LETTRE III.

Léonce à Delphine.

Vous partiriez sans me voir! vous! La terre manqueroit sous mes pas,

avant que je cessasse de vous suivre! avez-vous pu penser que vous

échapperiez à mon amour? Il dompteroit tout, et vous-même. Respectez

un sentiment passionné, Delphine, je vous le répète, respectez-le;

vous ne savez pas; en le bravant, quels maux vous attireriez sur nos

têtes.

J'ai été ce matin à votre porte; faible encore, je pouvois à peine me

soutenir; on a refusé de me recevoir! j'ai fait quelques pas dans

votre cour; vos gens ont persisté à m'interdire d'aller plus loin.

Madame d'Artenas étoit chez vous, je n'ai pas voulu faire un éclat;

j'ai levé les yeux vers votre appartement, j'ai cru voir derrière un

rideau votre élégante figure; mais l'ombre même de vous a bientôt

disparu, et votre femme de chambre est venue m'apporter votre lettre,

en me priant, de votre part, de la lire, avant de demander à vous

voir; j'ai obéi, je ne sais quel trouble que je me reproche a disposé

de moi. Si vous alliez quitter votre demeure, si vous partiez à mon

insu, si j'ignorois où vous êtes allée! Non, vous ne voulez pas

condamner votre malheureux amant à vous demander en vain dans chaque

lieu, croyant sans cesse vous voir eu sans cesse vous perdre, et se

précipitant par de vains efforts vers votre image, comme dans ces

songes funestes dont la douleur ne pourroit se prolonger sans donner

la mort.

Delphine! vous qui n'avez jamais pu supporter le spectacle de la

souffrance, est-ce donc moi seul que vous exceptez de votre bonté

compatissante? parce que je vous aime, parce que vous m'aimez aussi,

ma douleur n'est-elle rien? ne regardez-vous pas comme un devoir de la

soulager? oh! qu'avois-je fait aux hommes, qu'avois-je fait à cette

perfide qui m'a donné sa fille, quand je devois consacrer mon sort au

vôtre? Et vous, qui me demandiez de pardonner, de quel droit le

demandiez-vous, si vous êtes plus inflexible pour moi que vous ne

l'avez été pour mes persécuteurs?

Vous refusez de m'entendre, et vous ne savez pas ce que j'ai besoin de

vous dire; jamais, Delphine, jamais je n'ai pu te parler du fond du

coeur, mille circonstances nous ont empêché de nous voir librement;

s'il m'est accordé de t'entretenir une fois, une fois seulement, sans

craindre d'être interrompu, sans compter les heures, je sens que je te

persuaderai. Tu verras que rien de pareil à notre situation ne s'est

encore rencontré; que nous nous sommes choisis, quand nous pouvions

nous choisir, quand nous étions maîtres de disposer de nous-mêmes: il

a fallu nous tromper pour nous désunir; notre âme n'a pris aucun

engagement volontaire; devant ton Dieu, nous sommes libres: ô

Delphine, toi qui respectes, toi qui fais aimer la Providence

éternelle, crois-tu qu'elle m'ait donné les sentimens que j'éprouve,

pour me condamner à les vaincre? quand la nature frémit à l'approche

de la douleur, la nature avertit l'homme de l'éviter; son instinct

seroit-il moins puissant dans les peines de l'âme? si la mienne se

bouleverse par l'idée de te perdre, dois-je m'y résigner? Non, non,

Delphine, je sais ce que les moralistes les plus sévères ont exigé de

l'homme; mais lorsqu'une puissance inconnue met dans mon coeur le

besoin dévorant de te revoir encore, cette puissance, de quelque nom

que tu la nommes, défend impérieusement que je me sépare de toi.

