Madame de Lebensei à madame d'Albémar.
Cernay, ce 2 mai 1791.
Vous m'avez rendu, madame, le bonheur que j'étois menacée de perdre
sans retour! je ne pouvois supporter l'idée que mon fils ne seroit pas
reconnu dans ma famille, et j'avois épuisé, pour y réussir, tous les
moyens qu'un caractère assez fier pouvoit me suggérer. Vous avez paru,
et tout a été changé; la vieillesse, les préjugés, l'embarras d'une
longue injustice, rien n'a pu lutter contre la puissance irrésistible
de votre éloquence et de la vraie sensibilité qui vous inspiroit.
Je n'oublierai jamais cet instant où, vous mettant à genoux devant ma
grand'mère, pour lui présenter mon enfant, elle a posé ses mains
desséchées sur les cheveux charmans qui couvroient votre tête, et vous
a bénie comme sa fille; ah! que je voudrois vous voir heureuse! Les
prières de tous ceux que votre bonté a protégés, ne seront-elles donc
jamais efficaces?
M. de Lebensei est profondément reconnoissant de ce que vous venez de
faire pour nous; il ne parle de vous, depuis qu'il vous connoît,
qu'avec l'admiration la plus parfaite; permettez-moi de vous le dire,
nous ne passons pas un jour sans nous affliger ensemble de ce que
Léonce est l'époux de Matilde. Si M. de Mondoville, au milieu des
événemens que prépare la révolution, pouvoit un jour trouver comme moi
le moyen de rompre une union si mal assortie, mon mari seroit bien
ardent à le lui conseiller; mais à quoi servent nos inutiles voeux?
Qu'ils vous prouvent seulement combien nous nous occupons de vous!
Pensez avec quelque douceur, madame, au ménage de Cernay; vous lui
avez rendu la paix intérieure; ce bien, qui devoit nous consoler de la
perte de tous les autres, nous étoit ravi sans vous.