Réponse de Delphine à Léonce.
Vous avez cru m'effrayer par votre indigne menace: depuis que je vous
connois, je me suis senti de la force contre vous une seule fois,
c'est après avoir lu votre lettre. J'ai imaginé pendant quelques
instans que vous pouviez faire ce que vous m'annonciez, et je pensois
à vous sans trouble, car j'avois cessé de vous estimer.
Léonce, ce moment d'une tranquillité cruelle n'a pas duré; j'ai rougi
d'avoir craint que vous fussiez capable de l'action la plus dure et la
plus immorale, que jamais homme pût se permettre! Vous, Léonce, vous
condamneriez au plus cruel isolement une femme aussi vertueuse que
Matilde! Elle vient de perdre sa mère, et vous lui ôteriez son époux!
Vous lui laisseriez, dites-vous, votre nom et votre bien; c'est-à-dire
que vous seriez sans reproches aux yeux du monde, qui juge si
différemment les devoirs des maris et des femmes. Mais que feriez-vous
réellement pour Matilde? Avez-vous réfléchi au malheur d'une femme
dont tous les liens naturels sont brisés? Savez-vous que par la
dépendance de notre sort et la foiblesse de notre coeur, nous ne
pouvons marcher seules dans la vie? Matilde est très-religieuse, mais
sa raison a besoin de guide. S'il ne lui restoit plus une seule
affection sur la terre, les chagrins, exaltant sa dévotion déjà
superstitieuse, la porteraient bientôt à un enthousiasme fanatique
dont on ne peut prévoir les effets.
Quel crime a-t-elle commis envers vous, pour la punir ainsi? Sa mère
l'estimoit assez, pour n'avoir pas osé lui confier les ruses qui
cependant avoient servi à son bonheur. Matilde vous a vu, Matilde vous
a aimé. Elle savoit qu'elle étoit destinée à vous épouser; elle a cru
suivre son devoir, en se livrant à l'attachement que vous lui
inspiriez. Et moi, juste ciel! et moi, qui dois si bien comprendre ce
que votre perte peut faire souffrir, je causerois à Matilde la douleur
au-dessus de toutes les douleurs! Car, ne vous y trompez pas, Léonce,
si vous vous rendiez coupable de l'action dont vous me menacez, c'est
moi que j'en accuserois; non parce que j'aurois refusé de vous voir,
non pour avoir tenté de triompher de ma foiblesse, mais pour vous
avoir laissé lire dans ce coeur, qui devoit se fermer pour jamais, du
moment où vous n'étiez plus libre.
Je m'accuserois d'avoir inspiré un sentiment qui, loin de rendre
meilleur l'objet que j'aime, lui auroit fait perdre ses vertus.
Léonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer? Ce
sentiment qui, je le crois, ne s'éteindra jamais, ne devoit-il pas
servir à perfectionner notre âme? Oh! qu'est-ce que l'amour sans
enthousiasme? Et peut-il exister de l'enthousiasme, sans que le
respect des idées morales soit mêlé de quelque manière à ce qu'on
éprouve? Si je cessois d'estimer votre caractère, que seriez-vous pour
moi, Léonce? le plus aimable, le plus séduisant des hommes; mais ce
n'est point par ces charmes seuls que mon coeur eût été subjugué. Ce
qui a décidé de ma vie, c'est que vos qualités, c'est que vos défauts
même, me sembloient appartenir à une âme noble et fière: j'ai reconnu
en vous la passion de l'honneur, exagérée, s'il est possible, mais
inséparable, je l'imaginois, des véritables vertus; je vous ai cru le
besoin de votre propre approbation, plus encore que celui du suffrage
des autres hommes. Jamais on n'a prononcé devant vous une parole
généreuse ou sensible, sans que je vous aie vu tressaillir; jamais
vous n'avez entendu raconter une belle action, sans que vos regards
aient exprimé cette émotion profonde, qui désigne l'une à l'autre les
âmes d'une nature supérieure. Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la
cause de mon amour?
Dans ce moment où je me condamne au sacrifice le plus cruel que le
devoir puisse exiger, l'idée que je me suis faite de vous me soutient
et me relève; je souffre pour mériter votre estime; peut-être ce motif
a-t-il plus d'empire sur moi, que je ne le crois encore. Vous
sacrifieriez l'amour et son bonheur à l'opinion publique, Léonce, vous
le feriez, je le sais; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et
ma conscience avoient moins d'empire sur ma conduite, que l'honneur du
monde sur la vôtre? Il me reste encore quelques forces, je dois m'en
servir pour fuir le remords. Si malgré mes efforts les plus sincères,
vous parvenez à renverser mes résolutions, il n'y aura point de terme
aux malheurs qui nous poursuivront. Ma réputation s'altérera bientôt,
et peut-être m'en aimerez-vous moins. Juste ciel! pouvez-vous rien
imaginer qui alors égalât mon supplice! Les sacrifices que j'aurois
faits à votre amour, me flétriroient à vos yeux mêmes. Et qui sait
s'il seroit temps encore de ranimer votre coeur par une action
désespérée, et de reconquérir pour ma mémoire l'affection pure et vive
que le blâme du monde auroit ternie!
Léonce, des craintes, des réflexions sans nombre se pressent dans ma
pensée, et luttent contre le sentiment qui m'entraîne vers toi. Ah!
que n'en coûte-t-il pas pour s'arracher au bien suprême! Mais d'où
vient donc l'effroi qui me saisit, lorsque je me sens prête à céder à
vos voeux? C'est la protection du ciel qui m'inspire cet effroi
salutaire: peut-être l'ombre d'un ami que j'ai perdu, fait-elle un
dernier effort pour me sauver, et gémit-elle autour de moi, sans que
mes sens puissent saisir, ni ses paroles, ni son image.
Léonce, si j'ai cessé de vous entretenir de Matilde, dont j'étois
d'abord uniquement occupée, c'est que je ne crains plus le projet que
l'égarement d'un instant vous avoit inspiré; je n'ai pas besoin de
votre réponse pour être sûre que vous y avez renoncé. Je ne sais dans
quel endroit de cette lettre, j'ai éprouvé tout à coup la certitude
que je vous avois persuadé, mais cette impression ne m'a pas trompée.
O Léonce! nous ne sommes pas encore tout-à-fait séparés; mes propres
mouvemens m'apprennent ce que vous ressentez. Il est resté dans mon
coeur je ne sais quelle intelligence, quelle communication avec vous,
qui me révèle vos pensées.