LETTRE XIX.

Léonce à M. Barton.

Paris, ce 10 février.

Vous me demandez, mon ami, si je suis heureux: et, déposant la

sévérité d'un maître, ce qui vous importe avant tout, m'écrivez-vous,

c'est de lire au fond de mon coeur. Pourquoi ne l'avez-vous pas

interrogé, il y a quelques jours? j'étois plus content de moi; je

crains que la soirée d'hier ne m'ait jeté dans un trouble dont je ne

pourrai plus sortir. Vous jugerez mieux de mes sentimens, si je vous

raconte ce qui s'est passé; il m'est amer et doux de me le retracer.

Depuis plus d'un mois, je goûtois le bonheur de voir tous les jours

cet être angélique que vous aviez choisi pour la compagne de ma vie:

des désirs impétueux, des regrets invincibles me saisissoient

quelquefois, dans les momens les plus délicieux de nos entretiens;

mais enfin, le bonheur l'emportoit sur la peine; je ne sais si

maintenant la lutte n'est pas trop forte, si je pourrai jamais

retrouver ces impressions douces, qui me permettoient de goûter les

imparfaites jouissances de ma destinée.

Hier, madame de Mondoville étant absente, je pouvois passer la journée

entière à Bellerive: madame d'Albémar me proposa une promenade après

dîner; elle me dit qu'il s'étoit établi près de chez elle une famille

du Languedoc, dont elle croyoit connoître le nom, et qu'elle seroit

bien aise que nous allassions nous en informer. Nous partîmes, et

madame d'Albémar donna rendez-vous à sa voiture à une demi-lieue de

Bellerive.

Lorsque nous approchâmes de l'endroit qu'on nous avoit désigné, nous

vîmes de loin une maison de paysan, petite, mais agréable, et nous

entendîmes des voix et des instrumens, dont l'accord nous parut

singulièrement harmonieux. Nous approchâmes: un enfant, qui étoit sur

la porte à faire des boules de neige, nous offrit de monter; sa mère

l'entendant, sortit de chez elle, et vint au-devant de nous. Madame

d'Albémar reconnut d'abord, quoiqu'elle ne l'eût pas vue depuis dix

ans, mademoiselle de Senanges qu'elle avoit rencontrée quelquefois

dans la société de M. d'Albémar: mademoiselle de Senanges, à présent

madame de Belmont, accueillit Delphine de l'air le plus aimable et le

plus doux. Nous la suivîmes dans la petite chambre dont elle faisoit

son salon, et nous vîmes un homme d'environ trente ans, placé devant

un piano, et faisant chanter une petite fille de huit ans: il se leva

à notre arrivée; sa femme s'approcha de lui aussitôt, et lui donna le

bras pour avancer vers nous; nous aperçûmes alors qu'il étoit aveugle;

mais sa figure avoit conservé de la noblesse et du charme, malgré la

perte de la vue: il régnoit dans tous ses traits une expression de

calme qui en imposoit à la pitié même.

Delphine, dont le coeur est si accessible aux émotions de la bonté, se

troubla visiblement, malgré ses efforts pour le cacher. Elle fit une

question à madame de Belmont sur les motifs de son départ du

Languedoc.--Un procès que nous avons perdu, M. de Belmont et moi, nous

a ruinés tout-à-fait, répondit-elle; j'avois été déjà privée de la

moitié de ma fortune, parce qu'une tante m'avoit déshéritée à cause de

mon mariage. Il ne nous reste plus à mon mari, mes deux enfans et moi,

que quatre-vingts louis de rente; nous avons mieux aimé vivre dans un

pays où personne ne nous connoissoit, que de nous trouver engagés à

conserver, sans fortune, nos anciennes habitudes de société. Ce

climat, d'ailleurs, convient mieux à la santé de mon mari, que les

chaleurs du midi; et depuis quinze jours que nous sommes ici, nous

nous y trouvons parfaitement; bien.

--M. de Belmont prit la parole pour se féliciter de connaître une

personne telle que madame d'Albémar; il s'exprima avec beaucoup de

grâce et de convenance, et sa femme, se rappelant avec plaisir qu'elle

avoit vu madame d'Albémar encore enfant chez ses parens, lui parla de

leurs relations communes avec une simplicité et une sérénité

parfaites. Je la regardois attentivement, et je ne voyois pas dans

toute sa manière la moindre trace d'une peine quelconque; elle ne

paroissoit pas se douter qu'il y eût rien dans sa situation qui pût

exciter un intérêt extraordinaire, et fut long--temps sans

s'apercevoir de celui qu'elle nous inspiroit.

