Léonce à M. Barton.
Paris, ce 10 février.
Vous me demandez, mon ami, si je suis heureux: et, déposant la
sévérité d'un maître, ce qui vous importe avant tout, m'écrivez-vous,
c'est de lire au fond de mon coeur. Pourquoi ne l'avez-vous pas
interrogé, il y a quelques jours? j'étois plus content de moi; je
crains que la soirée d'hier ne m'ait jeté dans un trouble dont je ne
pourrai plus sortir. Vous jugerez mieux de mes sentimens, si je vous
raconte ce qui s'est passé; il m'est amer et doux de me le retracer.
Depuis plus d'un mois, je goûtois le bonheur de voir tous les jours
cet être angélique que vous aviez choisi pour la compagne de ma vie:
des désirs impétueux, des regrets invincibles me saisissoient
quelquefois, dans les momens les plus délicieux de nos entretiens;
mais enfin, le bonheur l'emportoit sur la peine; je ne sais si
maintenant la lutte n'est pas trop forte, si je pourrai jamais
retrouver ces impressions douces, qui me permettoient de goûter les
imparfaites jouissances de ma destinée.
Hier, madame de Mondoville étant absente, je pouvois passer la journée
entière à Bellerive: madame d'Albémar me proposa une promenade après
dîner; elle me dit qu'il s'étoit établi près de chez elle une famille
du Languedoc, dont elle croyoit connoître le nom, et qu'elle seroit
bien aise que nous allassions nous en informer. Nous partîmes, et
madame d'Albémar donna rendez-vous à sa voiture à une demi-lieue de
Bellerive.
Lorsque nous approchâmes de l'endroit qu'on nous avoit désigné, nous
vîmes de loin une maison de paysan, petite, mais agréable, et nous
entendîmes des voix et des instrumens, dont l'accord nous parut
singulièrement harmonieux. Nous approchâmes: un enfant, qui étoit sur
la porte à faire des boules de neige, nous offrit de monter; sa mère
l'entendant, sortit de chez elle, et vint au-devant de nous. Madame
d'Albémar reconnut d'abord, quoiqu'elle ne l'eût pas vue depuis dix
ans, mademoiselle de Senanges qu'elle avoit rencontrée quelquefois
dans la société de M. d'Albémar: mademoiselle de Senanges, à présent
madame de Belmont, accueillit Delphine de l'air le plus aimable et le
plus doux. Nous la suivîmes dans la petite chambre dont elle faisoit
son salon, et nous vîmes un homme d'environ trente ans, placé devant
un piano, et faisant chanter une petite fille de huit ans: il se leva
à notre arrivée; sa femme s'approcha de lui aussitôt, et lui donna le
bras pour avancer vers nous; nous aperçûmes alors qu'il étoit aveugle;
mais sa figure avoit conservé de la noblesse et du charme, malgré la
perte de la vue: il régnoit dans tous ses traits une expression de
calme qui en imposoit à la pitié même.
Delphine, dont le coeur est si accessible aux émotions de la bonté, se
troubla visiblement, malgré ses efforts pour le cacher. Elle fit une
question à madame de Belmont sur les motifs de son départ du
Languedoc.--Un procès que nous avons perdu, M. de Belmont et moi, nous
a ruinés tout-à-fait, répondit-elle; j'avois été déjà privée de la
moitié de ma fortune, parce qu'une tante m'avoit déshéritée à cause de
mon mariage. Il ne nous reste plus à mon mari, mes deux enfans et moi,
que quatre-vingts louis de rente; nous avons mieux aimé vivre dans un
pays où personne ne nous connoissoit, que de nous trouver engagés à
conserver, sans fortune, nos anciennes habitudes de société. Ce
climat, d'ailleurs, convient mieux à la santé de mon mari, que les
chaleurs du midi; et depuis quinze jours que nous sommes ici, nous
nous y trouvons parfaitement; bien.
--M. de Belmont prit la parole pour se féliciter de connaître une
personne telle que madame d'Albémar; il s'exprima avec beaucoup de
grâce et de convenance, et sa femme, se rappelant avec plaisir qu'elle
avoit vu madame d'Albémar encore enfant chez ses parens, lui parla de
leurs relations communes avec une simplicité et une sérénité
parfaites. Je la regardois attentivement, et je ne voyois pas dans
toute sa manière la moindre trace d'une peine quelconque; elle ne
paroissoit pas se douter qu'il y eût rien dans sa situation qui pût
exciter un intérêt extraordinaire, et fut long--temps sans
s'apercevoir de celui qu'elle nous inspiroit.
