Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 2 avril 1791.
Vous m'écrivez moins souvent, ma chère Louise, et vous évitez de me
parler de Léonce; il n'y a pas moins de tendresse dans vos lettres,
mais un sentiment secret de blâme s'y laisse entrevoir: ah! vous avez
raison, je le mérite, ce blâme; j'ai perdu le moment du courageux
sacrifice, jugez vous-même à présent s'il est possible: je vous envoie
la dernière lettre que j'ai reçue de Léonce; puis-je partir après ces
menaces funestes, le puis-je? Toutes les femmes qui ont aimé, je le
sais, se sont crues dans une situation qui n'avoit jamais existé
jusqu'alors; mais, néanmoins, ne trouvez-vous pas que le sentiment de
Léonce pour moi n'a point d'exemple au monde?
Cette tendresse profonde, dans une âme si forte, cet oubli de tout,
dans un caractère qui sembloit devoir se livrer avec ardeur aux
distinctions qui l'attendoient dans la vie; et quel homme étoit plus
fait que Léonce pour aspirer à tous les genres de gloire? la noblesse
de ses expressions, la dignité de ses regards, m'en imposent
quelquefois à moi-même; je jouis de me sentir inférieure à lui. Jamais
aucun triomphe n'a fait goûter autant de jouissances que j'en éprouve,
en abaissant mon caractère devant celui de Léonce. Qui pourroit
mesurer tout ce qu'il est déjà, et tout ce qu'il peut devenir? Par
de-là les perfections que j'admire, j'en soupçonne de nouvelles qui me
sont inconnues; et lorsqu'il se sert des expressions les plus
ardentes, quelque chose de contenu dans son accent, de voilé dans ses
regards, me persuade qu'il garde en lui-même des sentimens plus
profonds encore que ceux qu'il consent à m'exprimer. Léonce exerce sur
moi la toute-puissance que lui donnent à la fois son esprit, son
caractère et son amour. Il me semble que je suis née pour lui obéir
autant que pour l'adorer; seule, je me reproche la passion qu'il
m'inspire; mais en sa présence, le mouvement involontaire de mon âme
est de me croire coupable, quand j'ai pu le rendre malheureux. Il me
semble que son visage, que sa voix, que ses paroles portent
l'empreinte de la vertu même, et m'en dictent les lois. Ces
récompenses célestes qu'on éprouve au fond de son coeur, quand on se
livre à quelque généreux dessein, je crois les goûter quand il me
parle; et lorsque, dans un noble transport, il me dit qu'il faut
immoler sa vie à l'amour, je rougirois de moi-même, si je ne
partageois pas son enthousiasme.
Ne craignez pas, cependant, que son empire sur moi me rende
criminelle; le même sentiment qui me soumet à ses volontés me défend
contre la honte. Léonce commande à mon sort, parce que j'admire son
caractère, parce qu'il réunit toutes les vertus que vous m'avez appris
à chérir; je ne puis le quitter, s'il ne consent pas lui-même à ce
sacrifice; mais, lorsque oubliant la différence de nos devoirs, il
veut me faire manquer aux miens, je m'arme contre lui de ses qualités
mêmes, et, certaine qu'il ne sacrifierait pas son honneur à l'amour,
le désir de l'égaler m'inspire le courage de lui résister. Ah! Louise,
c'est bien peu, sans doute, que de conserver une dernière vertu, quand
on a déjà bravé tant d'égards, tant de devoirs, qui me paroissoient
jadis aussi sacrés que ceux que je respecte encore; mais ne gardez pas
sur ma situation ce silence cruel! ne croyez pas qu'il ne soit plus
temps de me donner des conseils, que je n'en puisse recevoir aucun!
une fois, peut-être, je les suivrai, je n'en sais rien; mais aimez-moi
toujours.
Hélas! notre situation peut à chaque instant être bouleversée. Je
partirois, si Matilde, découvrant nos sentimens, désiroit que je
m'éloignasse; je partirois, si Léonce cessoit un seul jour de me
respecter, ou si l'opinion me poursuivoit au point de le rendre
malheureux lui-même. Ah! de combien de manières prévues et imprévues,
le bonheur dont je ne jouis qu'en tremblant ne peut-il pas m'être
arraché! Louise, ne vous hâtez donc pas de prendre avec moi ce ton de
froideur et de réserve, qu'il ne faut adresser qu'aux amis dont le
sort est trop prospère; n'oubliez pas la pitié, je vous la demanderai
peut-être bientôt.
