Madame d'Artenas à Delphine.
Paris, ce 6 février 1791.
Pourquoi prolongez-vous votre séjour à la campagne, ma chère Delphine?
on s'étonne de vous voir quitter Paris au milieu de l'hiver, dans le
moment même où vous vous étiez montrée d'une manière si brillante dans
le monde. Quelques personnes commencent à dire tout bas que votre
sentiment pour Léonce est l'unique cause de ce sacrifice: vous avez
tort de vous éloigner; je vous l'ai dit plusieurs fois, votre grand
moyen de succès, c'est la présence. Vous avez des manières si simples
et si aimables, qu'elles vous font pardonner tout votre éclat; mais
quand on ne vous voit plus, les amis se refroidissent, ce qui est dans
la nature des amis; et les ennemis, au contraire, se raniment par
l'espérance de réussir.
Vous aviez entièrement réparé en quinze jours, le tort que vous
avoient fait les propos tenus sur M. de Serbellane; et tout à coup
vous cédez le terrain aux femmes envieuses, et aux hommes qu'elles
font parler.
Vous me répondrez qu'on jouit mieux de ses sentimens à la campagne,
etc. Le hasard et votre confiance m'ayant instruit de votre
attachement pour Léonce, je devrais vous faire de la bonne morale, sur
le tort que vous avez de vous exposer ainsi à passer la moitié de
votre vie seule avec lui; mais je m'en fie aux principes que je vous
connois, et, m'en tenant à mes avis purement mondains, je vous dirai
que, même pour entretenir l'enthousiasme que vous inspirez à Léonce,
il faut continuer à l'éblouir par vos succès. Il étoit amoureux à en
devenir fou, le soir que vous avez passé chez moi; et quoique, sans
doute, il vous vante le charme des conversations tête à tête,
croyez-moi, quand il a entendu répéter à tout Paris que vous êtes
charmante, qu'aucune femme ne peut vous être comparée, il rentre chez
lui plus flatté d'être aimé de vous, et par conséquent plus heureux.
N'allez pas vous écrier qu'il n'y a rien de romanesque dans toute
cette manière de voir; il faut conduire avec sagesse le bonheur du
sentiment, comme tout autre bonheur; et pour conserver le plus
long-temps possible le plaisir toujours dangereux d'être adorée, la
raison même est encore nécessaire. Quoi qu'il en soit, il ne s'agit
pas de ce qui vaut le mieux pour être aimée, vous vous y entendez
assez bien pour n'avoir pas besoin de mes conseils; mais ce qui
importe, c'est votre existence dans le monde, et le murmure qui
précède l'attaque s'est déjà fait entendre depuis quelques jours.
Avant hier, madame de Croisy, qui jusqu'à présent avoit mis son
amour-propre à vous admirer, disoit avec une voix aiguë, qu'elle monte
toujours d'une octave pour les discours de sentiment:--Mon Dieu, que
je suis fâchée que madame d'Albémar s'établisse à Bellerive! personne
ne sait mieux que moi que c'est son goût pour l'étude qui l'a fixée
dans la retraite; mais on dira toute autre chose, et il ne falloit pas
s'y exposer.--Cette maligne preuve de l'intérêt de madame de Croisy,
fut le premier signal du mal qu'on essaya de dire de vous. M. de
Verneuil, qui a tant de peine à pardonner à votre esprit, à vos
charmes et à votre bonté, reprit:--C'est une excellente personne que
madame d'Albémar; mais j'ai peur qu'elle n'ait une mauvaise tête. Ces
femmes d'esprit, je l'ai répété cinquante fois à ma pauvre soeur quand
elle vivoit, il leur arrive toujours quelque malheur; j'en ai
plusieurs exemples dans ma famille; aussi me suis-je voué au bon sens:
personne ne dit que j'ai de l'esprit, parce que je ne veux pas qu'on
le dise; et cependant quelle différence entre un homme et une femme!
Il y a des occasions où il peut être utile à un homme de montrer à
ceux qui en sont dupes ce qu'on appelle de l'esprit. Mais une femme,
une femme! ah! mon Dieu, il ne lui sert qu'à faire des sottises. Quand
je dis cela, ce n'est pas que je n'aime madame d'Albémar, mais je
m'attends à quelque éclat fâcheux pour son repos. Sa conversation,
quant à moi, m'amuse toujours beaucoup; néanmoins il ne seroit pas
sage de s'attacher à elle, car je suis persuadé qu'un jour ou l'autre,
il lui arrivera quelques peines, et je n'ai pas envie de me trouver là
pour les partager.--Madame de Tésin, dont vous connoissez la double
prétention à la sagesse et à l'esprit, interrompit M. de Verneuil, et
lui dit:--Ce n'est point, monsieur, l'esprit qu'il faut blâmer; on
connoît des personnes qui peuvent hardiment se comparer à madame
d'Albémar sous ce rapport, mais qui ont beaucoup plus de connoissance
du monde, et d'habitude de se conduire. Ces personnes ne se contentent
pas de briller dans un salon, et se servent de leurs lumières pour
éviter toutes les occasions de faire dire du mal d'elles. Distinguez
donc, je vous en prie, monsieur, les torts de légèreté de madame
d'Albémar, des inconvéniens de l'esprit en général. L'esprit est ce
qui distingue éminemment les femmes citées pour leur raison.--Je me
préparois à exciter une dispute sur ce sujet entre madame de Tésin et
M. de Verneuil, lorsque madame du Marset et M. de Fierville, prévoyant
mon intention, cherchèrent à ramener la conversation sur vous, et le
firent avec une adresse vraiment perfide. Je voulois éviter même de
vous défendre, parce que je sentois que c'étoit constater que vous
aviez été attaquée, mais il fallut enfin arrêter leurs discours; j'eus
au moins le bonheur de persuader entièrement ceux qui nous écoutaient:
ce qui me le prouva, c'est que M. de Fierville, qui donne toujours à
madame du Marset le signal de la retraite, parce qu'il a beaucoup
moins d'amertume et de persistance dans ses méchancetés, se hâta de se
replier, en vous donnant les plus grands éloges.