Son mari voulut nous montrer son jardin; il donna le bras à sa femme
pour y aller; elle paroissoit avoir tellement l'habitude de le
conduire, que, pendant un moment qu'elle le remit à Delphine pour
aller donner quelques ordres, elle marchoit avec inquiétude, se
retournoit plusieurs fois, et paroissoit, non pas troublée, c'est une
personne trop simple pour s'inquiéter sans motif, mais tout-à-fait
déshabituée de faire un pas sans servir de guide à son mari.
M. de Belmont nous intéressoit à tous les instans davantage par son
esprit et sa raison; nous le ramenâmes plusieurs fois à parler de ses
occupations, de ses intérêts; il nous répondit toujours avec plaisir,
paroissant oublier complètement qu'il étoit aveugle et ruiné, et nous
donnant l'idée d'un homme heureux et tranquille, qui n'a pas dans sa
vie la moindre occasion d'exercer le courage, ni même la résignation:
seulement, en prononçant le nom de sa femme, en l'appelant ma chère
amie, il avoit un accent que je ne puis définir, mais qui retentissoit
à tous les souvenirs de sa vie, et nous les indiquoit sans nous les
exprimer.
Nous rentrâmes dans la maison, le piano étoit encore ouvert; Delphine
témoigna à M. et à madame de Belmont, le désir d'entendre de près la
musique qui nous avoit charmés de loin; ils y consentirent, en nous
prévenant que, chantant presque toujours des trio avec leur fille, ils
alloient exécuter de la musique très-simple. Le père se mit à préluder
au clavecin avec un talent supérieur et une sensibilité profonde. Je
ne connois rien de si touchant qu'un aveugle qui se livre à
l'inspiration de la musique; on diroit que la diversité des sons et
des impressions qu'ils font naître, lui rend la nature entière dont il
est privé. La timidité, naturellement inséparable d'une infirmité si
malheureuse, défend d'entretenir les autres de la peine que l'on
éprouve, et l'on évite presque toujours d'en parler; mais il semble,
quand un aveugle vous fait entendre une musique mélancolique, qu'il
vous apprend le secret de ses chagrins; il jouit d'avoir trouvé enfin
un langage délicieux, qui permet d'attendrir le coeur, sans craindre
de le fatiguer.
Les beaux yeux de ma Delphine se remplirent de larmes, et je voyois à
l'agitation de son sein, combien son âme étoit émue: mais quand M. de
Belmont et sa femme chantèrent ensemble, et que leur fille, âgée de
huit ans, vint joindre sa voix enfantine et pure à celle de ses
parens, il devint impossible d'y résister. Ils nous firent entendre un
air des moissonneurs du Languedoc, dont le refrain villageois est
ainsi:
Accordez-moi donc, ma mère, Pour mon époux, mon amant; Je l'aimerai
tendrement, Comme vous aimez mon père.
La petite fille levoit ses beaux yeux vers sa mère en chantant ces
paroles; son visage étoit tout innocence, mais, élevée par des parens
qui ne vivoient que d'affections tendres, elle avoit déjà dans le
regard et dans la voix cette mélancolie si intéressante à cet âge,
cette mélancolie, pressentiment de la destinée qui menace l'enfant à
son insu. La mère reprit le même refrain, en disant:
Elle t'accorde, ta mère,
Pour ton époux, ton amant;
Tu l'aimeras tendrement,
Ainsi qu'elle aime ton père.
A ces derniers mots, il y eut dans le regard de madame de Belmont
quelque chose de si passionné, et tant de modestie succéda bientôt à
ce mouvement, que je me sentis pénétré de respect et d'enthousiasme
pour ces nobles liens de famille, dont on peut à la fois être si fier
et si heureux. Enfin, le père chanta à son tour:
Ma fille, imite ta mère,
Prends pour époux ton amant;
Et chéris-le tendrement,
Comme elle a chéri ton père.
La voix de M. de Belmont se brisa tout-à-fait en prononçant ces
paroles, et ce fut avec effort qu'il la retrouva, pour répéter tous
les trois ensemble le refrain, sur un air de montagne qui sembloit
faire entendre encore les échos des Pyrénées.
