Delphine à Léonce.
Léonce, je vous crois généreux, pourquoi donc vous cacherois-je ce qui
est dangereux pour moi? Vous savez, vous devez savoir, que si vous me
rendiez coupable, je n'y survivrois pas; et vous me connoissez assez
pour ne pas imaginer que j'imite ces femmes dissimulées, qui veulent
se laisser vaincre, après avoir long-temps, résisté. Si vous ne voulez
pas que je meure de douleur ou de honte, je dois obtenir, en vous
confiant le secret de ma foiblesse, que votre propre vertu m'en
défende. O Léonce! si vous souffrez, si vos peines altèrent
quelquefois votre santé, ne vous montrez pas à moi dans cet état.
Hier, en vous voyant si pâle, si chancelant, je me sentis défaillir;
quand l'image de votre danger se présente à moi, toute autre idée
disparoît à mes yeux. Il se passoit hier dans mon coeur une émotion
inconnue, qui affoiblissoit ma raison, ma vertu, toutes mes forces; et
j'éprouvois un désir inexprimable de ranimer votre vie aux dépens de
la mienne, de verser mon sang pour qu'il réchauffât le vôtre, et que
mon dernier souffle rendît quelque chaleur à vos mains tremblantes.
Léonce, en vous avouant l'empire de la souffrance sur mon coeur, c'est
vous interdire à jamais de m'en rendre témoin; dérobez-la-moi, s'il
est possible; cette prière n'est pas d'une âme dure, et vous
l'adresser, c'est vous estimer beaucoup. Ne répondez pas à cette
lettre; en l'écrivant, mon front s'est couvert de rougeur. Je vous ai
imploré, protégez-moi; mais sans me rappeler que je vous l'ai demandé.