Réponse de Delphine à madame d'Artenas.
Bellerive, ce 8 février.
Tout ce que vous me dîtes, madame, est plein de justesse et d'esprit;
et, ce qui me touche plus encore, votre amitié parfaite se retrouve à
chaque ligne de votre lettre. Je me conformerois à vos conseils, si je
n'étois pas résolue à passer ma vie dans la solitude: je sais combien
je m'expose à la calomnie que vous essayez de combattre avec tant de
bonté; mais, quand j'immole au bonheur de Léonce le devoir qui me
défendroit peut-être de continuer à le voir, il suffit du moindre de
ses désirs pour obtenir de moi le sacrifice de mon existence dans le
monde. Il m'a demandé de rester à Bellerive; si je retournois à Paris,
il en seroit malheureux; jugez si je puis songer à revenir. Ah! je
devrois braver sa peine, pour me retirer en Languedoc, pour m'arracher
au danger de sa présence, au tort que j'ai de partager un sentiment
que je devrois repousser; mais lui causer un instant de chagrin, pour
m'occuper de ce qu'on pourroit appeler mes intérêts, c'est ce que
jamais je ne ferai.
Je suis sûre que Matilde est heureuse, je m'informe jour par jour de
sa vie, je sais jusqu'aux moindres nuances de ses impressions: si elle
découvroit mon attachement pour Léonce; si cet attachement, resté pur,
l'offensoit, je partirois à l'instant; je partirai peut-être même sans
ce motif, si mes sentimens ne suffisent pas à Léonce, si, dans un
moment de courage, je puis renoncer à une situation que je condamne.
Jamais alors je ne reverrois Paris; ceux qui s'occupent de me juger ne
me rencontreroient de leur vie, et rien ne pourroit me donner ni des
consolations ni de la douleur.
Ce que je n'oublierai point, quoi qu'il m'arrive, c'est l'amitié
protectrice dont vous n'avez cessé de me donner des preuves. Au moment
où j'ai reçu votre lettre, je me proposois d'aller passer quelques
heures à Paris, pour vous exprimer ma reconnoissance; mais madame de
Mondoville s'étant renfermée, à cause du carême, dans le couvent où
elle a été élevée, j'ai choisi demain pour proposer à Léonce de
visiter avec moi une famille du Languedoc, établie dans mon voisinage,
et que depuis long-temps je veux aller voir. Dans peu de jours, je
réparerai ce que je perds en ne vous voyant pas; c'est pour vous seule
que je puis quitter ma retraite, pardonnez-moi de ne regretter à Paris
que vous.