LETTRE IX.

Léonce à Delphine.

Mon amie, quoi qu'il puisse nous arriver, remercions le ciel de nous

avoir donné la vie. Arrête ta pensée sur ce jour qui vient de

s'écouler; il a fait une trace lumineuse dans le cours de nos années,

et nous tournerons nos regards vers lui, quelque avenir que le sort

nous destine.

Dès mon enfance, un pressentiment assez vif, assez habituel, m'a

persuadé que je périrois d'une mort violente: ce matin cette idée

m'est revenue à travers les délices de mes sentimens, mais elle avoit

pris un caractère nouveau; je n'étois plus effrayé du présage, je ne

désirois plus de le détourner; je ne voyois plus la vie que dans

l'amour, et je me plaisois à penser que si je périssois foudroyé dans

la jeunesse par quelqu'un des événemens qui menacent un caractère tel

que le mien, je périrois dans l'ardeur de ma passion pour toi, et

long-temps avant que l'âge eût refroidi mon coeur.

Dis-moi, Delphine, pourquoi la pensée de la mort se mêle avec une

sorte de charme aux transports de l'amour? Ces transports vous

font-ils toucher aux limites de l'existence? Est-ce qu'on éprouve en

soi-même des émotions plus fortes que les organes de la nature

humaine, des émotions qui font désirer à l'âme de briser tous ses

liens pour s'unir, pour se confondre plus intimement encore avec

l'objet qu'elle aime? Ah! Delphine, que je suis heureux! que je suis

attendri! mes yeux sans cesse remplis de larmes, ma voix émue, mes pas

lents et rêveurs, pourroient me donner l'apparence du plus foible des

êtres. Mon caractère, cependant, est loin d'être amolli, mais c'est un

état extraordinaire que cette inépuisable source d'impressions

sensibles, qui se répand dans tout mon être. L'air déchiroit hier ma

poitrine oppressée, ce matin il me semble que je respire l'amour et le

bonheur.

Ah! que j'aime la vie! chaque mouvement, chaque pensée qui me rappelle

l'existence est un plaisir que je voudrois prolonger; je retiens le

temps comme un bienfaiteur.

Delphine, nous serons une fois malheureux, ainsi le veut la destinée;

mais nous n'aurons jamais le droit de nous plaindre. J'ai senti les

battemens de ton coeur sur le mien, tes bras m'ont serré de toute la

puissance de ton âme; ces peines, ces inquiétudes, ces doutes qui

pèsent toujours au dedans de nous-mêmes, et troublent en secret nos

meilleurs sentimens, ces infirmités de l'être moral enfin avoient

disparu tout à coup en moi. J'étois libre, généreux, fier, éloquent;

s'il eût fallu dans ce moment étonner les hommes par le plus intrépide

courage, les entraîner par des expressions enflammées, j'en étois

capable, j'en étois digne, et nul génie mortel n'auroit pu s'égaler à

ton heureux amant. C'est avec cet enthousiasme d'amour, que toi seule

au monde peux inspirer, que je saurai tromper l'ivresse où me jette ta

beauté; si quelquefois cet effort m'est pénible, rappelle-moi que tu

tiens de mon aveu même qu'hier, hier! rien ne manquoit à mon bonheur.

Delphine, je te verrai ce soir, je le puis sans le moindre

inconvénient: tout s'arrange, tout est facile, les plus petites

circonstances secondent mes désirs; je suis un être favorisé du ciel à

cause de toi. Tu m'instruiras dans ta religion, je ne m'en étois pas

occupé jusqu'à ce jour; mais j'ai tant de bonheur, qu'il me faut où

porter ma reconnoissance! ce n'est pas assez du culte que je te rends,

il faut me dire à qui je dois ta vie, qui te l'a donnée, qui te la

conserve. Impose-moi quelques sacrifices, quelques peines; mais il n'y

en a plus au monde. Comment faire pour découvrir quelques devoirs qui

me coûtent, quelques actions qui puissent m'être comptées, quand je te

verrai tous les jours? Oh, Delphine! calme-moi, s'il est possible; sur

l'excès de mon bonheur, sur sa durée. Dis-moi que le ciel t'a permis

de me donner un sort qui n'étoit pas fait pour les hommes; je puis

tout espérer, je puis tout croire! Quel miracle m'étonneroit, quand un

moment a changé la nature entière à mes yeux!

Oui, je possède cette félicité, la mort seule la terminera; il n'y en

aura plus de ces terribles jours, pendant lesquels je ne te voyois

pas. Mon amie, la force de les concevoir et de les supporter n'existe

plus en moi; j'ai perdu en un instant toute puissance sur mon âme; le

bonheur est devenu mon habitude, mon droit; il faut me ménager avec

bien plus de soin que dans le temps de mon désespoir. Je suis heureux,

mais tout mon être est ébranlé; les palpitations de mon coeur sont

rapides; je sens dans mon sein une vie tremblante, que la moindre

peine anéantirait à l'instant. Oh, Delphine! le bonheur parfait étonne

la nature humaine; ma tête se trouble, et je suis prêt à devenir

misérablement superstitieux, depuis que je possède tous les biens du

coeur.

Adieu, Delphine, adieu; je veux en vain m'exprimer: il y a dans les

passions violentes une ardeur, une intensité dont l'âme seule a le

secret. Une sympathie céleste, une étincelle d'amour te révélera

peut-être ce que j'éprouve.

Delphine · 第 128 / 322 题