LETTRE VI.

Réponse de Delphine à Léonce.

Vous avez cru m'effrayer par votre indigne menace: depuis que je vous

connois, je me suis senti de la force contre vous une seule fois,

c'est après avoir lu votre lettre. J'ai imaginé pendant quelques

instans que vous pouviez faire ce que vous m'annonciez, et je pensois

à vous sans trouble, car j'avois cessé de vous estimer.

Léonce, ce moment d'une tranquillité cruelle n'a pas duré; j'ai rougi

d'avoir craint que vous fussiez capable de l'action la plus dure et la

plus immorale, que jamais homme pût se permettre! Vous, Léonce, vous

condamneriez au plus cruel isolement une femme aussi vertueuse que

Matilde! Elle vient de perdre sa mère, et vous lui ôteriez son époux!

Vous lui laisseriez, dites-vous, votre nom et votre bien; c'est-à-dire

que vous seriez sans reproches aux yeux du monde, qui juge si

différemment les devoirs des maris et des femmes. Mais que feriez-vous

réellement pour Matilde? Avez-vous réfléchi au malheur d'une femme

dont tous les liens naturels sont brisés? Savez-vous que par la

dépendance de notre sort et la foiblesse de notre coeur, nous ne

pouvons marcher seules dans la vie? Matilde est très-religieuse, mais

sa raison a besoin de guide. S'il ne lui restoit plus une seule

affection sur la terre, les chagrins, exaltant sa dévotion déjà

superstitieuse, la porteraient bientôt à un enthousiasme fanatique

dont on ne peut prévoir les effets.

Quel crime a-t-elle commis envers vous, pour la punir ainsi? Sa mère

l'estimoit assez, pour n'avoir pas osé lui confier les ruses qui

cependant avoient servi à son bonheur. Matilde vous a vu, Matilde vous

a aimé. Elle savoit qu'elle étoit destinée à vous épouser; elle a cru

suivre son devoir, en se livrant à l'attachement que vous lui

inspiriez. Et moi, juste ciel! et moi, qui dois si bien comprendre ce

que votre perte peut faire souffrir, je causerois à Matilde la douleur

au-dessus de toutes les douleurs! Car, ne vous y trompez pas, Léonce,

si vous vous rendiez coupable de l'action dont vous me menacez, c'est

moi que j'en accuserois; non parce que j'aurois refusé de vous voir,

non pour avoir tenté de triompher de ma foiblesse, mais pour vous

avoir laissé lire dans ce coeur, qui devoit se fermer pour jamais, du

moment où vous n'étiez plus libre.

Je m'accuserois d'avoir inspiré un sentiment qui, loin de rendre

meilleur l'objet que j'aime, lui auroit fait perdre ses vertus.

Léonce, est-ce ainsi que nous sommes faits pour nous aimer? Ce

sentiment qui, je le crois, ne s'éteindra jamais, ne devoit-il pas

servir à perfectionner notre âme? Oh! qu'est-ce que l'amour sans

enthousiasme? Et peut-il exister de l'enthousiasme, sans que le

respect des idées morales soit mêlé de quelque manière à ce qu'on

éprouve? Si je cessois d'estimer votre caractère, que seriez-vous pour

moi, Léonce? le plus aimable, le plus séduisant des hommes; mais ce

n'est point par ces charmes seuls que mon coeur eût été subjugué. Ce

qui a décidé de ma vie, c'est que vos qualités, c'est que vos défauts

même, me sembloient appartenir à une âme noble et fière: j'ai reconnu

en vous la passion de l'honneur, exagérée, s'il est possible, mais

inséparable, je l'imaginois, des véritables vertus; je vous ai cru le

besoin de votre propre approbation, plus encore que celui du suffrage

des autres hommes. Jamais on n'a prononcé devant vous une parole

généreuse ou sensible, sans que je vous aie vu tressaillir; jamais

vous n'avez entendu raconter une belle action, sans que vos regards

aient exprimé cette émotion profonde, qui désigne l'une à l'autre les

âmes d'une nature supérieure. Voudriez-vous abjurer tout ce qui fut la

cause de mon amour?

Dans ce moment où je me condamne au sacrifice le plus cruel que le

devoir puisse exiger, l'idée que je me suis faite de vous me soutient

et me relève; je souffre pour mériter votre estime; peut-être ce motif

a-t-il plus d'empire sur moi, que je ne le crois encore. Vous

sacrifieriez l'amour et son bonheur à l'opinion publique, Léonce, vous

le feriez, je le sais; et que penseriez-vous donc de moi, si Dieu et

ma conscience avoient moins d'empire sur ma conduite, que l'honneur du

monde sur la vôtre? Il me reste encore quelques forces, je dois m'en

servir pour fuir le remords. Si malgré mes efforts les plus sincères,

vous parvenez à renverser mes résolutions, il n'y aura point de terme

aux malheurs qui nous poursuivront. Ma réputation s'altérera bientôt,

et peut-être m'en aimerez-vous moins. Juste ciel! pouvez-vous rien

imaginer qui alors égalât mon supplice! Les sacrifices que j'aurois

faits à votre amour, me flétriroient à vos yeux mêmes. Et qui sait

s'il seroit temps encore de ranimer votre coeur par une action

désespérée, et de reconquérir pour ma mémoire l'affection pure et vive

que le blâme du monde auroit ternie!

Léonce, des craintes, des réflexions sans nombre se pressent dans ma

pensée, et luttent contre le sentiment qui m'entraîne vers toi. Ah!

que n'en coûte-t-il pas pour s'arracher au bien suprême! Mais d'où

vient donc l'effroi qui me saisit, lorsque je me sens prête à céder à

vos voeux? C'est la protection du ciel qui m'inspire cet effroi

salutaire: peut-être l'ombre d'un ami que j'ai perdu, fait-elle un

dernier effort pour me sauver, et gémit-elle autour de moi, sans que

mes sens puissent saisir, ni ses paroles, ni son image.

Léonce, si j'ai cessé de vous entretenir de Matilde, dont j'étois

d'abord uniquement occupée, c'est que je ne crains plus le projet que

l'égarement d'un instant vous avoit inspiré; je n'ai pas besoin de

votre réponse pour être sûre que vous y avez renoncé. Je ne sais dans

quel endroit de cette lettre, j'ai éprouvé tout à coup la certitude

que je vous avois persuadé, mais cette impression ne m'a pas trompée.

O Léonce! nous ne sommes pas encore tout-à-fait séparés; mes propres

mouvemens m'apprennent ce que vous ressentez. Il est resté dans mon

coeur je ne sais quelle intelligence, quelle communication avec vous,

qui me révèle vos pensées.

Delphine · 第 125 / 322 题