LETTRE XXIX.

Léonce à Delphine.

J'ai peut-être mérité, par le trouble, où m'ont jeté des sentimens

trop irrésistibles, la cruelle lettre que vous m'écrivez; cependant je

ne m'y attendois pas. Je vous ai parlé de ce qui manquoit à mon

bonheur, et vous me proposez de vous séparer de moi! quelle foible

idée vous ai-je donc donnée de mon amour! Avez-vous pu penser que

j'existerois un instant après vous avoir perdue! Je ne sais si vous

avez raison d'éprouver les regrets et les remords qui vous agitent; je

ne demande rien, je n'exige rien; mais je veux seulement que vous

lisiez dans mon âme. Aucune puissance humaine, aucun ordre de vous ne

pourroit me faire supporter la vie, si je cessois de vous voir. C'est

à vous d'examiner ce que vaut cette vie, quels intérêts peuvent

l'emporter sur elle! Je ne murmurerai point contre votre décision,

quand vous saurez clairement ce que vous prononcez.

Je sens presque habituellement, à travers le bonheur dont je jouis

près de toi, que la douleur n'est pas loin, qu'elle peut rentrer dans

mon âme avec d'autant plus de force, que des instans heureux l'ont

suspendue. Delphine, j'ai vingt-cinq ans; déjà je commence à voir

l'avenir comme une longue perspective, qui doit se décolorer à mesure

que l'on avance, Veux-tu que j'y renonce? je le ferai sans beaucoup de

peine; mais je te défends de jamais parler de séparation. Dis-moi, _je

crois ta mort nécessaire_, mon coeur n'en sera point révolté; mais

j'éprouve une sorte d'irritation contre toi, quand tu peux me parler

de ne plus se voir, comme d'une existence possible.

Mon amie! j'ai eu tort de t'entretenir de mes chagrins, pardonne-moi

mon égarement; en me présentant une idée horrible, tu m'as fait sentir

combien j'étois insensé de me plaindre! Hélas! n'est-ce donc que par

la douleur, que la raison peut rentrer dans le coeur de l'homme! et

n'apprend-on que par elle à se reprocher des désirs trop ambitieux! Eh

bien! eh bien! ne me parle plus d'absence, et je me tiens pour

satisfait.

Pourrois-je oublier quel charme je goûte, en te confiant mes pensées

les plus intimes? lorsque nous regardons ensemble les événemens du

monde, comme nous étant étrangers, comme nous faisant spectacle de

loin, et que, nous suffisant l'un à l'autre, les circonstances

extérieures ne nous paraissent qu'un sujet d'observations. Ah!

Delphine, j'accepterois avec toi l'immortalité sur cette terre; les

générations qui se succéderoient devant nous, ne rempliroient mon âme

que d'une douce tristesse; je renouvellerais sans cesse avec toi mes

sentimens et mes idées; je revivrois dans chaque entretien.

--Mon amie; écartons de notre esprit toutes les inquiétudes que notre

imagination pourroit exciter en nous; il n'y a rien de réel au monde

qu'aimer; tout le reste disparoît, ou change de forme et d'importance,

suivant notre disposition: mais le sentiment ne peut être blessé sans

que la vie elle-même ne soit attaquée. Il régloit, il inspiroit tous

les intérêts, toutes les actions; l'âme qu'il remplissoit ne sait plus

quelle route suivre, et perdue dans le temps, toutes les heures ne lui

présentent plus ni occupations, ni but, ni jouissances.

Crois-moi, Delphine, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a même

dans ce sacrifice entier de soi-même à son amant, que tu condamnes

avec tant de force; mais comment peux-tu te croire coupable, quand la

pure innocence guide tes actions et ton coeur? Comment peux-tu rougir

de toi, lorsque je me sens pénétré d'une admiration si profonde pour

ton caractère et ta conduite? Juge de tes vertus comme de tes charmes,

par l'amour que je ressens pour toi. Ce n'est pas ta beauté seule qui

l'a fait naître; tes perfection morales m'ont inspiré cet enthousiasme

qui, tour à tour, exalte et combat mes désirs. O mon amie, abjure ta

lettre, sois fière d'être aimée, et ne te repens pas de me consacrer

ta vie.

Delphine · 第 149 / 322 题