LETTRE XXVIII.

Delphine à Léonce.

Quels cruels momens je viens de passer! Matilde est venue à six heures

du soir, et ne m'a quittée qu'à neuf: je crois qu'elle s'étoit

prescrit à l'avance ces trois heures, les plus pénibles dont je puisse

me faire l'idée. Je craignois d'être fausse en lui montrant de

l'amitié; je trouvois imprudent et injuste de la traiter avec

froideur, et chaque mot que je disois me coûtoit une délibération et

une incertitude. Je ne pouvois me défendre aussi de l'observer, de la

comparer à moi, et j'étois mécontente des diverses impressions que me

causoient tour à tour la beauté qu'elle possède, et les grâces dont

elle est privée. Enfin ce qui a fini par dominer en moi, c'est

l'amitié d'enfance que j'ai toujours eue pour elle, et je me sentois

attendrie par sa présence, sans qu'elle eût provoqué d'aucune manière

cette disposition.

Elle m'a demandé mes projets; je lui ai dit que je retournois ce

printemps en Languedoc; il m'a été impossible de lui répondre

autrement: je ne sais quelle voix a parlé pour moi, sans qu'aucune

réflexion précédente m'eût suggéré ce dessein.

Matilde m'a témoigné plus d'intérêt que jamais, et sa bienveillance me

faisoit tellement souffrir que, s'il eût été dans son caractère de

s'exprimer avec plus de sensibilité, je me serois peut-être jetée à

ses pieds par un mouvement plus fort que ma volonté et ma raison: mais

vous connoissez sa manière, elle éloigne la confiance, elle oblige les

autres à se contenir, comme elle se contient elle-même; le seul moment

où je lui ai trouvé un accent animé, et qui sortoit de ce ton uniforme

et mesuré qu'elle conserve presque toujours, c'est lorsqu'elle m'a

parlé de vous.--Tout mon bonheur est en lui, m'a-t-elle dit, et je

n'ai point d'autre affection sur cette terre!--Ces mots m'ont

ébranlée; mes yeux se sont remplis de larmes: mais alors Matilde,

craignant, comme sa mère, tout ce qui peut conduire à l'émotion, s'est

levée subitement, et m'a fait des questions sur l'arrangement de ma

maison.

Nous ne nous sommes entretenues depuis ce moment que sur les sujets

les plus indifférens; et nous nous sommes quittées, après trois heures

de tête-à-tête, comme si nous avions eu une conversation de quelques

minutes, au milieu d'un cercle nombreux. Mais, pendant ces heures elle

étoit calme, et moi, combien j'étois loin de l'être! Ah! Léonce, je

suis coupable, je le suis, sûrement; car j'éprouvois tout ce qui

caractérise le remords, le trouble, les craintes, la honte. Je

redoutois de me trouver seule après son départ; puis-je méconnoître

dans ce que je souffrois, les cruels symptômes du mécontentement de

soi-même!

J'ai reçu ce matin une lettre de madame d'Ervins, qui m'annonce son

arrivée, dans un mois, et me parle avec estime et confiance de la

sécurité qu'elle éprouve, en me remettant l'éducation de sa fille;

dites-le moi, mon ami, puis-je accepter un tel dépôt? quel exemple

Isore aura-t-elle sous les yeux? comment pourrai-je la convaincre de

mon innocence, lorsque je dois surtout lui conseiller de ne pas imiter

ma conduite. Sur mille femmes, à peine une échapperoit-elle aux

séductions auxquelles je m'expose, Léonce, je ne suis pas encore

criminelle, mais déjà je rougis, quand on parle des femmes qui le

sont; j'éprouve un plaisir condamnable, quand j'apprends quelques

traits des foiblesses du coeur; je me surprends à désirer de croire

que la vertu n'existe plus j'étois d'accord avec moi-même autrefois;

maintenant, je me raisonne sans cesse, comme si j'avois quelqu'un à

convaincre; et quand je me demande à qui j'adresse ces discours

continuels, je sens que c'est à ma conscience dont je voudrois couvrir

la voix.

Mon ami, si je persiste long-temps dans cet état, j'émousserai dans

mon coeur cette délicatesse vive et pure, dont le plus léger

avertissement disposoit souverainement de moi. Quel intérêt mettrai-je

aux derniers restes de la morale que je conserve encore, si je flétris

mon âme, en cessant d'aspirer à cette vertu parfaite, qui avoit été

jusqu'à ce jour l'objet de mes espérances? Léonce, je t'aime avec

idolâtrie; quand je te vois, je me sens comme transportée dans un

monde de félicités idéales, et cependant je voudrois avoir la force de

me séparer de toi: je voudrois avoir fait à la morale, à l'Être

suprême cet héroïque sacrifice, et que ton souvenir, et que l'amour

que tu m'inspires fusses à jamais gravés dans une âme, devenue sublime

par son courage.

O mon ami! que ne me soutiens-tu dans ces élans généreux! un jour,

nous tenant par la main, nous nous présenterions avec confiance au

Créateur de la nature: si l'homme juste, luttant contre l'adversité,

est un spectacle digne du ciel, des êtres sensibles triomphant de

l'amour, méritent plus encore l'approbation de Dieu même! Aide-moi, je

puis me relever encore; mais si tu persistes, je ne serai bientôt plus

qu'un caractère abattu sous le poids du repentir, une âme douce, mais

commune; et la plus noble puissance du coeur, celle des sacrifices,

s'affoiblira tout-à-fait en moi.

Sais-je enfin si je ne devrois pas m'éloigner de vous, pour vous-même?

Depuis quelque temps n'êtes-vous pas cruellement agité? puis-je,

hélas! puis-je me dire du moins que c'est pour votre bonheur, que

votre amie dégrade son coeur, en résistant à ses remords?

Delphine · 第 148 / 322 题