Leurs voix étoient d'une parfaite justesse; celle du mari, grave et
sonore, mêloit une dignité mâle aux doux accens des femmes; leur
situation, l'expression de leur visage, tout étoit en harmonie avec la
sensibilité la plus pure; rien n'en distrayoit, rien ne manquoit même
à l'imagination. Delphine me l'a dit depuis; l'attendrissement que lui
faisoit éprouver une réunion si parfaite de tout ce qui peut émouvoir,
cet attendrissement étoit tel, qu'elle n'avoit plus la force de le
supporter. Ses larmes la suffoquoient, quand madame de Belmont, se
jetant presque dans ses bras, lui dit:--Aimable Delphine, je vous
reconnois, mais nous croiriez-vous malheureux? 'Ah! combien vous vous
tromperiez!--Et comme si tout à coup la musique avoit fondé notre
intimité, elle se plaça près de madame d'Albémar, et lui dit:
--Quand je vous ai connue, il y a dix ans, M. de Belmont m'aimoit déjà
depuis quelques années; mais comme on craignoit qu'il ne perdît la
vue, mes parens s'opposoient à notre mariage: il devint entièrement
aveugle, et je renonçai alors à tous les ménagemens que j'avois
conservés avec ma famille. Chaque moment de retard, quand je lui étois
devenue si nécessaire, me paroissoit insupportable; et, n'ayant ni
père ni mère, je me crus permis de me décider seule. Je me mariai à
l'insu de mes parens, et j'eus pendant quelque temps assez à souffrir
des menaces qu'ils me firent de rompre mon mariage: quand il fut bien
prouvé qu'ils ne le pouvoient pas, ils travaillèrent à nous ruiner,
ils y réussirent; mais comme j'avois craint d'abord qu'ils ne
parvinssent à me séparer de M. de Belmont, je ne fus presque pas
sensible à la perte de notre fortune; mon imagination n'étoit frappée
que du malheur que j'avois évité.
Mon mari, continua-t-elle, donne des leçons à son fils; moi, j'élève
ma fille; et notre pauvreté, nous rapprochant naturellement beaucoup
plus de nos enfans, nous donne de nouvelles jouissances. Quand on est
parfaitement heureux par ses affections, c'est peut-être une faveur de
la Providence que certains revers, qui resserrent encore vos liens par
la force même des choses. Je n'oserois pas le dire devant M. de
Belmont, si je ne savois pas que sa cécité ne le rend point
malheureux; mais cet accident fixe sa vie au sein de sa famille, cet
accident lui rend mon bras, ma voix, ma présence à tous les instans
nécessaires: il m'a vue dans les premiers jours de ma jeunesse, il
conservera toujours le même souvenir de moi, et il me sera permis de
l'aimer avec tout le charme, tout l'enthousiasme de l'amour, sans que
la timidité causée par la perte des agrémens du visage en impose à
l'expression de mes sentimens. Je le dirai devant M. de Belmont,
madame, il faut qu'il entende ce que je pense de lui, puisque je ne
veux pas le quitter un instant, même pour me livrer au plaisir de le
louer: le premier bonheur d'une femme, c'est d'avoir épousé un homme
qu'elle respecte autant qu'elle l'aime; qui lui est supérieur par son
esprit et son caractère, et qui décide de tout pour elle, non parce
qu'il opprime sa volonté, mais parce qu'il éclaire sa raison, et
soutient sa foiblesse. Dans les circonstances même où elle auroit un
avis différent du sien, elle cède avec bonheur, avec confiance à celui
qui a la responsabilité de la destinée commune, et peut seul réparer
une erreur, quand même il l'auroit commise. Pour que le mariage
remplisse l'intention de la nature, il faut que l'homme ait par son
mérite réel un véritable avantage sur sa femme, un avantage qu'elle
reconnoisse et dont elle jouisse: malheur aux femmes obligées de
conduire elles-mêmes leur vie, de couvrir les défauts et les
petitesses de leur mari, ou de s'en affranchir, en portant seules le
poids de l'existence! Le plus grand des plaisirs, c'est cette
admiration du coeur qui remplit tous les momens, donne un but à toutes
les actions, une émulation continuelle au perfectionnement de
soi-même, et place auprès de soi la véritable gloire, l'approbation de
l'ami qui vous honore en vous aimant. Aimable Delphine, ne jugez pas
le bonheur ou le malheur des familles par toutes les prospérités de la
fortune où de la nature; connaissez le degré d'affection dont l'amour
conjugal les fait jouir, et c'est alors seulement que vous saurez
quelle est leur part de félicité sur la terre!
