Léonce à Delphine.
Oui, je vous obéirai, vous avez raison de n'en pas douter; je cède à
la vérité, quand c'est vous qui me l'annoncez. N'aurai-je donc pas le
pouvoir de vous persuader à mon tour?
Il est impossible que vous eussiez la force de vous montrer cruelle
envers moi, si j'avois su vous convaincre que la plus parfaite vertu
vous permettoit, vous ordonnoit même peut-être, de condescendre à ma
prière. Je ne sais si dans le délire de la fièvre, j'ai conçu
l'espérance que vous seriez l'épouse de mon choix, que vous tiendriez
les sermens que vous auriez prononcés, si dans ce jour affreux j'avois
saisi votre main, que vous tendiez vers moi, et que je l'eusse
présentée à la bénédiction du ciel; mais j'en prends à témoin l'amour
et l'honneur, je ne vous demande qu'un lien pur comme votre âme, un
lien sans lequel je ne puis exercer aucune vertu, ni faire le bonheur
de personne.
Vous m'ordonnez de rester auprès de Matilde, j'obéirai; mais le
spectacle de mon désespoir ne l'éclairera-t-il pas tôt ou tard sur mes
sentimens? Si vous m'ôtez l'émulation de vous plaire, si des
entretiens fréquens avec vous ne raniment pas mon esprit découragé, ne
me rendent pas le libre usage des qualités et des talens que je
possédois peut-être, mais que je perds sans vous, que ferai-je dans la
vie? comment serai-je distingué dans aucun genre? comment avancerai-je
vers un but glorieux, quel qu'il soit? Aucun intérêt, aucun mouvement
spontané ne me dira ce qu'il faut faire; et loin d'éprouver de
l'ambition, je m'acquitterai des devoirs de la vie, comme une ombre
qui se promeneroit au milieu des êtres vivans.
Puis-je cultiver mon esprit, quand il n'est plus capable d'une
attention suivie? lorsqu'il ne saisit une idée que par un effort?
quand je ne puis rien concevoir, rien faire sans une lutte pénible
contre la pensée qui me domine? Quelle est la carrière que l'on peut
suivre, quelle est la réputation qu'on peut atteindre par des efforts
continuels? Quand la nature n'inspire plus lien que de la douleur, se
fait-il jamais rien de bon et de grand? Un revers éclatant peut donner
de nouvelles forces à une âme fière, mais un chagrin continuel est le
poison de toutes les vertus, de tous les talens, et les ressorts de
l'âme s'affaissent entièrement par l'habitude de la souffrance.
Vous croyez que je serai plus capable de remplir mes devoirs
domestiques, si vous m'arrachez les jouissances que je voudrois
trouver dans votre amitié; eh bien! ce sont des devoirs constans et
doux qui exigent une sorte de calme, qu'un peu de bonheur pourroit
seul me donner. Oui, Delphine, je vous le devrois ce calme; votre
figure enchanteresse enflamme et trouble souvent mon coeur; mais votre
esprit, mais votre âme me font goûter des délices pures et
tranquilles. Quand, chez madame de Vernon, je vous entendois parler
sur la vertu, sur la raison, analyser les idées les plus profondes,
démêler les rapports les plus délicats, je m'éclairois en vous
écoutant: je comprenois mieux le but de l'existence, je pressentois
avec plaisir l'utile direction que je pourrais donner à mes pensées.
L'amour, quand c'est vous qui l'inspirez, ennoblit l'âme, développe
l'esprit, perfectionne le caractère; vous exercez votre pouvoir, comme
une influence bienfaisante, non comme un feu destructeur. Depuis que
je ne vous vois plus, je me sens dégradé, je ne fais plus rien de
moi-même; je compare, en frémissant, la douleur qui m'attend, à celle
que j'ai déjà sentie: j'essaie de recourir à des distractions
impuissantes, et je me dis souvent, qu'il vaudroit mieux se donner la
mort, qu'être occupé sans cesse à fuir la vie.
Delphine, ce ne sont pas là les peines ordinaires d'un amour
malheureux, celles dont le temps, ou l'absence, ou la raison peuvent
triompher; c'est un besoin de l'âme, toujours plus impérieux, plus on
veut le combattre. Votre visage ne feroit pas l'enchantement de mes
regards, la jeunesse ne prodiguerait pas tous ses charmes à votre
taille ravissante, que j'éprouverois encore pour vous le sentiment le
plus tendre. Vos idées et vos paroles auroient sur moi tant d'empire,
qu'après vous avoir entendue, jamais je ne pourrais aimer une autre
femme.
