LETTRE XL.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Bellerive, ce 6 mai.

Après avoir reçu la lettre de madame d'Artenas que je vous envoie, ma

chère Louise, j'attendois l'arrivée de Léonce avec une grande émotion;

je ne pouvois me remettre de l'effroi que m'avoit causé le récit de ce

qui s'étoit passé chez madame du Marset. J'étois touchée du vif

intérêt que Léonce avoit montré pour ma défense; mais j'éprouvois je

ne sais quel sentiment de peine, en réfléchissant à l'importance qu'il

avoit mise à de misérables ennemis, et je craignois que, tout en les

repoussant, il n'eût conservé de ce qu'ils avoient dit contre moi une

impression défavorable. Ces idées s'effacèrent dès qu'il entra dans ma

chambre; il étoit ravi de me revoir, après quinze jours d'absence; il

m'exprima un enthousiasme plein d'illusion sur ma figure qu'il

prétendit embellie, et je me rassurai d'abord; cependant, quand je lui

parlai de la soirée de la veille, je vis qu'il en étoit malheureux,

mais par des motifs pleins de générosité pour moi.

--Madame d'Artenas vous a instruite de tout, me dit-il; ne croit-elle

pas que je vous ai fait du tort dans le monde, en parlant de vous avec

trop de chaleur?--Elle espère, répondis-je, qu'on pourra réparer une

imprudence qu'il me seroit bien doux de vous pardonner, si vous

n'aviez exposé que moi.--Hélas! reprit-il alors, depuis quelque temps

j'ai toujours tort, mon coeur est dans une agitation continuelle; il

faut en votre présence lutter contre l'amour qui me consume, et je

m'abandonne, quand je ne vous vois pas, à des violences condamnables.

Dans tout ce que j'ai fait, il n'y avoit de raisonnable que d'appeler

une circonstance qui pût me délivrer de la vie.--Il prononça ces mots

avec un accent si sombre, que je vis dans l'instant qu'une scène

cruelle me menaçoit. J'essayai de la détourner, en lui parlant de M.

de Lebensei, qui étoit allé le voir ce matin, pour le remercier de sa

conduite, chez madame du Marset; on la lui avoit répétée le soir

même.--M. de Lebensei, me répéta deux fois Léonce, comme si ce nom

augmentoit son trouble, je l'ai vu, c'est sans doute un homme

distingué; mais je ne sais par quel hasard il m'a dit tout ce qui

pouvoit me faire souffrir davantage.

--J'interrogeai Léonce sur sa conversation avec M. de Lebensei; il ne

me la raconta qu'à demi: il me parut seulement qu'elle avoit eu

surtout pour objet, de la part de M. de Lebensei, la nécessité de

mépriser l'opinion, quand elle étoit injuste. Après avoir appuyé cette

manière de voir par tous les raisonnemens d'un esprit supérieur, il

avoit fini par ces paroles remarquables, que Léonce me répéta

fidèlement: Je m'étois un moment flatté, lui a-t-il dit, que la

félicité dont vous avez été privé vous seroit rendue; je croyois que

l'assemblée constituante établiroit en France la loi du divorce, et je

pensois avec joie que vous seriez heureux d'en profiter, pour rompre

une union formée par le mensonge, et pour lier votre sort à la

meilleure et à la plus aimable des femmes! Mais on a renoncé dans ce

moment à ce projet, et mon espoir s'est évanoui, du moins pour un

temps.--Je voulus interrompre Léonce, et lui exprimer l'éloignement

que j'aurois pour une semblable proposition, si elle étoit possible;

mais à l'instant il me saisit la main avec une action très-vive:--Au

nom du ciel, ne prononcez pas un mot sur ce que je viens de vous dire!

s'écria-t-il; vous ne pouvez pas prévoir l'effet d'un mot sur un tel

sujet; laissez-moi.

--Il descendit alors sur la terrasse, et marcha précipitamment dans

l'allée qui borde mon ruisseau; je le suivis lentement: en revenant

sur ses pas, il me vit, et se jetant à genoux devant moi:--Non!

s'écria-t-il, il falloit ne pas te quitter; mais te revoir est une

émotion si vive! il me semble que ta céleste figure a pris de nouveaux

charmes qui m'enivrent d'amour et de douleur. Qu'est-il arrivé depuis

quinze jours? que s'est-il passé hier? que m'a dit M. de Lebensei?

qu'ai-je éprouvé en l'écoutant? Ah! Delphine, dit-il en s'appuyant sur

ma main, et chancelant en se relevant, je voudrois mourir; viens,

conduis-moi sur le banc vers ces derniers rayons du soleil, que je le

regarde encore avec toi.--Et il me pressa sur son coeur avec un

transport si touchant, que les anges l'auroient partagé.--Reste là,

dit-il, Delphine; seulement quand tu restes là je cesse de souffrir.

