Léonce à Delphine,
Vous n'êtes plus dans votre maison, vous l'avez quittée pour me fuir;
je ne puis retrouver vos traces; je parcours, comme un furieux, tous
les lieux où vous pouvez être. Non, ce n'est pas de la vertu qu'une
telle conduite; pour y persister, il faut être insensible. A quoi me
serviroit de vous peindre mes douleurs? vous avez bravé tout ce que
pouvoit m'inspirer mon désespoir! Cependant rassemblez tout ce que
vous avez de forces, car je mettrai votre âme à de rudes épreuves; et
s'il vous reste encore quelque bonté, votre résolution vous coûtera
cher.
J'ai été à Bellerive, à Cernay chez madame de Lebensei; elle m'a juré,
d'un air qui me sembloit vrai, qu'elle ignoroit où vous étiez. Je suis
revenu, j'ai été trouver votre valet de chambre Antoine; vous
raconterai-je ce que j'ai fait pour obtenir de lui votre secret? Je
crois qu'il le sait, car il m'a presque promis de vous faire parvenir
demain cette lettre; mais rien n'a pu l'engager à me le dire. Je me
suis promené le reste du jour, enveloppé de mon manteau, dans votre
rue, ou dans celles qui y conduisent: j'étois là pour m'attacher aux
pas d'Antoine; malheureux que je suis! réduit à me servir des plus
odieux moyens, pour obtenir de vous, qui croyez m'aimer, une grâce que
vous ne devriez pas refuser au dernier des hommes.
Chaque fois que de loin j'apercevois une femme qui pouvoit me faire un
instant d'illusion, j'approchois avec un saisissement douloureux, et
je reculois bientôt, indigné d'avoir pu m'y méprendre. Je me sentois
de l'irritation contre tous les êtres qui alloient, venoient,
s'agitoient, passoient à côté de moi, sans avoir rien à me dire de
vous, sans s'inquiéter de mon supplice. Le soir, ne craignant plus
enfin d'être reconnu, j'ai pu me reposer quelques momens sur un banc
près de votre porte, et recevoir sur ma tête la pluie glacée qui
tomboit hier. Mais le douloureux plaisir de m'abandonner à mes
réflexions, ne m'étoit pas même accordé. J'écoutois, je regardois avec
une attention soutenue, tout ce qui pouvoit se passer autour de votre
maison; mes pensées étoient sans cesse interrompues, sans que mon âme
fût un instant soulagée. Je me le vois à chaque moment, croyant voir
Antoine qui revenoit en cherchant à m'éviter; quand je faisois
quelques pas dans un sens, je retournois tout à coup, me persuadant
que c'étoit du côté opposé que j'aurois découvert ce que je cherchois.
Les heures se passoient, je restois seul dans les rues; il devenoit à
chaque instant plus invraisemblable qu'au milieu de la nuit je pusse
rien apprendre. Mais dès que je me décidois à m'en aller, j'étois
saisi d'un désir si vif de rester, que je le prenois pour un
pressentiment; et, quoique vingt fois trompé, je cédois aux agitations
de mon coeur, comme à des avertissemens surnaturels. Enfin le jour est
arrivé; j'ai pris pour vous écrire, une chambre en face de votre
maison; j'y suis maintenant, appuyé sur la fenêtre d'où l'on voit
votre porte, et mes yeux ne peuvent se fixer un instant de suite sur
mon papier. Pourrez-vous lire ces caractères, tracés au milieu des
convulsions de douleur que vous me causez? Si je passe encore
vingt-quatre heures dans cet état, je vous haïrai; oui, les anges
seroient haïs, s'ils condamnoient au supplice que vous me faites
souffrir. Ce supplice dénature mon caractère, mon amour, ma morale
elle-même. Si vous prolongez cette situation, savez-vous qui souffrira
de ma douleur? Matilde, oui, Matilde, à qui vous me sacrifiez.
J'aurois eu des soins pour elle, si vous m'aviez aimé, si je vous
avois vue; mais je déteste en elle l'hommage que vous lui faites de
mon sort. Je la regarde comme l'idole devant laquelle il vous a plu de
m'immoler, et du moins je jouis de penser que vos vertus imprudentes
autant qu'obstinées n'auront fait que du mal à tous les trois.
Si vous me cachez où vous êtes, si vous continuez à refuser de me
voir, ma résolution est prise (et vous savez si je suis capable de
quelque fermeté); je révélerai à Matilde par quelle suite de mensonges
l'on m'a fait son époux; et, lui déclarant en même temps que dans le
fond de mon coeur je regarde notre mariage comme nul, je lui
abandonnerai la moitié de ma fortune, elle conservera mon nom, et ne
me reverra jamais. Je passerai ce qu'il me restera de temps à vivre
auprès de ma mère, en Espagne; et celle à qui vous aviez jugé
convenable de me dévouer, n'en tendra parler de moi qu'à ma mort.
Que m'importe ce qu'on peut me dire sur le devoir! Les tourmens
n'affranchissent-ils pas des devoirs? Quand la fièvre vient assaillir
un homme, on n'exige plus rien de lui; on le laisse se débattre avec
la douleur, et tous ses rapports avec les autres sont suspendus.
N'ai-je pas aussi mon délire? Peut-on rien attendre de moi? Je n'ai
qu'une idée, qu'une sensation; parlez-moi de vous revoir, et je vous
écouterai, et toutes les vertus rentreront dans mon âme; sans cet
espoir, qui pourra me faire renoncer à mes projets? Qui découvrira un
moyen d'agir sur ma volonté? Personne, jamais personne. Et vous
surtout, Delphine, de quel droit m'offririez-vous des conseils pour le
malheur que vous m'imposez? C'est le dernier degré de l'insulte, que
de vouloir être à la fois l'assassin et le consolateur.
Vous le voyez, tout est dit. J'instruirai Matilde, par une lettre, des
circonstances de notre mariage, de mon amour pour vous, et de la
décision où je suis de vivre loin d'elle. Dans vingt-quatre heures
elle saura tout, si vous ne m'écrivez pas que vos résolutions sont
changées, ou seulement si vous gardez le silence. Ce que contiendra ma
lettre une fois dit est irrévocable. Si les paroles que je prononcerai
sont amères, vous saurez qui les a dictées; et si je plonge la douleur
dans le sein de Matilde, ce n'est pas ma main égarée qu'il faut en
accuser, c'est le sang-froid, c'est la raison tyrannique qui vous sert
à me rendre insensé.