Léonce à Delphine.
Paris, ce 29 décembre.
Vous êtes heureuse, ma Delphine, mon coeur ne devroit plus rien
désirer; il y a quinze jours que je ne croyois pas même à la
possibilité de la peine; il me sembloit qu'elle ne rentreroit jamais
dans mon coeur; cependant je suis inquiet, presque triste; je voulois
te le cacher, mais j'ai senti que j'offenserois cette intimité
parfaite, qui confond nos âmes, si je laissois s'établir le moindre
secret entre nous.
Je vous en conjure, Delphine, n'interprétez pas mal ce que je vais
vous dire. Ce ne sont point des sentimens réprimés, quoique
invincibles, qui troublent déjà mon bonheur; ce n'est pas non plus la
jalousie qui s'empare de moi; comment pourroit-elle m'atteindre? mon
coeur en est préservé par mon estime, par mon admiration pour toi:
mais je hais cette vie du monde dans laquelle vous avez reparu avec
tant d'éclat. Quand je vais chez vous, j'y rencontre sans cesse des
visites, je ne suis jamais sûr d'un instant de conversation tête à
tête; plusieurs fois les importuns pour qui vous êtes charmante, sont
demeurés à causer avec vous, jusqu'à l'heure où la prudence ne me
permettoit plus de rester.
Hier au soir, par exemple, hier j'ai passé quatre heures avec vous, et
pendant ces quatre heures, qui pourroit le croire! je n'ai éprouvé que
des sentimens pénibles. Madame d'Artenas vous avoit persécutée pour
souper chez elle, vous aviez cru devoir y consentir: c'étoit,
m'avez-vous dit, afin de prouver par l'accueil même que vous recevriez
au milieu de la meilleure société de Paris, que l'impression des
bruits répandus contre vous étoit entièrement effacée; car vous aussi,
Delphine, vous vous occupez de captiver l'opinion du monde, et vous y
réussissez parfaitement; je vous ai suivie dans ce tourbillon, et si
je n'y avois pas été, je ne vous aurois pas vue de tout le jour.
J'arrivai avant vous, vous entrâtes; jamais je ne vous avois vue si
belle! cet habit noir sur lequel retomboient vos cheveux blonds, ce
crêpe qui environnoit votre taille et faisoit ressortir la plus
éclatante blancheur, toute votre parure enfin contribuoit à vous
rendre éblouissante. J'entendis des murmures d'admiration de toutes
parts, et je ne sais pourquoi je ne me sentis pas fier de votre
succès; il me sembloit que vous deviez votre éclat au désir de plaire
généralement, et non à votre attachement pour moi seul; cette
impression fut la première que j'éprouvai en vous voyant, et le reste
de la soirée ne fut que trop d'accord avec ce pénible sentiment.
Jamais vous n'avez produit tant d'effet par votre présence et par
votre conversation! jamais vous n'avez montré un esprit plus séduisant
et plus aimable! Trois rangs d'hommes et de femmes faisoient cercle
autour de vous, pour vous voir et vous entendre. La jalousie, la
rivalité étoient pour un moment suspendues; on étoit avec vous comme
les courtisans avec la puissance; ils cherchent à s'en approcher sans
se comparer avec elle; chacun étoit glorieux de bien comprendre tout
le charme de vos expressions, et pour un moment les amours-propres
luttoient seulement ensemble à qui vous admireroit le plus. Moi, je me
tins à quelque distance de vous, sans perdre un mot de votre
entretien. J'entendis aussi les exclamations d'enthousiasme, je dirois
presque d'amour, de tous ceux qui vous entouroient. Tandis que votre
esprit se montroit plus libre, plus brillant que jamais, il m'étoit
impossible de me mêler à la conversation; vous étiez gaie et j'étois
sombre. Cependant, moi aussi, Delphine, moi aussi je suis heureux.
Pourquoi donc étois-je si embarrassé, si triste? expliquez-moi la
raison de cette différence; oh! si vous alliez découvrir que c'est
parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!
Certainement, la vie de Paris ne peut convenir à l'amour; le sentiment
que vous avez daigné m'accorder s'affoibliroit au milieu de tant
d'impressions variées. Je le sais, votre coeur est trop sensible pour
que l'amour-propre puisse le distraire des affections véritables; mais
enfin ces succès inouïs que vous obtenez toujours, dès que vous
paroissez, ne vous causent-ils pas quelques plaisirs? et ces plaisirs
ne viennent pas de moi; ce seroient eux, au contraire, qui pourroient
vous dédommager de mon absence. Je suis glorieux de votre beauté, de
votre esprit, de tous vos charmes, et cependant ils me font éprouver
cette jalousie délicate qui ne se fixe sur aucun. objet, mais
s'attache aux moindres nuances des sentimens du coeur; ces suffrages
qui se pressent autour de vous, il me semble qu'ils nous séparent; ces
éloges que l'on vous prodigue, donnent à tant d'autres l'occasion de
vous nommer, de s'entretenir de vous, de prononcer des paroles
flatteuses, des paroles que moi-même je vous ai dites souvent, et que
je serai sans doute entraîné à vous redire encore!
