LETTRE XXXII.

Delphine à Léonce.

M. de Lebensei, quelques heures après avoir reçu ma lettre, a terminé

l'affaire de M. d'Orsan; vous pouvez mon cher Léonce, en instruire

madame du Marset; je ne me soucie pas le moins du monde d'en avoir le

mérite auprès d'elle, car il seroit usurpé. Je l'ai servie parce que

vous le désiriez, et non par les motifs que vous m'avez présentés.

Sans doute, je pense comme vous qu'il faut être utile même à ses

ennemis, quand on en a la puissance; mais, comme les moyens de rendre

service sont très bornés pour les particuliers, je ne m'occupe de

faire du bien à mes ennemis, que quand il ne me reste pas un seul de

mes amis qui ait besoin de moi; c'est un plaisir d'amour-propre, que

de condamner à la reconnoissance les personnes dont on a de justes

raisons de se plaindre; il ne faut jamais compter parmi les bonnes

actions les jouissances de son orgueil.

Quant à l'intérêt que je puis avoir à me faire aimer de ceux qui n'ont

pas les mêmes opinions que moi, je n'y mettrois pas le moindre prix

sans vous. Je déteste les haines de parti, j'en suis incapable; et

quoique j'aime vivement et sincèrement la liberté, je ne me suis point

livrée à cet enthousiasme, parce qu'il m'auroit lancée au milieu de

passions qui ne conviennent point à une femme; mais, comme je ne veux

en aucune manière désavouer mes opinions, je me sentirois plutôt de

l'éloignement que du goût, pour un service qui auroit l'air d'une

expiation: je dirai plus, il n'atteindroit pas son but; toutes les

fois qu'on mêle un calcul à une action honnête, le calcul ne réussit

pas.

Je veux vous transcrire à ce sujet un passage de la lettre que m'a

répondue M. de Lebensei: «Il faut, me dit-il, se dévouer, quand on le

peut, à diminuer les malheurs sans nombre qu'entraîne une révolution,

et qui pèsent davantage encore sur les personnes opposées à cette

révolution même; mais il ne faut pas compter en général sur le

souvenir qu'elles en conserveront. Je me suis donné, il y a deux mois,

beaucoup de peine pour faire sortir de prison un homme que je ne

connois pas, mais qui auroit risqué de perdre la vie, pour un fait

politique dont il étoit accusé: j'ai appris hier, qu'il disoit partout

que j'étois un homme d'une activité très-dangereuse; j'ai chargé un de

mes amis de lui rappeler que, sans cette prétendue activité, il

n'existeroit plus, et qu'elle devoit au moins trouver grâce a ses

yeux. Un tel _désappointement_ m'est fort égal, à moi qui suis

tout-à-fait indifférent à ce que disent et pensent les personnes que

je n'aime pas. Seulement je vous cite cet exemple, pour vous prouver

qu'un homme de parti est ingénieux à découvrir un moyen de haïr à son

aise celui qui lui a fait du bien, lorsqu'il n'est pas de la même

opinion que lui; et peut-être arrive-t-il souvent que l'on invente,

pour se dégager d'une reconnoissance pénible, mille calomnies

auxquelles on n'auroit pas pensé, si l'on étoit resté tout-à-fait

étrangers l'un à l'autre.» M. de Lebensei va peut-être un peu loin, en

s'exprimant ainsi; mais j'ai voulu que vous sussiez bien, cher Léonce,

que j'avois servi madame du Marset pour vous plaire, et sans aucun

autre intérêt. Il m'a paru que dans cette affaire, M. de Lebensei

accordoit une grande influence à votre nom; je crois qu'il seroit bien

aise de se lier avec vous: voulez-vous qu'à votre retour je vous

réunisse ensemble à dîner chez moi?

Voilà une lettre, mon ami, qui ne contient rien que des affaires; vous

l'avez voulu, en m'occupant de madame du Marset: j'aurois pu vous

entretenir cependant de la douleur que me cause votre absence; quand

il me faut passer la fin du jour seule; dans ces mêmes lieux où j'ai

goûté le bonheur de vous voir, je me livre aux réflexions les plus

cruelles. Hélas! ceux qui n'ont rien à se reprocher supportent

doucement une séparation momentanée; mais quand on est mécontent de

soi, l'on ne peut se faire illusion qu'en présence de ce qu'on aime.

Gardez-vous cependant d'affliger Matilde en revenant avant elle:

songez que pour calmer mes remords, j'ai besoin de me dire sans cesse

que mes sentimens ne nuisent point au bonheur de Matilde, et qu'à ma

prière même, vous lui rendez souvent des soins que peut-être sans moi

vous négligeriez.

Delphine · 第 152 / 322 题