LETTRE IV.

Réponse de Delphine à Léonce.

Si je vous revois, Léonce, jamais je n'aurai la force de me séparer de

vous. Vous refuserois-je ce dernier entretien, le refuserois-je à mes

voeux ardens, si je ne savois pas que vous revoir et partir est

impossible! Que parlez-vous de vertu, d'inflexibilité? C'est vous qui

devez plaindre ma foiblesse, et me laisser accomplir le sacrifice qui

peut seul me répondre de moi. Quoi qu'il m'en coûte pour vous peindre

ce que j'éprouve, il faut que vous connoissiez tout votre empire; vous

prononcerez vous-même alors que j'ai dû quitter ma maison pour me

dérober à vous.

Vous m'aviez écrit que vous viendriez chez moi ce matin, et j'avois eu

la force d'ordonner qu'on ne vous reçût pas. J'avois passé une partie

de la nuit à vous écrire, je voulois être seule tout le jour; j'avois

besoin, quand je m'interdisois votre présence, de ne m'occuper que de

vous. Madame d'Artenas se fit ouvrir ma porte d'autorité; mais je

l'engageai, sous un prétexte, à lire dans mon cabinet un livre qui

l'intéressoit, et je restai dans ma chambre, debout, derrière le

rideau de ma fenêtre, les yeux fixés sur l'entrée de la maison, tenant

à ma main la lettre que je vous avois écrite, et qui devoit, du moins

je l'espérois, adoucir mon refus.

Je demeurai ainsi pendant près d'une heure, dans un état d'anxiété qui

vous toucheroit peut-être, si vous pouviez cesser d'être irrité contre

moi. Quand je n'entendois aucun bruit, je me confirmois dans la

résolution que m'impose le devoir; mais, quand ma porte s'ouvroit, je

sentois mon coeur défaillir, et le besoin de revoir encore celui que

je dois quitter pour toujours, triomphoit alors de moi. Enfin vous

paroissez, vous faites quelques pas vers l'homme qui devoit vous dire

que je ne pouvois pas vous recevoir; votre marche se ressentoit encore

de la foiblesse de la maladie, vos traits me parurent altérés; mais

cependant, jamais, je vous l'avoue, jamais je n'ai trouvé dans votre

visage, dans votre expression, un charme séducteur qui pénétrât plus

avant dans mon âme.

Vous changeâtes de couleur au refus réitéré de mes gens; il me sembla

que je vous voyois chanceler, et dans cet instant vous l'emportâtes

sur toutes mes résolutions: je m'élançai hors de ma chambre pour

courir à vous, pour me jeter peut-être à vos pieds, aux yeux de tous,

et vous demander pardon d'avoir pu songer à me défendre de votre

volonté; j'éprouvois comme un transport généreux, il me sembloit que

j'allois me dévouer à la vertu, en me livrant à ma passion pour vous;

j'étois enivrée de cette pitié d'amour, le plus irrésistible des

mouvemens de l'âme; toute autre pensée avoit disparu.

Je rencontrai madame d'Artenas comme je descendois dans cet

égarement:--Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit-elle.--Cette question me

fit rougir de moi-même.--Je vais envoyer une lettre, toi

répondis-je;--et, soutenue par sa présence, et par des réflexions

qu'un moment avoit fait renaître, je donnai l'ordre de vous porter ma

lettre, et de vous demander de retourner chez vous pour la lire.

C'est alors que j'ai senti combien le péril de vous voir étoit plus

grand encore que je ne le croyois! votre présence, dans aucun temps,

n'avoit produit un tel effet sur moi; je tremblois, je pâlissois; si

j'avois entendu votre voix, si vous m'aviez parlé, j'aurois perdu la

force de me soutenir. L'apparition d'un être surnaturel, portant à la

fois dans le coeur l'enchantement et la crainte, ne donneroit point

encore l'idée de ce que j'éprouvai, quand vos yeux se levèrent vers ma

fenêtre comme pour m'implorer, quand devant ma maison, depuis si

long-temps solitaire, je vis celui que j'ai tant pleuré. Léonce, je

l'ai quittée, cette maison que vous veniez de me rendre chère, je l'ai

quittée à l'instant même; il le falloit: si vous étiez revenu, tout

étoit dit, je ne partois plus. Après le récit que je me suis

condamnée, non sans honte, à vous faire, serez-vous indigné contre

moi? Vous inspirerai-je le sentiment amer dont vous m'avez menacée? Ne

me rendrez-vous pas enfin la liberté d'aller en Languedoc? Je suis

cachée dans un lieu où vous ne pouvez me découvrir; et je n'attends

pour me mettre en route, que votre promesse de ne pas me suivre. Ah!

Léonce, quand je sacrifie toute ma destinée à Matilde, voulez-vous

qu'un éclat funeste empoisonne sa vie, sans nous réunir!

Oui, Léonce, votre devoir et le mien, c'est de ne pas rendre Matilde

infortunée. La morale, qui défend de jamais causer le malheur de

personne, est au-dessus de tous les doutes du coeur et de la raison;

plus je souffre, plus je frémis de faire souffrir; et ma sympathie

pour la douleur des autres s'augmente avec mes propres douleurs: ne

vous appuyez point de ce sentiment pour me reprocher vos peines. Votre

malheur à vous, Léonce, c'est le mien; je ne puis tromper assez ma

conscience, pour me persuader que la bonté me commande de ne pas vous

affliger. Ah! c'est à moi, c'est à ma passion que je céderois en

consolant votre coeur; je ne ferai jamais rien pour toi qui ne soit

inspiré par l'amour.

Léonce, pourquoi vous le cacherois-je? je ne dois rien taire après ce

que j'ai dit. Si je n'avois compromis que moi, en passant ma vie avec

vous, si je n'avois détruit que ma réputation et ce contentement

intérieur dont je faisois ma gloire et mon repos, j'aurois livré mon

sort à toutes les adversités qu'entraîne un sentiment condamnable;

j'aurois prosterné devant toi cette fierté, le premier de mes biens,

quand je ne te connoissois pas: quoi qu'il pût en arriver, je te

reverrois, et ce bonheur me feroit vivre, ou me consoleroit de mourir.

Mais il sagit du sort d'une autre, et l'amour même ne pourroit

triompher dans mon coeur des remords que j'éprouverois, si j'immolois

Matilde à mon bonheur. J'ai promis à sa mère mourante de la protéger,

et quelque coupable que fût la malheureuse Sophie, c'est sur cette

promesse que s'est reposée sa dernière pensée. Qui pourroit absoudre

d'un crime envers les morts? Quelle voix diroit qu'ils ont pardonné?

Matilde elle-même n'est-elle pas la compagne de mon enfance? Ne me

suis-je pas liée à son sort en le protégeant? Je recevrois votre vie

qui lui est due; je la dépouillerois à dix-huit ans de tout son

avenir; non, Léonce, accordez à Matilde ce qui suffit à son repos,

votre temps, vos soins; elle ignore que vous m'aimez, elle me devra de

l'ignorer toujours: cette idée me calmera, je l'espère, dans les

momens de désespoir dont je ne puis encore me défendre. Léonce, vous

serez heureux un jour par les affections de famille; vous n'oublierez

pas alors que j'ai renoncé à tout dans cette vie, pour vous assurer le

bonheur des liens domestiques, et vous pourrez mêler un souvenir

tendre de moi à vos jouissances les plus pures.

Delphine · 第 123 / 322 题