Delphine à Léonce.
Bellerive, ce 26 avril.
Mon ami, je ne veux faire aucune démarche sans vous consulter; hélas!
je sais trop ce qu'il m'en a coûté.
Madame de Lebensei est accouchée, il y a huit jours, d'un fils; j'ai
été chez elle ce matin, et je m'attendois à la trouver dans le plus
heureux moment de sa vie; mais les fortes raisons qu'elle a de
craindre que sa famille ne veuille pas reconnoître son enfant,
changent en désespoir les pures jouissances de la maternité; elle veut
faire une démarche simple, mais noble, aller elle-même chez sa
grand'mère et chez sa tante, pour mettre son fils à leurs pieds; mais
elle désire que je l'accompagne. Ces vieilles dames sont de mes
parentes, et comme je leur ai toujours montré des égards, elles sont
bien disposées pour moi. Madame de Lebensei m'a fait cette demande en
tremblant, et j'ai vu, par l'état où elle étoit en me l'adressant,
quelle importance elle y attachoit. Un mouvement tout-à-fait
involontaire m'a entraînée à lui dire que j'y consentois: je la voyois
souffrir, et j'avois besoin de la soulager; l'instant d'après, j'ai
cru découvrir, en y réfléchissant, un rapport éloigné entre la
résolution prompte que je venois de prendre, et ma facile
condescendance pour Thérèse. A ce souvenir, j'ai frissonné; mais il
m'a été impossible de détromper madame de Lebensei d'un espoir qu'elle
avoit saisi si vivement, qu'il étoit presque devenu son droit; et j'ai
continué à lui parler de choses indifférentes, pour qu'elle ne crût
pas que je m'occupois de la promesse que je lui avois faite. En
rentrant chez moi, cependant, j'ai résolu de soumettre cette promesse
elle-même à votre volonté. Répondez-moi positivement avant votre
retour. Je ne vous cache pas qu'il m'en coûteroit extrêmement de
manquer de générosité envers madame de Lebensei, et de perdre dans
l'estime de son mari que je considère beaucoup. Il vient de mettre une
grâce parfaite à terminer l'affaire de madame du Marset, que je lui
avois recommandée en votre nom. Me montrer froide et égoïste, quand je
suis naturellement le contraire, seroit de tous les sacrifices le plus
pénible pour moi. C'est presque refuser un bienfait du ciel, que
d'éloigner l'occasion simple qui se présente de rendre un service
essentiel, de causer un grand bonheur; néanmoins, jusqu'à la sympathie
même, jusqu'à ce sentiment que je n'ai jamais repoussé, je suis prête
à tout vous immoler. Si vous exigez que je me dégage avec monsieur et
madame de Lebensei, je le ferai.
Comment se peut-il faire qu'il vous échappe encore des plaintes amères
dans votre dernière lettre! [Cette lettre ne s'est pas trouvée]
Léonce, notre bonheur se conservera-t-il? Je crois voir approcher
l'orage qui nous menace. Ah! que je meure avant qu'il éclate!