Son mari voulut nous montrer son jardin; il donna le bras à sa femme

pour y aller; elle paroissoit avoir tellement l'habitude de le

conduire, que, pendant un moment qu'elle le remit à Delphine pour

aller donner quelques ordres, elle marchoit avec inquiétude, se

retournoit plusieurs fois, et paroissoit, non pas troublée, c'est une

personne trop simple pour s'inquiéter sans motif, mais tout-à-fait

déshabituée de faire un pas sans servir de guide à son mari.

M. de Belmont nous intéressoit à tous les instans davantage par son

esprit et sa raison; nous le ramenâmes plusieurs fois à parler de ses

occupations, de ses intérêts; il nous répondit toujours avec plaisir,

paroissant oublier complètement qu'il étoit aveugle et ruiné, et nous

donnant l'idée d'un homme heureux et tranquille, qui n'a pas dans sa

vie la moindre occasion d'exercer le courage, ni même la résignation:

seulement, en prononçant le nom de sa femme, en l'appelant ma chère

amie, il avoit un accent que je ne puis définir, mais qui retentissoit

à tous les souvenirs de sa vie, et nous les indiquoit sans nous les

exprimer.

Nous rentrâmes dans la maison, le piano étoit encore ouvert; Delphine

témoigna à M. et à madame de Belmont, le désir d'entendre de près la

musique qui nous avoit charmés de loin; ils y consentirent, en nous

prévenant que, chantant presque toujours des trio avec leur fille, ils

alloient exécuter de la musique très-simple. Le père se mit à préluder

au clavecin avec un talent supérieur et une sensibilité profonde. Je

ne connois rien de si touchant qu'un aveugle qui se livre à

l'inspiration de la musique; on diroit que la diversité des sons et

des impressions qu'ils font naître, lui rend la nature entière dont il

est privé. La timidité, naturellement inséparable d'une infirmité si

malheureuse, défend d'entretenir les autres de la peine que l'on

éprouve, et l'on évite presque toujours d'en parler; mais il semble,

quand un aveugle vous fait entendre une musique mélancolique, qu'il

vous apprend le secret de ses chagrins; il jouit d'avoir trouvé enfin

un langage délicieux, qui permet d'attendrir le coeur, sans craindre

de le fatiguer.

Les beaux yeux de ma Delphine se remplirent de larmes, et je voyois à

l'agitation de son sein, combien son âme étoit émue: mais quand M. de

Belmont et sa femme chantèrent ensemble, et que leur fille, âgée de

huit ans, vint joindre sa voix enfantine et pure à celle de ses

parens, il devint impossible d'y résister. Ils nous firent entendre un

air des moissonneurs du Languedoc, dont le refrain villageois est

ainsi:

Accordez-moi donc, ma mère, Pour mon époux, mon amant; Je l'aimerai

tendrement, Comme vous aimez mon père.

La petite fille levoit ses beaux yeux vers sa mère en chantant ces

paroles; son visage étoit tout innocence, mais, élevée par des parens

qui ne vivoient que d'affections tendres, elle avoit déjà dans le

regard et dans la voix cette mélancolie si intéressante à cet âge,

cette mélancolie, pressentiment de la destinée qui menace l'enfant à

son insu. La mère reprit le même refrain, en disant:

Elle t'accorde, ta mère,

Pour ton époux, ton amant;

Tu l'aimeras tendrement,

Ainsi qu'elle aime ton père.

A ces derniers mots, il y eut dans le regard de madame de Belmont

quelque chose de si passionné, et tant de modestie succéda bientôt à

ce mouvement, que je me sentis pénétré de respect et d'enthousiasme

pour ces nobles liens de famille, dont on peut à la fois être si fier

et si heureux. Enfin, le père chanta à son tour:

Ma fille, imite ta mère,

Prends pour époux ton amant;

Et chéris-le tendrement,

Comme elle a chéri ton père.

La voix de M. de Belmont se brisa tout-à-fait en prononçant ces

paroles, et ce fut avec effort qu'il la retrouva, pour répéter tous

les trois ensemble le refrain, sur un air de montagne qui sembloit

faire entendre encore les échos des Pyrénées.

