LETTRE XXXIII.

Léonce à Delphine,

Mondoville, ce 20 avril.

Avant de quitter Mondoville, mon amie, je veux m'expliquer avec vous

sur un mot de votre dernière lettre qui l'exige; car je ne puis

souffrir d'employer des momens que nous passons ensemble à discuter

les intérêts de la vie. Je ferai toujours tout ce que vous désirez;

mais si vous ne l'exigez pas, je préfère ne pas me lier avec M. de

Lebensei. Je puis, au milieu des événemens actuels, me trouver engagé,

quoiqu'à regret, dans une guerre civile; et certainement je servirais

alors dans un parti contraire à celui de M. de Lebensei.

Je vous l'ai dit plusieurs fois, les querelles politiques de ce

moment-ci n'excitent point en moi de colère; mon esprit conçoit

très-bien les motifs qui peuvent déterminer les défenseurs de la

révolution, mais je ne crois pas qu'il convienne à un homme de mon nom

de s'unir à ceux qui veulent détruire la noblesse. J'aurois l'air, en

les secondant, ou d'être dupe, ce qui est toujours ridicule; ou de me

ranger par calcul du parti de la force, et je déteste la force, alors

même qu'elle appuie la raison. Si j'avois le malheur d'être de l'avis

du plus fort, je me tairois.

D'autres sentimens encore; doivent me décider dans la circonstance

présente; je conviens que, de moi-même, je n'aurois pas attaché le

point d'honneur au maintien des privilèges de la noblesse; mais,

puisqu'il y a de vieilles têtes de gentilshommes qui ont décidé que

cela devoit être ainsi, c'en est assez pour que je ne puisse pas

supporter l'idée de passer pour démocrate; et, dussé-je avoir mille

fois raison en m'expliquant, je ne veux pas même qu'une explication

soit nécessaire, dans tout ce qui tient à mon respect pour mes

ancêtres, et aux devoirs qu'ils m'ont transmis. Si j'étois un homme de

lettres, je chercherois en conscience les vérités philosophiques qui

seront peut-être un jour généralement reconnues; mais, quand on a un

caractère qui supporte impatiemment le blâme, il ne faut pas s'exposer

à celui de ses contemporains, ni des personnes de sa classe. La gloire

même qu'on pourroit acquérir dans la prospérité, ne sauroit en

dédommager: certes, il n'est pas question de gloire maintenant dans le

parti de la liberté; car les moyens employés pour arriver à ce but

sont tellement condamnables, qu'ils nuisent aux individus, quand il se

pourroit, ce que je ne crois pas, qu'ils servissent la cause.

Vous aimez la liberté par un sentiment généreux, romanesque même, pour

ainsi dire, puisqu'il se rapporte à des institutions politiques. Votre

imagination a décoré ces institutions de tous les souvenirs

historiques qui peuvent exciter l'enthousiasme. Vous aimez la liberté,

comme la poésie, comme la religion, comme tout ce qui peut ennoblir et

exalter l'humanité; et les idées que l'on croit devoir être étrangères

aux femmes, se concilient parfaitement avec votre aimable nature, et

semblent, quand vous les développez, intimement unies à la fierté et à

la délicatesse de votre âme; cependant je suis toujours affligé, quand

on vous cite pour aimer la révolution; il me semble qu'une femme ne

sauroit avoir trop d'aristocratie dans ses opinions, comme, dans le

choix de sa société; et tout ce qui peut établir une distance de plus

me paroît convenir davantage à votre sexe et à votre rang. Il me

semble aussi qu'il vous sied bien d'être toujours du parti des

victimes; enfin, et c'est de tous les motifs celui qui influe le plus

sur moi, on se fait trop d'ennemis dans la société où nous vivons, en

adoptant les opinions politiques qui dominent aujourd'hui; et je

crains toujours que vous ne souffriez une fois de la malveillance

qu'elles excitent.

N'ai-je pas trop abusé, ma Delphine, de la déférence que vous daignez

avoir pour moi, en vous donnant presque des conseils? Mais vous

m'inspirez je ne sais quel mélange, quelle réunion parfaite de tous

les sentimens que le coeur peut éprouver. Je voudrois être à la fois

votre protecteur et votre amant; je voudrois vous diriger et vous

admirer en même temps: il me semble que je suis appelé à conduire dans

le monde un ange qui n'en connoît pas encore parfaitement la route, et

se laisse guider sur la terre par le mortel qui l'adore, loin des

pièges inconnus dans le ciel dont il descend. Adieu; déjà je suis

délivré de trois jours, sur les dix qu'il faut passer loin de vous.

Delphine · 第 153 / 322 题