Ah! mon amie, ne le sens-tu pas comme moi? l'univers et les siècles se
fatiguent à parler d'amour, mais une fois, dans je ne sais combien de
milliers de chances, deux êtres se répondent par toutes les facultés
de leur esprit et de leur âme; ils ne sont heureux qu'ensemble,
animés, que lorsqu'ils se parlent; la nature n'a rien voulu donner à
chacun des deux qu'à demi, et la pensée de l'un ne se termine que par
la pensée de l'autre.
S'il en est ainsi de nous, ma Delphine, quels efforts insensés veux-tu
donc essayer? Tu me reviendras dans quelques années; si je vis, si
nous vivons tu me reviendras, ne pouvant plus lutter contre la
destinée du coeur; mais alors il ne nous restera que des âmes abattues
par une trop longue infortune. Nous n'aurons plus la force de nous
relever, et de soutenir, sans en être accablés, cette masse de
douleurs, que la nature fait peser sur la fin de la vie.
Delphine! Delphine! crois-moi quand je te jure de respecter tous les
devoirs, toutes les vertus que tu me commandes; après un tel serment,
tu n'as pas le droit de me refuser. Tu parles de ta faiblesse, tu
prétends la craindre; ah, cruelle! combien tu, te trompes! Mais enfin
tu dirois vrai, que moi, l'amant qui t'adore, je te préserverai, si
ton coeur se confie au mien; je respecterai ta vertu, ta céleste
délicatesse, tout ce qui fait de toi l'ange des anges! Je veux que ton
image reste en tout semblable à celle qui remplit maintenant mon
coeur; et la plus légère altération dans tes qualités me causeroit une
douleur que toutes les jouissances de l'amour ne pourroient racheter.
Vous protégez Matilde, je m'occuperai attentivement de son bonheur;
vous connoissez son caractère, son genre de vie, la nature de son
esprit, vous savez combien il est aisé de lui cacher ce qui se passe
dans le monde et même autour d'elle; je la rendrai plus heureuse, par
les soins que je croirai lui devoir en compensation du bonheur que je
goûterai sans elle; je la rendrai plus heureuse en réparant ainsi les
torts qu'elle ignorera, que si, l'âme déchirée, je traînois quelque
temps encore loin de vous, une vie de désespoir. Delphine, tout est
prévu, j'ai répondu à tout, il ne reste plus de défense à votre coeur,
mon innocente prière ne peut plus être refusée.
Me condamneriez-vous à repousser un soupçon que vous me faites
entrevoir? Vous avez le droit de m'accabler de mes défauts, après le
malheur dans lequel ils m'ont précipité; cependant deviez-vous me dire
que je vous aimerois moins, si votre réputation étoit altérée, si elle
l'étoit par votre condescendance même pour mon bonheur? Mon amie,
rejette loin de toi ces craintes indignes de tous deux, laisse-moi
passer chaque jour une heure auprès de toi; le charme de cette heure
se répandra sur le reste de ma vie, je l'attendrai, je m'en
souviendrai; mon sang en circulant dans mes veines, ne m'y causera
plus une douleur brûlante. Je pourrai penser, agir, faire du bien aux
autres, remplir les devoirs de ma vie, et mourir regretté de toi.
Je vais porter cette lettre à votre porte, l'espérance me ranime; si
tu as dit vrai, Delphine, si nos coeurs se devinent encore, cette
espérance est le présage assuré de ta réponse.
A onze heures du soir.
J'arrive chez vous, et j'apprends que vous êtes partie. Partie! et
l'on ne veut pas me dire par quelle route! qu'espèrent-ils ceux qui
s'obstinent à garder ce barbare silence? pensent-ils que sur la terre
je ne saurai pas vous trouver? Si cette lettre vous arrive avant moi,
préparez votre coeur, votre coeur, quelque dur qu'il soit, à beaucoup
souffrir; car vous serez inflexible, je dois le croire à présent, et
néanmoins il est des événemens funestes, que vous ne verrez pas sans
frémir. Adieu; je ne m'arrête plus que je n'aie rencontré la mort ou
vous.