Ah! dis-le-moi, qu'arrivera-t-il de nous, de notre amour, de la

fatalité qui nous sépare, de mon caractère aussi? car au milieu de la

passion la plus violente, peut-être me poursuivroit-il. Que

deviendrons-nous? J'aurois pu te posséder, tu voulois être ma femme;

je pourrois être heureux encore, si ton inflexible coeur.... Mais,

non, ce n'est pas là mon sort, je te verrai calomniée pour le

sentiment qui nous lie, et ce sentiment, imparfait dans ton âme, me

livrera sans cesse au tourment que j'endure. Qui m'en soulagera? M. de

Lebensei ne m'a-t-il pas rendu mille fois plus malheureux! Je ne sais

ce que j'éprouve, je me sens oppressé; s'il y avoit de l'air je

souffrirois moins.--Et tournant sa tête du côté du vent, il le

respiroit avec avidité, comme s'il eût voulu appeler un sentiment de

repos et de fraîcheur, pour calmer les pensées brûlantes qui le

dévoroient.

Je lui pris la main, je m'assis à ses côtés, et pendant quelques

instans, il me parut plus tranquille. C'était le premier beau soir du

printemps, je revoyois Léonce; je sentois en moi le plaisir de vivre:

il y a dans la jeunesse de ces momens où, sans aucune nouvelle raison

d'espoir, au milieu même de beaucoup de peines, on éprouve tout à coup

des impressions agréables qui n'ont point d'autre cause qu'un

sentiment vif et doux de l'existence.--O Léonce! lui dis-je, ni ce

ciel, ni cette nature, ni ma tendresse, ne peuvent rien pour ton

bonheur!--Rien! me répondit-il, rien ne peut affoiblir la passion que

j'ai pour toi; et cette passion à présent, me fait mal, toujours mal;

tes yeux qui s'élèvent vers le ciel comme vers ta patrie, tes yeux

implorent la force de me résister: Delphine, dans ces étoiles que tu

contemples, dans ces mondes peut-être habités, s'il y a des êtres qui

s'aiment, ils se réunissent; les hommes, la société, leurs vertus même

ne les séparent point.--Cruel! m'écriai-je, et ne me suis-je donc pas

donnée à toi? Ai-je une idée dont tu ne sois l'objet? mon coeur bat-il

pour un autre nom que le tien?

--Va, reprit Léonce, puisque ton amour est moins fort que ton devoir,

ou ce que tu crois ton devoir, quel est-il cet amour? peut-il suffire

au mien?--Et il me repoussa loin de lui, mais avec des mains

tremblantes et des yeux voilés de pleurs.--Delphine! ajoutat-il, ta

présence, tes regards, tout ce délire, tout ce charme qui réveille

tant de regrets, c'en est trop, adieu.--Et se levant précipitamment,

il voulut s'en aller.--Quoi! lui dis-je en le retenant, tu veux déjà

me quitter? Est-ce ainsi que tu prodigues les heures qui nous restent?

les heures d'une vie de si peu de durée pour tous les hommes, hélas!

peut-être bien plus courte encore pour nous?--Oui, tu as raison,

répondit-il en revenant, j'étois insensé de partir! je veux rester! je

veux être heureux! Pourquoi suis-je dans cet état? Pourquoi,

continua-t-il en mettant ma main sur son coeur, pourquoi y a-t-il là

tant de douleurs? Ah! je ne suis pas fait pour la vie, je me sens

comme étouffé dans ses liens; si je savois les rompre tous, tu serois

à moi, je t'entraînerois. M. de Lebensei, M. de Lebensei! pourquoi

m'as-tu fait connoître cet homme? Il a des idées insensées sur cette

terre où règne l'opinion, cette ennemie triomphante et dédaigneuse.

Mais ces idées insensées troublent la tête, les sens; je ne suis plus

à moi; je ne peux plus guider mon sort: si dans un autre monde nous

conservons la mémoire de nos sentimens, sans le souvenir cruel des

peines qui les ont troublés, si tu peux croire à cette existence, ô!

mon amie, hâtons-nous de la saisir ensemble; il faut renverser ces

barrières qui sont entre nous, il faut les renverser par la mort, si

la vie les consacre! Parle-moi, Delphine, j'ai besoin du son de ta

voix, de cette mélodie si douce; elle calme un malheureux, déchiré par

son amour et sa destinée! viens, ne t'éloigne pas.--En achevant ces

mots, il s'appuya sur un arbre, et, passant ses bras autour de moi, il

me serra avec une ardeur presque effrayante.

