Mademoiselle d'Albémar à Delphine.
Montpellier, ce 20 décembre.
Je le crois, j'en suis sûre, ma chère Delphine, puisque vous êtes
heureuse, vous n'avez pas dans le coeur un seul désir, une seule
pensée que la vertu la plus parfaite ne puisse approuver: mais hélas!
vous ne vous doutez pas de tous les périls de votre situation; faut-il
que je sois forcée par les devoirs de l'amitié, à ne pas partager avec
vous le premier sentiment de joie que vous m'ayez confié depuis six
mois! Je ne vous demande point ce qu'il n'est plus temps d'obtenir; en
lisant vos expressions passionnées, je me suis convaincue que vous
n'êtes plus capable du grand sacrifice pour lequel vous avez
courageusement lutté; mais du moins réfléchissez sur les chagrins dont
vous êtes menacée, afin qu'une crainte salutaire vous serve de guide
encore, s'il est possible. Vous croyez que Léonce n'exigera jamais de
vous de renoncer aux principes de vertu, sans lesquels une âme comme
la vôtre ne pourroit trouver aucun bonheur; je crois que dans ce
moment son coeur est satisfait par un bien inespéré; mais si vous ne
pouvez supporter son malheur, pensez-vous qu'il n'essaiera pas de ce
moyen puissant pour tourmenter votre vie? Vous triompherez, je le
crois; mais au prix de quelle douleur! l'avez-vous prévu?
Quand vous parviendriez à guider les sentimens de Léonce dans ses
rapports avec vous, pouvez-vous oublier son caractère? Il ne s'en
souvient plus lui-même à présent, il ne sent que son amour: mais ne
savez-vous pas que les défauts qui tiennent à notre nature ou aux
habitudes de toute notre vie, renaissent toujours dès qu'il existe une
circonstance qui les blesse! Vous abandonnez, dites-vous, le soin de
votre réputation, il vous suffit de veiller à la rectitude de votre
conduite; mais s'il arrive ce qui ne peut manquer d'arriver, si l'on
soupçonne et si l'on blâme votre liaison avec Léonce, il souffrira
lui-même beaucoup du tort qu'elle vous fera, et vous retrouverez
peut-être avec amertume son irritabilité sur tout ce qui tient à
l'opinion.
Enfin, pouvez-vous vous flatter que Matilde, malgré tous vos
ménagemens pour elle, ne découvre pas une fois les sentimens que vous
inspirez à Léonce? et croyez-vous qu'elle fût heureuse, en apprenant
qu'elle vous doit jusques aux soins même de son époux, et que sa
conduite envers elle dépend entièrement de votre volonté?
Je vous le répète, je ne vous donne point les conseils rigoureux qui
seroient maintenant inutiles; mais songez que c'est dans le bonheur
qu'il est aisé de fortifier sa raison. Je n'exige rien des malheureux,
ils ont assez à faire de vivre; il n'en est pas de même de vous,
Delphine; vous jouissez maintenant d'une situation qui vous enchante,
c'est ce moment qu'il faut saisir pour vous accoutumer, par la
réflexion, à supporter un avenir peut-être, hélas! trop vraisemblable.
Il m'en coûte de vous le dire, mais je n'ai pas vu un seul exemple de
bonheur et de vertu dans le genre de liaison que vous projetez.
L'exemple de la vertu, vous le donnerez, mais non celui du bonheur. Ce
qu'on prévoit et ce qu'on ne prévoit pas brise des noeuds trop chers
et trop peu garantis; la société étant tout entière ordonnée d'après
des principes contraires à ces relations de simple choix, elle pèse
sur elles de toute sa force, et finit toujours par les rompre; alors
le reste des années est dévoré d'avance; on ne peut plus reprendre à
ces intérêts, à ces goûts simples qui font passer doucement les jours
que la Providence nous destine. L'on a connu, l'on a éprouvé cette
existence animée que donnent les sentimens passionnés, et l'on n'est
plus accessible à aucune des jouissances communes de la vie. La
puissance de la raison sert à supporter le malheur, mais la raison ne
peut jamais nous créer un seul plaisir; et quand l'amour a consumé le
coeur, il faudroit un miracle pour faire rejaillir de ce coeur ainsi
consumé, la source des plaisirs doux et tranquilles.
Oh, Delphine! pauvre Delphine! vous immolez tout à quelques années, à
moins encore, peut-être! Je vous en conjure, regardez votre séjour ici
comme un asile, ne renoncez pas à y venir, n'ajoutez pas
l'imprévoyance et l'aveugle sécurité à tous les sentimens qui vous
captivent. Reposez-vous un moment dans le bonheur, mais afin de
reprendre des forces pour continuer la route de la vie. Hélas! vous
n'avez pas fini de souffrir, ne relâchez pas tous les liens qui vous
soutenoient; tous ces liens, qui sont plus souvent encore un appui
qu'une gêne, ils ne vous seront que trop nécessaires. Mon amie, nous
l'avons dit souvent ensemble, la société, la Providence même,
peut-être, n'a permis qu'un seul bonheur aux femmes, l'amour dans le
mariage; et quand on en est privé, il est aussi impossible de réparer
cette perte que de retrouver la jeunesse, la beauté, la vie, tous les
dons immédiats de la nature, et dont elle dispose seule.
Il en coûte, je le sens, de se prononcer que l'on ne peut plus être
heureux; mais il seroit plus amer encore de se faire illusion sur
cette vérité; et, dans de certaines situations, c'est un grand mal que
l'espérance; sans elle, le repos naîtroit de la nécessité. Delphine,
l'amitié doit réserver ses foiblesses pour l'instant de la douleur; au
milieu des prospérités, il faut qu'elle fasse entendre une voix
sévère.
Je ne vous ai parlé que des peines qui menacent le sentiment auquel
vous vous livrez; je ne me suis pas permis de craindre pour vous le
plus grand des malheurs, le remords. Ah! vous avez fait une cruelle
expérience de la douleur, et cependant vous ne connoissez pas encore
tout ce que le coeur peut souffrir; vous l'apprendriez, si vous aviez
manqué à vos devoirs. Aussi long-temps que vous les respecterez, mon
amie, la faveur du ciel peut encore vous protéger.