Leurs voix étoient d'une parfaite justesse; celle du mari, grave et

sonore, mêloit une dignité mâle aux doux accens des femmes; leur

situation, l'expression de leur visage, tout étoit en harmonie avec la

sensibilité la plus pure; rien n'en distrayoit, rien ne manquoit même

à l'imagination. Delphine me l'a dit depuis; l'attendrissement que lui

faisoit éprouver une réunion si parfaite de tout ce qui peut émouvoir,

cet attendrissement étoit tel, qu'elle n'avoit plus la force de le

supporter. Ses larmes la suffoquoient, quand madame de Belmont, se

jetant presque dans ses bras, lui dit:--Aimable Delphine, je vous

reconnois, mais nous croiriez-vous malheureux? 'Ah! combien vous vous

tromperiez!--Et comme si tout à coup la musique avoit fondé notre

intimité, elle se plaça près de madame d'Albémar, et lui dit:

--Quand je vous ai connue, il y a dix ans, M. de Belmont m'aimoit déjà

depuis quelques années; mais comme on craignoit qu'il ne perdît la

vue, mes parens s'opposoient à notre mariage: il devint entièrement

aveugle, et je renonçai alors à tous les ménagemens que j'avois

conservés avec ma famille. Chaque moment de retard, quand je lui étois

devenue si nécessaire, me paroissoit insupportable; et, n'ayant ni

père ni mère, je me crus permis de me décider seule. Je me mariai à

l'insu de mes parens, et j'eus pendant quelque temps assez à souffrir

des menaces qu'ils me firent de rompre mon mariage: quand il fut bien

prouvé qu'ils ne le pouvoient pas, ils travaillèrent à nous ruiner,

ils y réussirent; mais comme j'avois craint d'abord qu'ils ne

parvinssent à me séparer de M. de Belmont, je ne fus presque pas

sensible à la perte de notre fortune; mon imagination n'étoit frappée

que du malheur que j'avois évité.

Mon mari, continua-t-elle, donne des leçons à son fils; moi, j'élève

ma fille; et notre pauvreté, nous rapprochant naturellement beaucoup

plus de nos enfans, nous donne de nouvelles jouissances. Quand on est

parfaitement heureux par ses affections, c'est peut-être une faveur de

la Providence que certains revers, qui resserrent encore vos liens par

la force même des choses. Je n'oserois pas le dire devant M. de

Belmont, si je ne savois pas que sa cécité ne le rend point

malheureux; mais cet accident fixe sa vie au sein de sa famille, cet

accident lui rend mon bras, ma voix, ma présence à tous les instans

nécessaires: il m'a vue dans les premiers jours de ma jeunesse, il

conservera toujours le même souvenir de moi, et il me sera permis de

l'aimer avec tout le charme, tout l'enthousiasme de l'amour, sans que

la timidité causée par la perte des agrémens du visage en impose à

l'expression de mes sentimens. Je le dirai devant M. de Belmont,

madame, il faut qu'il entende ce que je pense de lui, puisque je ne

veux pas le quitter un instant, même pour me livrer au plaisir de le

louer: le premier bonheur d'une femme, c'est d'avoir épousé un homme

qu'elle respecte autant qu'elle l'aime; qui lui est supérieur par son

esprit et son caractère, et qui décide de tout pour elle, non parce

qu'il opprime sa volonté, mais parce qu'il éclaire sa raison, et

soutient sa foiblesse. Dans les circonstances même où elle auroit un

avis différent du sien, elle cède avec bonheur, avec confiance à celui

qui a la responsabilité de la destinée commune, et peut seul réparer

une erreur, quand même il l'auroit commise. Pour que le mariage

remplisse l'intention de la nature, il faut que l'homme ait par son

mérite réel un véritable avantage sur sa femme, un avantage qu'elle

reconnoisse et dont elle jouisse: malheur aux femmes obligées de

conduire elles-mêmes leur vie, de couvrir les défauts et les

petitesses de leur mari, ou de s'en affranchir, en portant seules le

poids de l'existence! Le plus grand des plaisirs, c'est cette

admiration du coeur qui remplit tous les momens, donne un but à toutes

les actions, une émulation continuelle au perfectionnement de

soi-même, et place auprès de soi la véritable gloire, l'approbation de

l'ami qui vous honore en vous aimant. Aimable Delphine, ne jugez pas

le bonheur ou le malheur des familles par toutes les prospérités de la

fortune où de la nature; connaissez le degré d'affection dont l'amour

conjugal les fait jouir, et c'est alors seulement que vous saurez

quelle est leur part de félicité sur la terre!

