Delphine à Léonce.
Bellerive, ce 24 avril.
Je ne veux point combattre vos raisonnemens; mon respect pour vos
qualités, pour vos défauts même, m'interdit d'insister jamais, dès que
vous croyez votre honneur intéressé le moins du monde dans une opinion
quelconque. Mais quand vous prononcez l'horrible mot de _guerre
civile_, puis-je ne pas m'affliger profondément du peu d'importance
que vous attachez à la conviction individuelle, dans les questions
politiques? Vous parlez de se décider entre les deux partis, comme si
c'étoit une affaire de choix, comme si l'on n'étoit pas invinciblement
entraîné dans l'un ou l'autre sens, par sa raison et par son âme.
Je n'ai point d'autre destinée que celle de vous plaire, je n'en veux
jamais d'autre: vous êtes donc certain que j'éviterai avec soin de
manifester une opinion que vous ne voulez pas que je témoigne; mais si
j'étois un homme, il me seroit aussi impossible de ne pas aimer la
liberté, de ne pas la servir, que de fermer mon coeur à la générosité,
à l'amitié, à tous les sentimens les plus vrais et les plus purs. Ce
ne sont pas seulement les lumières de la philosophie qui font adopter
de semblables idées; il s'y mêle un enthousiasme généreux, qui
s'empare de vous, comme toutes les passions nobles et fières, et vous
domine impérieusement. Vous éprouveriez cette impression, si les
opinions de votre mère et celle des grands seigneurs espagnols, avec
qui vous avez vécu dès votre enfance, ne vous avoient point inspiré,
pour la défense de la noblesse, les sentimens que vous deviez
consacrer, peut-être, à la dignité et à l'indépendance de la nation
entière. Mais c'est assez vous parler de votre manière de voir; avant
tout, il s'agit de votre conduite.
Quoi! Léonce, seriez-vous capable de faire la guerre à vos
concitoyens, en faveur d'une cause dont vous n'êtes pas réellement
enthousiaste? Je vous en donne pour preuve l'objection même que vous
faites contre le parti qui soutient la révolution: _il est le plus
fort_, dites-vous, _et je ne veux pas être soupçonné de céder à la
force_; et ne craignez-vous pas aussi qu'on, ne vous accuse d'être
déterminé par votre intérêt personnel, en défendant les privilèges de
la noblesse? Croyez-moi, quelle que soit l'opinion que l'on embrasse,
les ennemis trouvent aisément l'art de blesser la fierté par les
motifs qu'ils vous supposent; il faut en revenir aux lumières de son
esprit et de sa conscience. Nos adversaires, quoi que l'on fasse,
s'efforcent toujours de ternir l'éclat de nos sentimens les plus purs.
Ce qui est surtout impossible, c'est de concilier entièrement en sa
faveur l'opinion générale, lorsqu'un fanatisme quelconque divise
nécessairement la société en deux bandes opposées. Tout vous prouvera
ce que j'ai souvent osé vous dire, c'est qu'on ne peut jamais être sûr
de sa conduite ni de son bonheur, quand on fait dépendre l'une et
l'autre des jugemens des hommes. Quoi qu'il en soit, ce que j'ai voulu
vous démontrer, c'est que vous n'étiez pas profondément persuadé de la
justice de la cause que vous voulez soutenir, et qu'ainsi vous n'avez
pas le droit d'exposer une goutte de votre sang, de ce sang qui est le
mien, pour une opinion que vous avez jugée convenable, mais qu'une
conviction vive ne vous a point inspirée; votre devoir, dans votre
manière de penser, c'est l'inaction politique, et tout mon bonheur
tient à l'accomplissement de ce devoir. Ah! mon ami, renoncez à ces
passions qui paroissent factices auprès de la seule naturelle, de la
seule qui pénètre l'âme tout entière, et change, comme par une sorte
d'enchantement, tout ce qu'on voit en une source d'émotions heureuses!
Soumettez les intérêts de convention à la puissance de l'amour;
oubliez la destinée des empires pour la nôtre. L'égoïsme est permis
aux âmes sensibles; et qui se concentre dans ses affections peut, sans
remords, se détacher du reste du monde.