LETTRE XXXVII.

Madame de Lebensei à madame d'Albémar.

Cernay, ce 2 mai 1791.

Vous m'avez rendu, madame, le bonheur que j'étois menacée de perdre

sans retour! je ne pouvois supporter l'idée que mon fils ne seroit pas

reconnu dans ma famille, et j'avois épuisé, pour y réussir, tous les

moyens qu'un caractère assez fier pouvoit me suggérer. Vous avez paru,

et tout a été changé; la vieillesse, les préjugés, l'embarras d'une

longue injustice, rien n'a pu lutter contre la puissance irrésistible

de votre éloquence et de la vraie sensibilité qui vous inspiroit.

Je n'oublierai jamais cet instant où, vous mettant à genoux devant ma

grand'mère, pour lui présenter mon enfant, elle a posé ses mains

desséchées sur les cheveux charmans qui couvroient votre tête, et vous

a bénie comme sa fille; ah! que je voudrois vous voir heureuse! Les

prières de tous ceux que votre bonté a protégés, ne seront-elles donc

jamais efficaces?

M. de Lebensei est profondément reconnoissant de ce que vous venez de

faire pour nous; il ne parle de vous, depuis qu'il vous connoît,

qu'avec l'admiration la plus parfaite; permettez-moi de vous le dire,

nous ne passons pas un jour sans nous affliger ensemble de ce que

Léonce est l'époux de Matilde. Si M. de Mondoville, au milieu des

événemens que prépare la révolution, pouvoit un jour trouver comme moi

le moyen de rompre une union si mal assortie, mon mari seroit bien

ardent à le lui conseiller; mais à quoi servent nos inutiles voeux?

Qu'ils vous prouvent seulement combien nous nous occupons de vous!

Pensez avec quelque douceur, madame, au ménage de Cernay; vous lui

avez rendu la paix intérieure; ce bien, qui devoit nous consoler de la

perte de tous les autres, nous étoit ravi sans vous.

Delphine · 第 157 / 322 题