--Elle ne vous a pas tout dit, ma douce amie, reprit M. de Belmont;

elle ne vous a pas parlé du plaisir qu'elle a trouvé dans l'exercice

d'une générosité sans exemple; elle a tout sacrifié pour moi, qui ne

lui offrois qu'une suite de jours pendant lesquels il falloit tout

sacrifier encore. Riche, jeune, brillante, elle a voulu consacrer sa

vie à un aveugle sans fortune, et qui lui faisoit perdre toute celle

qu'elle possédoit. Dans quelque trésor du ciel il existait un bien

inestimable; il m'a été donné, ce bien, pour compenser un malheur que

tant d'infortunés ont éprouvé dans l'isolement. Et telle est la

puissance d'une affection profonde et pure, qu'elle change en

jouissances les peines les plus réelles de la vie; je me plais à

penser que je ne puis faire un pas sans la main de ma femme, que je ne

saurois pas même me nourrir, si elle n'approchoit pas de moi les

alimens qu'elle me destine. Aucune idée nouvelle ne ranimeroit mon

imagination, si elle ne me lisoit pas les ouvrages que je désire

connoître; aucune pensée ne parvient à mon esprit sans le charme que

sa voix lui prête; toute l'existence morale m'arrive par elle,

empreinte d'elle, et la Providence, en me donnant la vie, a laissé à

ma femme le soin d'achever ce présent, qui seroit inutile et

douloureux sans son secours.

Je le crois, dit encore M. de Belmont, j'aime mieux que personne; car

tout mon être est concentré dans le sentiment: mais comment se fait-il

que tous les hommes ne cherchent pas à trouver le bonheur dans leur

famille? Il est vrai que ma femme, et ma femme seule pouvoit faire du

mariage un sort si délicieux. Cependant, il me manque de n'avoir

jamais vu mes enfans, mais je me persuade qu'ils ressemblent à leur

mère! de toutes les images que mes yeux ont autrefois recueillies, il

n'en est qu'une qui soit restée parfaitement distincte dans mon

souvenir, c'est la figure de ma femme; je ne me crois pas aveugle près

d'elle, tant je me représente vivement ses traits! Avez-vous remarqué

combien sa voix est douce? quand elle parle, elle accentue

gracieusement et mollement, comme si elle aimoit à soigner les

plaisirs qui me restent; je sens tout, je n'oublie rien; un serrement

de main, une voix émue ne s'effacent jamais de mon souvenir. Ah! c'est

une existence heureuse que de savourer ainsi les affections et leur

charme; d'en jouir sans éprouver jamais une de ces inconstances du

coeur, qu'amènent quelquefois les splendeurs éclatantes de la fortune,

ou les dons brillans de la nature.

Néanmoins, quoique mon sort ne puisse se comparer à celui de personne,

je le dis, continua-t-il, aux grands de la terre, aux plus beaux, aux

plus jeunes; il n'est de bonheur pendant la vie que dans cette union

du mariage, que dans cette affection des enfans, qui n'est parfaite

que quand on chérit leur mère. Les hommes, beaucoup plus libres dans

leur sort que les femmes, croient pouvoir aisément suppléer aux

jouissances de la vie domestique; mais je ne sais quelle force secrète

la Providence a mise dans la morale; les circonstances de la vie

paraissent indépendantes d'elle, et c'est elle seule cependant qui

finit par en décider. Toutes les liaisons hors du mariage ne durent

pas; des événemens terribles, ou des dégoûts naturels brisent les

liens qu'on croyoit les plus solides; l'opinion vous poursuit,

l'opinion, de quelque manière, insinue ses poisons dans votre bonheur.

Et quand il seroit possible d'échapper à son empire, peut-on comparer

le plaisir de se voir quelques heure au milieu du monde, quelques

heures interrompues, avec l'intimité parfaite du mariage? Que

serois-je devenu sans elle? moi qui ne devois porter mes malheurs qu'à

celle qui pouvoit s'enorgueillir de les partager! Comment aurois-je

fait pour lutter contre l'ordre de la société? moi que la nature avoit

désarmé! Combien l'abri des vertus constantes et sûres ne m'étoit-il

pas nécessaire à moi, qui ne pouvois rien conquérir, et qui n'avois

pour espoir que le bonheur qui viendroit me chercher! Mais ce ne sont

point des consolations que je possède, c'est la félicité même; et je

le répète avec assurance, celui qui n'est point heureux par le mariage

est seul, oui, partout seul; car il est tôt ou tard menacé de vivre

sans être aimé.

