Delphine à Léonce.
M. de Lebensei, quelques heures après avoir reçu ma lettre, a terminé
l'affaire de M. d'Orsan; vous pouvez mon cher Léonce, en instruire
madame du Marset; je ne me soucie pas le moins du monde d'en avoir le
mérite auprès d'elle, car il seroit usurpé. Je l'ai servie parce que
vous le désiriez, et non par les motifs que vous m'avez présentés.
Sans doute, je pense comme vous qu'il faut être utile même à ses
ennemis, quand on en a la puissance; mais, comme les moyens de rendre
service sont très bornés pour les particuliers, je ne m'occupe de
faire du bien à mes ennemis, que quand il ne me reste pas un seul de
mes amis qui ait besoin de moi; c'est un plaisir d'amour-propre, que
de condamner à la reconnoissance les personnes dont on a de justes
raisons de se plaindre; il ne faut jamais compter parmi les bonnes
actions les jouissances de son orgueil.
Quant à l'intérêt que je puis avoir à me faire aimer de ceux qui n'ont
pas les mêmes opinions que moi, je n'y mettrois pas le moindre prix
sans vous. Je déteste les haines de parti, j'en suis incapable; et
quoique j'aime vivement et sincèrement la liberté, je ne me suis point
livrée à cet enthousiasme, parce qu'il m'auroit lancée au milieu de
passions qui ne conviennent point à une femme; mais, comme je ne veux
en aucune manière désavouer mes opinions, je me sentirois plutôt de
l'éloignement que du goût, pour un service qui auroit l'air d'une
expiation: je dirai plus, il n'atteindroit pas son but; toutes les
fois qu'on mêle un calcul à une action honnête, le calcul ne réussit
pas.
Je veux vous transcrire à ce sujet un passage de la lettre que m'a
répondue M. de Lebensei: «Il faut, me dit-il, se dévouer, quand on le
peut, à diminuer les malheurs sans nombre qu'entraîne une révolution,
et qui pèsent davantage encore sur les personnes opposées à cette
révolution même; mais il ne faut pas compter en général sur le
souvenir qu'elles en conserveront. Je me suis donné, il y a deux mois,
beaucoup de peine pour faire sortir de prison un homme que je ne
connois pas, mais qui auroit risqué de perdre la vie, pour un fait
politique dont il étoit accusé: j'ai appris hier, qu'il disoit partout
que j'étois un homme d'une activité très-dangereuse; j'ai chargé un de
mes amis de lui rappeler que, sans cette prétendue activité, il
n'existeroit plus, et qu'elle devoit au moins trouver grâce a ses
yeux. Un tel _désappointement_ m'est fort égal, à moi qui suis
tout-à-fait indifférent à ce que disent et pensent les personnes que
je n'aime pas. Seulement je vous cite cet exemple, pour vous prouver
qu'un homme de parti est ingénieux à découvrir un moyen de haïr à son
aise celui qui lui a fait du bien, lorsqu'il n'est pas de la même
opinion que lui; et peut-être arrive-t-il souvent que l'on invente,
pour se dégager d'une reconnoissance pénible, mille calomnies
auxquelles on n'auroit pas pensé, si l'on étoit resté tout-à-fait
étrangers l'un à l'autre.» M. de Lebensei va peut-être un peu loin, en
s'exprimant ainsi; mais j'ai voulu que vous sussiez bien, cher Léonce,
que j'avois servi madame du Marset pour vous plaire, et sans aucun
autre intérêt. Il m'a paru que dans cette affaire, M. de Lebensei
accordoit une grande influence à votre nom; je crois qu'il seroit bien
aise de se lier avec vous: voulez-vous qu'à votre retour je vous
réunisse ensemble à dîner chez moi?
Voilà une lettre, mon ami, qui ne contient rien que des affaires; vous
l'avez voulu, en m'occupant de madame du Marset: j'aurois pu vous
entretenir cependant de la douleur que me cause votre absence; quand
il me faut passer la fin du jour seule; dans ces mêmes lieux où j'ai
goûté le bonheur de vous voir, je me livre aux réflexions les plus
cruelles. Hélas! ceux qui n'ont rien à se reprocher supportent
doucement une séparation momentanée; mais quand on est mécontent de
soi, l'on ne peut se faire illusion qu'en présence de ce qu'on aime.
Gardez-vous cependant d'affliger Matilde en revenant avant elle:
songez que pour calmer mes remords, j'ai besoin de me dire sans cesse
que mes sentimens ne nuisent point au bonheur de Matilde, et qu'à ma
prière même, vous lui rendez souvent des soins que peut-être sans moi
vous négligeriez.