Oh! mon amie, puisque vous ne m'appartiendrez jamais entièrement,
puisque ces charmes qui enivrent tous les regards ne seront jamais
livrés à mon amour, il faut me pardonner d'être prêt à m'irriter,
quand on vous voit, quand on vous entend, quand on goûte presque alors
les mêmes jouissances que moi. Pardon, ma Delphine, j'ai blasphémé; tu
m'aimes, à qui donc puis-je me comparer sur la terre? Mais je ne puis
jouir de mon sort au milieu du monde; l'observation qui nous environne
m'importune; je ne suis bien que seul avec toi; dans toute autre
situation je souffre, je sens avec une nouvelle amertume le désespoir
de n'être pas ton époux. Tu veux que je sois heureux, eh bien! j'ose
te supplier de retourner à Bellerive; la saison est rude encore; mais
n'est-il pas vrai que tu ne compteras pour rien ce qui pourroit
déplaire à d'autres femmes?
Les devoirs que tu m'imposes envers Matilde, ne me permettront pas de
te voir avant sept heures du soir; tu seras souvent seule jusqu'alors,
mais tu goûteras quelque plaisir par les pensées solitaires qui
gravent plus avant toutes les impressions dans le coeur. Je demande à
la femme de France qui voit à ses pieds le plus d'hommages et de
succès, de s'enfermer dans une campagne, au milieu des neiges de
l'hiver; mais cette femme sait aimer, cette femme quittoit tout pour
me fuir, quand un scrupule insensé l'égaroit; ne quittera-t-elle pas
tout plus volontiers encore, pour satisfaire mon coeur avide d'amour,
de solitude, d'enthousiasme, de toutes ces jouissances que le monde
ravit à l'âme, en la flétrissant? Je déteste ces heures que consume
une vie oiseuse. Depuis six mois, j'ai perdu l'habitude de
l'occupation; si tu le veux, nous donnerons quelques momens à des
lectures communes; j'aime cette douce manière de tromper, s'il est
possible, les sentimens qui me dévorent.
Les pratiques religieuses et la société des dévotes remplissent
presque toutes les soirées de madame de Mondoville; elle ne m'a jamais
demandé de venir avec elle aux assemblées qui se tiennent chez
l'évêque de M., et je crois même qu'elle seroit fort embarrassée de
m'y mener; elle ne se permet jamais d'aller au spectacle; elle fait
des difficultés sur les trois quarts des femmes que nous serions
appelés à voir; il arrive donc tout simplement que je deviens chaque
jour plus étranger à sa société. Elle m'aime, et cependant elle ne
souffre point de cette sorte de séparation. Quand les principes
rigoureux du catholicisme s'emparent d'un caractère qui n'est pas
naturellement très-sensible, ils régularisent tout, décident de tout,
et ne laissent ni assez de loisir, ni assez de connoissance du monde,
pour être susceptible de jalousie: je ferai donc plutôt du plaisir que
de la peine à Matilde, en la laissant libre de se réunir tous les
soirs avec les personnes de son opinion; et pourvu que je ne dîne pas
hors de chez elle, elle sera contente de moi.
Tous les jours donc, quand six heures sonneront, je monterai à cheval
pour aller à Bellerive, ma vie ne commencera qu'alors; j'arriverai à
sept heures, je reviendrai à minuit; quoique je pusse être censé
veiller plus tard dans les sociétés de Paris, je serai exact à ce
moment, pour ne pas inquiéter madame de Mondoville. Delphine, vous
voyez avec quel soin je vais au-devant de vos généreuses craintes: je
ne vivrai que quatre heures; mais pendant le reste du temps, j'aurai
ces quatre heures en perspective, et je traînerai ma chaîne pour y
arriver. O mon amie! ne vous opposez point à ce projet, il m'enchante;
j'avois commencé cette lettre dans le plus grand abattement; en
traçant notre plan de vie, j'ai senti mon coeur se ranimer; je
t'enlève au monde, je te garde pour moi seul, je ne te laisse pas même
la disposition des momens que je passerai sans te voir; je suis
exigeant, tyrannique; mais je t'aime avec tant d'idolâtrie, que je ne
puis jamais avoir tort avec toi.