LETTRE XVIII.

Réponse de Delphine à madame d'Artenas.

Bellerive, ce 8 février.

Tout ce que vous me dîtes, madame, est plein de justesse et d'esprit;

et, ce qui me touche plus encore, votre amitié parfaite se retrouve à

chaque ligne de votre lettre. Je me conformerois à vos conseils, si je

n'étois pas résolue à passer ma vie dans la solitude: je sais combien

je m'expose à la calomnie que vous essayez de combattre avec tant de

bonté; mais, quand j'immole au bonheur de Léonce le devoir qui me

défendroit peut-être de continuer à le voir, il suffit du moindre de

ses désirs pour obtenir de moi le sacrifice de mon existence dans le

monde. Il m'a demandé de rester à Bellerive; si je retournois à Paris,

il en seroit malheureux; jugez si je puis songer à revenir. Ah! je

devrois braver sa peine, pour me retirer en Languedoc, pour m'arracher

au danger de sa présence, au tort que j'ai de partager un sentiment

que je devrois repousser; mais lui causer un instant de chagrin, pour

m'occuper de ce qu'on pourroit appeler mes intérêts, c'est ce que

jamais je ne ferai.

Je suis sûre que Matilde est heureuse, je m'informe jour par jour de

sa vie, je sais jusqu'aux moindres nuances de ses impressions: si elle

découvroit mon attachement pour Léonce; si cet attachement, resté pur,

l'offensoit, je partirois à l'instant; je partirai peut-être même sans

ce motif, si mes sentimens ne suffisent pas à Léonce, si, dans un

moment de courage, je puis renoncer à une situation que je condamne.

Jamais alors je ne reverrois Paris; ceux qui s'occupent de me juger ne

me rencontreroient de leur vie, et rien ne pourroit me donner ni des

consolations ni de la douleur.

Ce que je n'oublierai point, quoi qu'il m'arrive, c'est l'amitié

protectrice dont vous n'avez cessé de me donner des preuves. Au moment

où j'ai reçu votre lettre, je me proposois d'aller passer quelques

heures à Paris, pour vous exprimer ma reconnoissance; mais madame de

Mondoville s'étant renfermée, à cause du carême, dans le couvent où

elle a été élevée, j'ai choisi demain pour proposer à Léonce de

visiter avec moi une famille du Languedoc, établie dans mon voisinage,

et que depuis long-temps je veux aller voir. Dans peu de jours, je

réparerai ce que je perds en ne vous voyant pas; c'est pour vous seule

que je puis quitter ma retraite, pardonnez-moi de ne regretter à Paris

que vous.

Delphine · 第 138 / 322 题