Ne sens-tu pas, me dit-il, le besoin de confondre nos âmes? Tant que

nous serons deux, ne souffriras-tu pas? Si mes bras te laissent

échapper, n'éprouveras-tu pas quelque douleur qui puisse te donner une

foible idée des miennes?--

Mon émotion étoit très-vive; je tremblois, je faisois des efforts pour

m'éloigner.--Tu pâlis, s'écria-t-il; je ne sais ce qui se passe dans

ton âme; répond-elle à la mienne? Delphine, dit-il avec un accent

désespéré, faut-il vivre? faut-il mourir?--Une terreur profonde me

saisit, je voulois m'éloigner, mais les regards, mais les paroles de

Léonce me firent craindre de le livrer à lui-même; je n'avois plus la

force de supporter sa douleur, et cependant j'étois indignée des

dangers auxquels m'exposoit sa passion coupable. Tout à coup me

retraçant ce qui avoit commencé le trouble de cette journée, je ne

sais quelle pensée m'inspira un moyen cruel, mais sûr, de le faire

rougir de son égarement.

--Léonce, lui dis-je alors avec un sentiment qui devoit lui en

imposer, ce que vous voulez, c'est ma honte; notre bonheur innocent et

pur ne vous suffit plus: vous m'accusez de ne pas vous aimer, quand

mon coeur est mille fois plus dévoué que le vôtre; répondez-moi

solennellement, songez que c'est au nom du ciel et de l'amour que je

vous interroge: si, pour nous réunir l'un à l'autre, il falloit, comme

M. et madame de Lebensei, nous perdre dans l'opinion, que

feriez-vous?--Léonce frémit, recula, et se tut pendant un moment; je

saisis ce moment, et je lui dis: Vous m'avez répondu: et vous osiez me

demander de vous sacrifier l'estime de moi-même!--Cruelle! interrompit

Léonce avec une expression de fureur dont rien ne peut donner l'idée,

non je n'ai pas répondu; c'est un piège que vous avez voulu me tendre;

vous joignez la ruse à la dureté, et, comme les tyrans, vous faites

d'insidieuses questions aux victimes!--Ce reproche me perça le coeur,

et je me repentis de l'avoir mérité.--Léonce, lui dis-je alors avec

tendresse, ce n'est ni ton silence, ni ta réponse, qui auroient pu

rien changer à ma résolution ni à notre sort; je ne cherche point à

trouver dans ton caractère des raisons de résistance; ah! sous

quelques formes que se montrent tes qualités et tes défauts même, je

ne puis voir en toi que des séductions nouvelles; mais ne devois-je

pas te rappeler quel joug la nécessité faisoit peser également sur

nous deux; cette nécessité, c'est le devoir, c'est la vertu, c'est

tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. Léonce, écoute-moi, Dieu

m'entend; si tu me fais subir une seconde fois d'indignes épreuves, ou

je cesserai de vivre, ou je ne te reverrai plus.

--Je ne sais, me répondit Léonce, alors profondément abattu, je ne

sais quel est ton dessein, j'ignore ce que le souvenir de ce jour peut

t'inspirer; si tu pars, je jure, et je n'ai pas besoin d'en appeler au

ciel pour te convaincre, je jure de n'y pas survivre; si tu restes,

peut-être ne m'est-il plus possible de te rendre heureuse; tu

souffriras avec moi, ou je mourrai seul; réfléchis à ce choix:

adieu.--Et sans ajouter un seul mot, il s'élança vers la grille du

parc; je n'osai point le rappeler. je fis quelques pas seulement pour

continuer à le voir: il partit, j'entendis long-temps encore de loin

les pas de son cheval; enfin tout retomba dans le silence, et je

restai seule avec moi.

Mes réflexions furent amères; je vous en prie, ma soeur, n'y ajoutez

rien; si la destinée, si Léonce me condamne au plus affreux sacrifice,

n'en hâtez pas l'instant, ne précipitez pas les jours, on en donne

pour se préparer à la mort; je me suis commandé de vous dire ce que

j'aurois le plus souhaité de cacher: vous savez comme moi tout ce qui

peut m'imposer la loi de m'éloigner de Léonce, je n'ai pas voulu

repousser l'appui que vous pouvez prêter à mon courage; mais si Léonce

m'épargnoit ce cruel effort, s'il consentoit à recommencer les mois

qui viennent de s'écouler.... Ah! ne me dites pas que je ne dois plus

m'en flatter.

P. S. Madame d'Ervins doit arriver dans peu de jours; elle aussi se

réunira sans doute à vous; qu'obtiendrez-vous toutes les deux de mon

coeur déchiré?

Delphine · 第 160 / 322 题