--Elle ne vous a pas tout dit, ma douce amie, reprit M. de Belmont;
elle ne vous a pas parlé du plaisir qu'elle a trouvé dans l'exercice
d'une générosité sans exemple; elle a tout sacrifié pour moi, qui ne
lui offrois qu'une suite de jours pendant lesquels il falloit tout
sacrifier encore. Riche, jeune, brillante, elle a voulu consacrer sa
vie à un aveugle sans fortune, et qui lui faisoit perdre toute celle
qu'elle possédoit. Dans quelque trésor du ciel il existait un bien
inestimable; il m'a été donné, ce bien, pour compenser un malheur que
tant d'infortunés ont éprouvé dans l'isolement. Et telle est la
puissance d'une affection profonde et pure, qu'elle change en
jouissances les peines les plus réelles de la vie; je me plais à
penser que je ne puis faire un pas sans la main de ma femme, que je ne
saurois pas même me nourrir, si elle n'approchoit pas de moi les
alimens qu'elle me destine. Aucune idée nouvelle ne ranimeroit mon
imagination, si elle ne me lisoit pas les ouvrages que je désire
connoître; aucune pensée ne parvient à mon esprit sans le charme que
sa voix lui prête; toute l'existence morale m'arrive par elle,
empreinte d'elle, et la Providence, en me donnant la vie, a laissé à
ma femme le soin d'achever ce présent, qui seroit inutile et
douloureux sans son secours.
Je le crois, dit encore M. de Belmont, j'aime mieux que personne; car
tout mon être est concentré dans le sentiment: mais comment se fait-il
que tous les hommes ne cherchent pas à trouver le bonheur dans leur
famille? Il est vrai que ma femme, et ma femme seule pouvoit faire du
mariage un sort si délicieux. Cependant, il me manque de n'avoir
jamais vu mes enfans, mais je me persuade qu'ils ressemblent à leur
mère! de toutes les images que mes yeux ont autrefois recueillies, il
n'en est qu'une qui soit restée parfaitement distincte dans mon
souvenir, c'est la figure de ma femme; je ne me crois pas aveugle près
d'elle, tant je me représente vivement ses traits! Avez-vous remarqué
combien sa voix est douce? quand elle parle, elle accentue
gracieusement et mollement, comme si elle aimoit à soigner les
plaisirs qui me restent; je sens tout, je n'oublie rien; un serrement
de main, une voix émue ne s'effacent jamais de mon souvenir. Ah! c'est
une existence heureuse que de savourer ainsi les affections et leur
charme; d'en jouir sans éprouver jamais une de ces inconstances du
coeur, qu'amènent quelquefois les splendeurs éclatantes de la fortune,
ou les dons brillans de la nature.
Néanmoins, quoique mon sort ne puisse se comparer à celui de personne,
je le dis, continua-t-il, aux grands de la terre, aux plus beaux, aux
plus jeunes; il n'est de bonheur pendant la vie que dans cette union
du mariage, que dans cette affection des enfans, qui n'est parfaite
que quand on chérit leur mère. Les hommes, beaucoup plus libres dans
leur sort que les femmes, croient pouvoir aisément suppléer aux
jouissances de la vie domestique; mais je ne sais quelle force secrète
la Providence a mise dans la morale; les circonstances de la vie
paraissent indépendantes d'elle, et c'est elle seule cependant qui
finit par en décider. Toutes les liaisons hors du mariage ne durent
pas; des événemens terribles, ou des dégoûts naturels brisent les
liens qu'on croyoit les plus solides; l'opinion vous poursuit,
l'opinion, de quelque manière, insinue ses poisons dans votre bonheur.
