Réponse de Delphine à Léonce.
Si je vous revois, Léonce, jamais je n'aurai la force de me séparer de
vous. Vous refuserois-je ce dernier entretien, le refuserois-je à mes
voeux ardens, si je ne savois pas que vous revoir et partir est
impossible! Que parlez-vous de vertu, d'inflexibilité? C'est vous qui
devez plaindre ma foiblesse, et me laisser accomplir le sacrifice qui
peut seul me répondre de moi. Quoi qu'il m'en coûte pour vous peindre
ce que j'éprouve, il faut que vous connoissiez tout votre empire; vous
prononcerez vous-même alors que j'ai dû quitter ma maison pour me
dérober à vous.
Vous m'aviez écrit que vous viendriez chez moi ce matin, et j'avois eu
la force d'ordonner qu'on ne vous reçût pas. J'avois passé une partie
de la nuit à vous écrire, je voulois être seule tout le jour; j'avois
besoin, quand je m'interdisois votre présence, de ne m'occuper que de
vous. Madame d'Artenas se fit ouvrir ma porte d'autorité; mais je
l'engageai, sous un prétexte, à lire dans mon cabinet un livre qui
l'intéressoit, et je restai dans ma chambre, debout, derrière le
rideau de ma fenêtre, les yeux fixés sur l'entrée de la maison, tenant
à ma main la lettre que je vous avois écrite, et qui devoit, du moins
je l'espérois, adoucir mon refus.
Je demeurai ainsi pendant près d'une heure, dans un état d'anxiété qui
vous toucheroit peut-être, si vous pouviez cesser d'être irrité contre
moi. Quand je n'entendois aucun bruit, je me confirmois dans la
résolution que m'impose le devoir; mais, quand ma porte s'ouvroit, je
sentois mon coeur défaillir, et le besoin de revoir encore celui que
je dois quitter pour toujours, triomphoit alors de moi. Enfin vous
paroissez, vous faites quelques pas vers l'homme qui devoit vous dire
que je ne pouvois pas vous recevoir; votre marche se ressentoit encore
de la foiblesse de la maladie, vos traits me parurent altérés; mais
cependant, jamais, je vous l'avoue, jamais je n'ai trouvé dans votre
visage, dans votre expression, un charme séducteur qui pénétrât plus
avant dans mon âme.
Vous changeâtes de couleur au refus réitéré de mes gens; il me sembla
que je vous voyois chanceler, et dans cet instant vous l'emportâtes
sur toutes mes résolutions: je m'élançai hors de ma chambre pour
courir à vous, pour me jeter peut-être à vos pieds, aux yeux de tous,
et vous demander pardon d'avoir pu songer à me défendre de votre
volonté; j'éprouvois comme un transport généreux, il me sembloit que
j'allois me dévouer à la vertu, en me livrant à ma passion pour vous;
j'étois enivrée de cette pitié d'amour, le plus irrésistible des
mouvemens de l'âme; toute autre pensée avoit disparu.
Je rencontrai madame d'Artenas comme je descendois dans cet
égarement:--Mon Dieu, qu'avez-vous? me dit-elle.--Cette question me
fit rougir de moi-même.--Je vais envoyer une lettre, toi
répondis-je;--et, soutenue par sa présence, et par des réflexions
qu'un moment avoit fait renaître, je donnai l'ordre de vous porter ma
lettre, et de vous demander de retourner chez vous pour la lire.
C'est alors que j'ai senti combien le péril de vous voir étoit plus
grand encore que je ne le croyois! votre présence, dans aucun temps,
n'avoit produit un tel effet sur moi; je tremblois, je pâlissois; si
j'avois entendu votre voix, si vous m'aviez parlé, j'aurois perdu la
force de me soutenir. L'apparition d'un être surnaturel, portant à la
fois dans le coeur l'enchantement et la crainte, ne donneroit point
encore l'idée de ce que j'éprouvai, quand vos yeux se levèrent vers ma
fenêtre comme pour m'implorer, quand devant ma maison, depuis si
long-temps solitaire, je vis celui que j'ai tant pleuré. Léonce, je
l'ai quittée, cette maison que vous veniez de me rendre chère, je l'ai
quittée à l'instant même; il le falloit: si vous étiez revenu, tout
étoit dit, je ne partois plus. Après le récit que je me suis
condamnée, non sans honte, à vous faire, serez-vous indigné contre
moi? Vous inspirerai-je le sentiment amer dont vous m'avez menacée? Ne
me rendrez-vous pas enfin la liberté d'aller en Languedoc? Je suis
cachée dans un lieu où vous ne pouvez me découvrir; et je n'attends
pour me mettre en route, que votre promesse de ne pas me suivre. Ah!
Léonce, quand je sacrifie toute ma destinée à Matilde, voulez-vous
qu'un éclat funeste empoisonne sa vie, sans nous réunir!
Oui, Léonce, votre devoir et le mien, c'est de ne pas rendre Matilde
infortunée. La morale, qui défend de jamais causer le malheur de
personne, est au-dessus de tous les doutes du coeur et de la raison;
plus je souffre, plus je frémis de faire souffrir; et ma sympathie
pour la douleur des autres s'augmente avec mes propres douleurs: ne
vous appuyez point de ce sentiment pour me reprocher vos peines. Votre
malheur à vous, Léonce, c'est le mien; je ne puis tromper assez ma
conscience, pour me persuader que la bonté me commande de ne pas vous
affliger. Ah! c'est à moi, c'est à ma passion que je céderois en
consolant votre coeur; je ne ferai jamais rien pour toi qui ne soit
inspiré par l'amour.
Léonce, pourquoi vous le cacherois-je? je ne dois rien taire après ce
que j'ai dit. Si je n'avois compromis que moi, en passant ma vie avec
vous, si je n'avois détruit que ma réputation et ce contentement
intérieur dont je faisois ma gloire et mon repos, j'aurois livré mon
sort à toutes les adversités qu'entraîne un sentiment condamnable;
j'aurois prosterné devant toi cette fierté, le premier de mes biens,
quand je ne te connoissois pas: quoi qu'il pût en arriver, je te
reverrois, et ce bonheur me feroit vivre, ou me consoleroit de mourir.
Mais il sagit du sort d'une autre, et l'amour même ne pourroit
triompher dans mon coeur des remords que j'éprouverois, si j'immolois
Matilde à mon bonheur. J'ai promis à sa mère mourante de la protéger,
et quelque coupable que fût la malheureuse Sophie, c'est sur cette
promesse que s'est reposée sa dernière pensée. Qui pourroit absoudre
d'un crime envers les morts? Quelle voix diroit qu'ils ont pardonné?
Matilde elle-même n'est-elle pas la compagne de mon enfance? Ne me
suis-je pas liée à son sort en le protégeant? Je recevrois votre vie
qui lui est due; je la dépouillerois à dix-huit ans de tout son
avenir; non, Léonce, accordez à Matilde ce qui suffit à son repos,
votre temps, vos soins; elle ignore que vous m'aimez, elle me devra de
l'ignorer toujours: cette idée me calmera, je l'espère, dans les
momens de désespoir dont je ne puis encore me défendre. Léonce, vous
serez heureux un jour par les affections de famille; vous n'oublierez
pas alors que j'ai renoncé à tout dans cette vie, pour vous assurer le
bonheur des liens domestiques, et vous pourrez mêler un souvenir
tendre de moi à vos jouissances les plus pures.