Mon amie, je te le promets, dès que je t'aurai vue, c'est à toi que je

m'en remettrai pour décider de notre sort; mais il faut que je

t'exprime les sentimens qui m'oppressent. Le jour, la nuit, je te

parle, et il me semble que je te montre dans mes sentimens, dans notre

situation, des vérités que tu ignorois, et que seul je puis

t'apprendre; je ne retrouve plus, quand je t'écris, ce que j'avois

pensé: je ne puis aussi, je ne puis communiquer à mes lettres cet

accent que le ciel nous a donné pour convaincre; et s'il est vrai

cependant que si je te parlois, tu consentirois à passer tes jours

avec moi, dans quel état ne me jetteriez-vous pas, Delphine, en me

condamnant, sans m'avoir permis de plaider moi-même pour ma vie?

Vous êtes si forte contre mon malheur! vous devez vous croire certaine

de me refuser, même après m'avoir écouté. Pourquoi donc ne pas me

calmer un moment par ce vain essai, dont votre fermeté triomphera?

Delphine, s'il falloit nous quitter, s'il le falloit, voudriez-vous me

laisser un sentiment amer contre vous? ange de douceur, le

voudriez-vous? Vous n'avez point refusé vos soins, vos consolations

célestes à madame de Vernon, à celle qui nous avoit séparés; et moi,

Delphine, et moi, me croyez-vous si loin de la mort, qu'au moins un

adieu ne me soit pas dû?

Vous avez vu la violence de mon caractère, dans ce jour funeste où,

sans vous, je me serois montré plus implacable encore. Songez quel est

mon supplice, maintenant que je suis renfermé dans ma maison, avec une

femme qui a pris ta place! O Delphine! je suis à cinquante pas de toi,

et je ne puis néanmoins obtenir de te voir! J'envoie dix fois le jour

pour m'assurer que vous n'avez point ordonné les préparatifs de votre

départ; je tressaille comme un enfant à chaque bruit; je fais des plus

simples événemens des présages; tout me semble annoncer que je ne te

verrai plus. Tu parles de ta douleur, Delphine, ton âme douce n'a

jamais éprouvé que des impressions qu'elle pouvoit dominer: mais la

douleur d'un homme est âpre et violente; la force ne peut lutter

long-temps sans triompher ou périr.

Comment as-tu la puissance de supporter l'état où je suis? de refuser

un mot qui le feroit cesser comme par enchantement? je ne te reconnois

pas, mon amie; tu permets à tes idées sur la vertu d'altérer ton

caractère: prends garde, tu vas l'endurcir, tu vas perdre cette bonté

parfaite, le véritable signe de ta nature divine; quand tu te seras

rendue inflexible à ce que j'éprouve, quelle est donc la douleur qui

jamais t'attendrira? c'est la sensibilité qui répand sur tes charmes

une expression céleste; quel échange tu feras, si, en accomplissant ce

que tu nommes des devoirs, tu dessèches ton âme, tu étouffes tous ces

mouvemens involontaires, qui t'inspiroient tes vertus et ton amour!

Ne va point, par de vaines subtilités, distinguer en toi-même ta

conscience de ton coeur; interroge-le ce coeur, repousse-t-il l'idée

de me voir, comme il repousseroit une action vile ou cruelle? non, il

t'entraîne vers moi; c'est ton Dieu, c'est la nature, c'est ton amant

qui te parle, écoute une de ces puissances protectrices de ta

destinée; écoute-les, car c'est au fond de ton âme qu'elles exercent

leur empire; oublie tout ce qui n'est pas nous, nos âmes se suffisent,

anéantissons l'univers dans notre pensée, et soyons heureux.

Heureux!--Sais-tu ce que j'appelle le bonheur? c'est une heure, une

heure d'entretien avec toi, et tu me la refuserois! je me contiens, je

te cache ce que j'éprouve à cette idée; ce n'est point en effrayant

ton âme que je veux la toucher; que ta tendresse seule te fléchisse!

Delphine, une heure! et tu pourras après..... si ton coeur conserve

encore cette barbare volonté, oui, tu pourras après..... te séparer de

moi.

Delphine · 第 122 / 322 题