Léonce à Delphine.
J'ai exécuté fidèlement vos ordres auprès de madame de Mondoville. Que
parlez-vous de lui épargner de la reconnoissance? avez-vous donc
oublié que c'est vous qui l'avez dotée, que sans votre générosité
fatale je serois peut-être libre encore: ah Dieu! ne puis-je donc
repousser ce souvenir, et tout dans la vie doit-il me le rappeler!
Je n'ai pu empêcher Matilde de vous aller voir demain; elle est
touchée de vos procédés envers nous, quoique j'en aie diminué le
mérite selon vos intentions; elle vouloit que je l'accompagnasse à
Bellerive, cela m'est impossible; je ne veux pas vous voir ensemble,
je ne veux pas la trouver dans les lieux que vous habitez, il me
semble que son image y resteroit.... Permettez-moi de vous prier, ma
Delphine, de recevoir Matilde comme vous l'auriez fait avant la mort
de sa mère; vous êtes capable de vous troubler en la voyant, comme si
vous aviez des torts envers elle: hélas! ne lui offrez-vous pas ma
peine en sacrifice? n'est-ce point assez? conservez avec elle la
supériorité qui vous convient. Il seroit difficile de lui donner des
soupçons, jamais elle n'a été plus calme, plus heureuse; mais la seule
personne qu'elle observe avec soin, c'est vous; non par jalousie, mais
pour se démontrer à elle-même qu'il n'y a de bonheur que dans la
dévotion; et que toutes vos qualités et vos agrémens vous sont
inutiles, parce que vous n'êtes pas dans les mêmes opinions qu'elle.
Ne lui montrez donc, je vous prie, ni tristesse, ni timidité; et
souvenez-vous qu'elle vous doit, et uniquement à vous, la conduite que
je tiens envers elle. C'est une personne à laquelle je n'ai rien à
reprocher, mais qui me convient si peu, que j'aurois cherché des
prétextes pour m'éloigner, si vous ne m'aviez pas imposé son bonheur
pour prix de votre présence; je le fais, ce bonheur, sans qu'il m'en
coûte, grâce au ciel! la moindre dissimulation. Elle ne compte dans la
vie que les procédés, comme elle ne voit dans la religion que les
pratiques; elle ne s'inquiète ni du regard, ni de l'accent, ni des
paroles, qui sont mille fois plus involontaires que les actions. elle
m'aime, je le crois; et si quelques circonstances éclatantes
excitoient sa jalousie, elle pourroit être très-vive et très-amère;
mais tant que je ne manquerai pas à la voir chaque jour, elle
n'imaginera pas que mon coeur puisse être occupé d'un autre objet. Il
importe donc à son repos comme à votre dignité ma chère Delphine, que
vous ne changiez rien à votre manière d'être avec elle. Adieu, vous
triomphez; sais-je assez me contenir? Je parle comme si mon coeur
étoit calme.... Delphine, un jour, un jour! si tous ces efforts
étoient vains, s'il falloit choisir entre ma vie et mon amour, ah! que
prononceriez-vous?