J'aurois pu lui faire sentir combien il y avoit de contraste entre le
commencement de sa conversation et la fin; mais je ne voulois pas
intéresser son amour-propre à se montrer conséquent. J'ai remarqué
plusieurs fois dans la société que l'on fait beaucoup de mal à ses
amis, même en les justifiant, quand on irrite l'amour-propre de ceux
qui les ont attaqués. Il faut encore plus veiller sur soi quand on
loue, que quand on blâme; si l'on veut se faire honneur en défendant
ses amis, si l'on cherche à faire remarquer son caractère en vantant
le leur, on leur nuit au lieu de les servir.
Je croyois avant-hier que tout étoit fini; mais hier madame du Marset
(je suis sûre que c'est elle) a mis en avant une femme toute
insignifiante, mais dont elle dispose, et s'en est servie pour parler
contre vous, tandis qu'elle-même, madame du Marset, n'auroit pas été
écoutée. Cette femme donc, après un long soupir, s'est écriée tout à
coup:--La pauvre madame de Mondoville!--On lui a demandé la raison de
sa pitié; elle a répondu qu'elle la croyoit bien malheureuse du
sentiment que Léonce avoit pour vous. A l'instant M. de Fierville, que
vous connoissez pour l'homme le plus insouciant de la terre, a pris un
air de componction vraiment risible. Madame du Marset a levé les yeux
au ciel, espérant donner ainsi à sa figure un air de bonté; et ce
qu'il y avoit dans la chambre de plus frivole et de moins scrupuleux,
s'est empressé de débiter des maximes sévères, sur les ménagemens que
vous deviez à madame de Mondoville.
Quand la société de Paris se met à vouloir se montrer morale _contre_
quelqu'un, c'est alors surtout qu'elle est redoutable. La plupart des
personnes qui composent cette société sont en général très-indulgentes
pour leur propre conduite, et souvent même aussi pour celle des
autres, lorsqu'elles n'ont pas intérêt à la blâmer; mais si, par
malheur, il leur convient de saisir le côté sévère de la question,
elles ne tarissent plus sur les devoirs et les principes, et vont
beaucoup plus loin en rigueur que les femmes véritablement austères,
résolues à se diriger elles-mêmes d'après ce qu'elles disent sur les
autres. Les développemens de vertu qui servent à la jalousie ou à la
malveillance, sont le sujet de rhétorique sur lequel les libertins et
les coquettes font le plus de _pathos_, dans de certaines occasions.
Je le supportai quelque temps; mais enfin, appuyée de plusieurs de vos
amis, je démontrai ce que je sais positivement; c'est que madame de
Mondoville est très-heureuse, et les mauvaises intentions furent
encore déjouées. Mais, dans ce genre, plusieurs victoires valent une
défaite. Je vous en conjure donc, ma chère Delphine, revenez à Paris,
et montrez-vous, afin d'étouffer ces haines obscures, par l'admiration
que vous faites éprouver à tous ceux qui vous voient. Au milieu des
plus brillantes sociétés, il y a beaucoup de personnes impartiales qui
se laissent aller tout simplement à leurs impressions, sans les
soumettre ni à leurs prétentions, ni à celles des autres: ce grand
nombre, car le grand nombre est bon, sera pour vous; mais ces mêmes
gens, la plupart foibles et indifférens, laissent dire les méchans,
quand vous n'êtes pas là pour leur en imposer. Ils ne les écoutent pas
d'abord, ils sont ensuite quelque temps sans les croire; mais ils
finissent par se persuader que tout le monde dit du mal de vous, et se
rangent alors à l'avis qu'ils supposent général, et qu'ils ont rendu
tel, sans l'avoir un moment sincèrement partagé.
Cette histoire des progrès de la calomnie, pourroit s'appliquer aux
plus grands intérêts publics, comme aux détails de la société privée;
mais puisqu'elle nous est connue, tâchons de nous en garantir. Je
finis en vous priant de nouveau, ma chère Delphine, d'en croire mes
vieux conseils; ils sont inspirés par une amitié digne d'être jeune,
car elle est vive et dévouée.