Déjà vous m'inquiétez, en m'annonçant que M. de Valorbe, ayant perdu
sa mère, se prépare à partir pour Paris; il faudra que j'instruise
Léonce, et de ses sentimens pour moi, et de ses droits à ma
reconnoissance; mais de quelque manière que je les lui fasse
connoître, sa présence lui sera toujours importune. Ne pouvez-vous
donc pas détourner M. de Valorbe de venir ici? Vous savez que, sous
des formes timides et contraintes, il a un amour-propre très-sombre et
très-amer, et que tout ce qu'il dit de son dégoût de la vie, vient
uniquement de ce qu'il a une opinion de lui qu'il ne peut faire
partager aux autres; il a plus d'esprit qu'il n'en sait montrer, ce
qui est précisément le contraire de ce qu'il faut pour réussir à
Paris, où l'on n'a le temps de découvrir le mérite de personne. Quand
il ne devineroit pas mes véritables sentimens, il suffiroit de la
supériorité de Léonce pour lui donner de l'humeur; et que de malheurs
ne peut-il pas en arriver! Essayez de lui persuader, ma chère Louise,
que rien ne pourra jamais me décider à me remarier. Je ne puis vous
exprimer assez combien il me sera pénible de revoir M. de Valorbe,
s'il me faut supporter qu'il me parle encore de son amour. D'ailleurs
ma société est maintenant si resserrée, qu'en y admettant M. de
Valorbe, je m'expose à faire croire qu'il m'intéresse.
Je ne vois habituellement que M. et madame de Lebensei, et
quelquefois, mais plus rarement, M. et madame de Belmont; l'esprit de
M. de Lebensei me plaît extrêmement, sa conversation m'est chaque jour
plus agréable; il n'a de prévention ni de parti pris sur rien à
l'avance, et sa raison lui sert pour tout examiner. La société d'un
homme de ce genre vous promet toujours de la sécurité et de l'intérêt;
on ne craint point de lui confier sa pensée, l'on est sûr de la
confirmer ou de la rectifier en l'écoutant.
Sa femme a moins d'esprit et surtout moins de calme que lui; sa
situation dans la société la rend malheureuse, sans qu'elle consente
même à se l'avouer; ce chagrin est fort augmenté par une inquiétude
très-naturelle et très-vive qu'elle éprouve dans ce moment; elle est
prête d'accoucher, et elle a des raisons de craindre que sa grand'mère
et sa tante, qui sont toutes les deux très-dévotes, ne veuillent pas
reconnoître son enfant. Elle m'a dit, sans vouloir s'expliquer
davantage, qu'elle avoit un service à me demander auprès de ses
parens, qui sont un peu les miens; je serai trop heureuse de le lui
rendre. Je voudrois lui faire quelque bien. Elle est souvent honteuse
de ses peines, et mécontente de sa sensibilité, dont les jouissances
ne lui font pas oublier tout le reste; elle craint que son mari ne
s'aperçoive de ses chagrins; et reprend un air gai chaque fois qu'il
la regarde. Madame de Belmont, avec un mari aveugle et ruiné, jouit
d'une félicité bien plus pure; elle ne vit pas plus dans le monde que
madame de Lebensei, mais elle n'a pas l'idée qu'elle en soit écartée;
elle choisit la solitude, et la pauvre Élise y est condamnée: je la
plains, parce qu'elle souffre, car, à sa place, je serois parfaitement
heureuse; elle se croit, et a raison de se croire innocente; elle a
épousé ce qu'elle aime; et l'opinion la tourmente! quelle foiblesse!
Adieu, ma soeur, ne m'abandonnez pas; reprenons l'habitude de nous
écrire chaque jour tout ce que nous éprouvons; je ne me crois pas un
sentiment dont votre coeur indulgent et tendre ne puisse accepter la
confidence.