fait mal, toujours mal;
tes yeux qui s'élèvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux
implorent la force de me résister: Delphine, dans ces étoiles que tu
contemples, dans ces mondes peut-être habités, s'il y a des êtres qui
s'aiment, ils se réunissent; les hommes, la société, leurs vertus même
ne les séparent point.--Cruel! m'écriai-je, et ne me suis-je donc pas
donnée à toi? Ai-je une idée dont tu ne sois l'objet? mon coeur bat-il
pour un autre nom que le tien?
--Va, reprit Léonce, puisque ton amour est moins fort que ton devoir,
ou ce que tu crois ton devoir, quel est-il cet amour? peut-il suffire
au mien?--Et il me repoussa loin de lui, mais avec des mains
tremblantes et des yeux voilés de pleurs.--Delphine! ajoutat-il, ta
présence, tes regards, tout ce délire, tout ce charme qui réveille
tant de regrets, c'en est trop, adieu.--Et se levant précipitamment,
il voulut s'en aller.--Quoi! lui dis-je en le retenant, tu veux déjà
me quitter? Est-ce ainsi que tu prodigues les heures qui nous restent?
les heures d'une vie de si peu de durée pour tous les hommes, hélas!
peut-être bien plus courte encore pour nous?--Oui, tu as raison,
répondit-il en revenant, j'étois insensé de partir! je veux rester! je
veux être heureux! Pourquoi suis-je dans cet état? Pourquoi,
continua-t-il en mettant ma main sur son coeur, pourquoi y a-t-il là
tant de douleurs? Ah! je ne suis pas fait pour la vie, je me sens
comme étouffé dans ses liens; si je savois les rompre tous, tu serois
à moi, je t'entraînerois. M. de Lebensei, M. de Lebensei! pourquoi
m'as-tu fait connoître cet homme? Il a des idées insensées sur cette
terre où règne l'opinion, cette ennemie triomphante et dédaigneuse.
Mais ces idées insensées troublent la tête, les sens; je ne suis plus
à moi; je ne peux plus guider mon sort: si dans un autre monde nous
conservons la mémoire de nos sentimens, sans le souvenir cruel des
peines qui les ont troublés, si tu peux croire à cette existence, ô!
mon amie, hâtons-nous de la saisir ensemble; il faut renverser ces
barrières qui sont entre nous, il faut les renverser par la mort, si
la vie les consacre! Parle-moi, Delphine, j'ai besoin du son de ta
voix, de cette mélodie si douce; elle calme un malheureux, déchiré par
son amour et sa destinée! viens, ne t'éloigne pas.--En achevant ces
mots, il s'appuya sur un arbre, et, passant ses bras autour de moi, il
me serra avec une ardeur presque effrayante.
Ne sens-tu pas, me dit-il, le besoin de confondre nos âmes? Tant que
nous serons deux, ne souffriras-tu pas? Si mes bras te laissent
échapper, n'éprouveras-tu pas quelque douleur qui puisse te donner une
foible idée des miennes?--
Mon émotion étoit très-vive; je tremblois, je faisois des efforts pour
m'éloigner.--Tu pâlis, s'écria-t-il; je ne sais ce qui se passe dans
ton âme; répond-elle à la mienne? Delphine, dit-il avec un accent
désespéré, faut-il vivre? faut-il mourir?--Une terreur profonde me
saisit, je voulois m'éloigner, mais les regards, mais les paroles de
Léonce me firent craindre de le livrer à lui-même; je n'avois plus la
force de supporter sa douleur, et cependant j'étois indignée des
dangers auxquels m'exposoit sa passion coupable. Tout à coup me
retraçant ce qui avoit commencé le trouble de cette journée, je ne
sais quelle pensée m'inspira un moyen cruel, mais sûr, de le faire
rougir de son égarement.
--Léonce, lui dis-je alors avec un sentiment qui devoit lui en
imposer, ce que vous voulez, c'est ma honte; notre bonheur innocent et
pur ne vous suffit plus: vous m'accusez de ne pas vous aimer, quand
mon coeur est mille fois plus dévoué que le vôtre; répondez-moi
solennellement, songez que c'est au nom du ciel et de l'amour que je
vous interroge: si, pour nous réunir l'un à l'autre, il falloit, comme
M. et madame de Lebensei, nous perdre dans l'opinion, que
feriez-vous?--Léonce frémit, recula, et se tut pendant un moment; je
saisis ce moment, et je lui dis: Vous m'avez répondu: et vous osiez me
demander de vous sacrifier l'estime de moi-même!--Cruelle! interrompit
Léonce avec une expression de fureur dont rien ne peut donner l'idée,
non je n'ai pas répondu; c'est un piège que vous avez voulu me tendre;
vous joignez la ruse à la dureté, et, comme les tyrans, vous faites
d'insidieuses questions aux victimes!--Ce reproche me perça le coeur,
et je me repentis de l'avoir mérité.--Léonce, lui dis-je alors avec
tendresse, ce n'est ni ton silence, ni ta réponse, qui auroient pu
rien changer à ma résolution ni à notre sort; je ne cherche point à
trouver dans ton caractère des raisons de résistance; ah! sous
quelques formes que se montrent tes qualités et tes défauts même, je
ne puis voir en toi que des séductions nouvelles; mais ne devois-je
pas te rappeler quel joug la nécessité faisoit peser également sur
nous deux; cette nécessité, c'est le devoir, c'est la vertu, c'est
tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Léonce, écoute-moi, Dieu
m'entend; si tu me fais subir une seconde fois d'indignes épreuves, ou
je cesserai de vivre, ou je ne te reverrai plus.
--Je ne sais, me répondit Léonce, alors profondément abattu, je ne
sais quel est ton dessein, j'ignore ce que le souvenir de ce jour peut
t'inspirer; si tu pars, je jure, et je n'ai pas besoin d'en appeler au
ciel pour te convaincre, je jure de n'y pas survivre; si tu restes,
peut-être ne m'est-il plus possible de te rendre heureuse; tu
souffriras avec moi, ou je mourrai seul; réfléchis à ce choix:
adieu.--Et sans ajouter un seul mot, il s'élança vers la grille du
parc; je n'osai point le rappeler. je fis quelques pas seulement pour
continuer à le voir: il partit, j'entendis long-temps encore de loin
les pas de son cheval; enfin tout retomba dans le silence, et je
restai seule avec moi.
Mes réflexions furent amères; je vous en prie, ma soeur, n'y ajoutez
rien; si la destinée, si Léonce me condamne au plus affreux sacrifice,
n'en hâtez pas l'instant, ne précipitez pas les jours, on en donne
pour se préparer à la mort; je me suis commandé de vous dire ce que
j'aurois le plus souhaité de cacher: vous savez comme moi tout ce qui
peut m'imposer la loi de m'éloigner de Léonce, je n'ai pas voulu
repousser l'appui que vous pouvez prêter à mon courage; mais si Léonce
m'épargnoit ce cruel effort, s'il consentoit à recommencer les mois
qui viennent de s'écouler.... Ah! ne me dites pas que je ne dois plus
m'en flatter.
P. S. Madame d'Ervins doit arriver dans peu de jours; elle aussi se
réunira sans doute à vous; qu'obtiendrez-vous toutes les deux de mon
coeur déchiré?