--M. de Belmont prononça ces paroles avec tant de chaleur, qu'elles

jetèrent mon âme dans une situation violente; je vous l'avoue, ce que

j'éprouve, quand une circonstance ranime en moi la douleur de n'avoir

pas épousé madame d'Albémar, ce que j'éprouve tient beaucoup de cet

état, que les anciens auroient expliqué par la vengeance des furies.

Quelquefois cette douleur semble dormir dans mon sein; mais quand elle

se réveille, je sens qu'elle ne m'a jamais quitté, et que tous les

jours écoulés me sont retracés par les regrets les plus amers.

Madame d'Albémar s'aperçut que j'étois saisi par ces mouvemens

impétueux et déchirans. En effet, j'avois résisté long-temps; mais

tant d'émotions, qui portoient sur la même blessure, l'avoient enfin

rendue trop douloureuse. Delphine se leva, et dit qu'elle vouloit

partir; le temps menaçoit de la neige, monsieur et madame de Belmont

voulurent l'engager à, rester; elle me regarda, et vit, je crois, que

mon visage étoit entièrement décomposé; car elle répéta vivement que

sa voiture l'attendoit à quatre pas de la maison, et qu'elle étoit

forcée de s'en aller. Elle promit de revenir; monsieur et madame de

Belmont, et leurs deux enfans, la réconduisirent jusqu'à la porte,

avec cette affection qu'elle inspire si vite à quiconque est digne de

l'apprécier.

Je lui donnai le bras sans rien dire, et nous marchâmes ainsi quelque

temps. Arrivés à, l'endroit où sa voiture devoit l'attendre, nous ne

la trouvâmes point; on avoit mal entendu nos ordres, et la neige

commençoit à tomber avec une grande abondance.--J'ai bien froid, me

dit-elle.--Ce mot me tira des pensées qui m'absorboient; je la

regardai, elle étoit fort pâle, et je craignis que sa santé ne

souffrît du chemin qui lui restoit encore à faire; je la suppliai de

me permettre de la porter, pour que ses pieds au moins ne fussent pas

dans la neige. Elle s'y refusa d'abord, mais son état étant devenu

plus alarmant, j'insistai peut-être avec amertume, car j'étois agité

par les sentimens les plus douloureux. Delphine consentit alors à ce

que je désirois; elle espéroit, j'ai cru le voir, que mes impressions

s'adouciroient par le plaisir de lui rendre au moins ce foible

service.

Mon ami, je la portai pendant une demi-lieue, avec des émotions d'une

nature si vive et si différente, que mon âme en est restée

bouleversée. Tantôt la fièvre de l'amour me saisissoit, en la pressant

sur mon coeur, et je lui répétois qu'il falloit qu'elle fût à moi

comme mon épouse, comme ma maîtresse, comme l'être enfin qui devoit

confondre sa vie avec la mienne; elle me repoussoit, soupiroit, et me

menaçoit de refuser mon secours. Une fois la rigueur du froid la

saisit tellement, qu'elle pencha sa tête sur moi, et je la soulevois

comme si elle eût été sans vie: je regardai le ciel dans un mouvement

inexprimable; je ne sais ce que je voulois; mais si elle étoit morte

dans mes bras, je l'aurois suivie, et je ne sentirois plus la douleur

qui me poursuit. Enfin nous arrivâmes, et mes soins la rétablirent

entièrement. J'étois impatient de la quitter; je ne me trouvois plus

bien à Bellerive, dans ces lieux qui faisoient mes délices: malheureux

que je suis! pourquoi falloit-il que je visse le spectacle d'une union

si heureuse!

Aveugles, ruinés, relégués dans un coin de la terre, ils sont heureux

par l'amour dans le mariage; et moi, qui pouvois goûter ce bien au

sein de toutes les prospérités humaines, j'ai livré mon coeur à des

regrets dévorans, qui n'en sortiront qu'avec la vie.

Delphine · 第 139 / 322 题