Et quand il seroit possible d'échapper à son empire, peut-on comparer
le plaisir de se voir quelques heure au milieu du monde, quelques
heures interrompues, avec l'intimité parfaite du mariage? Que
serois-je devenu sans elle? moi qui ne devois porter mes malheurs qu'à
celle qui pouvoit s'enorgueillir de les partager! Comment aurois-je
fait pour lutter contre l'ordre de la société? moi que la nature avoit
désarmé! Combien l'abri des vertus constantes et sûres ne m'étoit-il
pas nécessaire à moi, qui ne pouvois rien conquérir, et qui n'avois
pour espoir que le bonheur qui viendroit me chercher! Mais ce ne sont
point des consolations que je possède, c'est la félicité même; et je
le répète avec assurance, celui qui n'est point heureux par le mariage
est seul, oui, partout seul; car il est tôt ou tard menacé de vivre
sans être aimé.
--M. de Belmont prononça ces paroles avec tant de chaleur, qu'elles
jetèrent mon âme dans une situation violente; je vous l'avoue, ce que
j'éprouve, quand une circonstance ranime en moi la douleur de n'avoir
pas épousé madame d'Albémar, ce que j'éprouve tient beaucoup de cet
état, que les anciens auroient expliqué par la vengeance des furies.
Quelquefois cette douleur semble dormir dans mon sein; mais quand elle
se réveille, je sens qu'elle ne m'a jamais quitté, et que tous les
jours écoulés me sont retracés par les regrets les plus amers.
Madame d'Albémar s'aperçut que j'étois saisi par ces mouvemens
impétueux et déchirans. En effet, j'avois résisté long-temps; mais
tant d'émotions, qui portoient sur la même blessure, l'avoient enfin
rendue trop douloureuse. Delphine se leva, et dit qu'elle vouloit
partir; le temps menaçoit de la neige, monsieur et madame de Belmont
voulurent l'engager à, rester; elle me regarda, et vit, je crois, que
mon visage étoit entièrement décomposé; car elle répéta vivement que
sa voiture l'attendoit à quatre pas de la maison, et qu'elle étoit
forcée de s'en aller. Elle promit de revenir; monsieur et madame de
Belmont, et leurs deux enfans, la réconduisirent jusqu'à la porte,
avec cette affection qu'elle inspire si vite à quiconque est digne de
l'apprécier.
Je lui donnai le bras sans rien dire, et nous marchâmes ainsi quelque
temps. Arrivés à, l'endroit où sa voiture devoit l'attendre, nous ne
la trouvâmes point; on avoit mal entendu nos ordres, et la neige
commençoit à tomber avec une grande abondance.--J'ai bien froid, me
dit-elle.--Ce mot me tira des pensées qui m'absorboient; je la
regardai, elle étoit fort pâle, et je craignis que sa santé ne
souffrît du chemin qui lui restoit encore à faire; je la suppliai de
me permettre de la porter, pour que ses pieds au moins ne fussent pas
dans la neige. Elle s'y refusa d'abord, mais son état étant devenu
plus alarmant, j'insistai peut-être avec amertume, car j'étois agité
par les sentimens les plus douloureux. Delphine consentit alors à ce
que je désirois; elle espéroit, j'ai cru le voir, que mes impressions
s'adouciroient par le plaisir de lui rendre au moins ce foible
service.
Mon ami, je la portai pendant une demi-lieue, avec des émotions d'une
nature si vive et si différente, que mon âme en est restée
bouleversée. Tantôt la fièvre de l'amour me saisissoit, en la pressant
sur mon coeur, et je lui répétois qu'il falloit qu'elle fût à moi
comme mon épouse, comme ma maîtresse, comme l'être enfin qui devoit
confondre sa vie avec la mienne; elle me repoussoit, soupiroit, et me
menaçoit de refuser mon secours. Une fois la rigueur du froid la
saisit tellement, qu'elle pencha sa tête sur moi, et je la soulevois
comme si elle eût été sans vie: je regardai le ciel dans un mouvement
inexprimable; je ne sais ce que je voulois; mais si elle étoit morte
dans mes bras, je l'aurois suivie, et je ne sentirois plus la douleur
qui me poursuit. Enfin nous arrivâmes, et mes soins la rétablirent
entièrement. J'étois impatient de la quitter; je ne me trouvois plus
bien à Bellerive, dans ces lieux qui faisoient mes délices: malheureux
que je suis! pourquoi falloit-il que je visse le spectacle d'une union
si heureuse!
Aveugles, ruinés, relégués dans un coin de la terre, ils sont heureux
par l'amour dans le mariage; et moi, qui pouvois goûter ce bien au
sein de toutes les prospérités humaines, j'ai livré mon coeur à des
regrets dévorans, qui n'en sortiront qu'avec la vie.