Réponse de Delphine à Léonce.
_Quel motif pourrait m'empêcher de vous voir?_ Léonce, des sentimens
personnels ou timides n'exercent aucun pouvoir sur moi. Dieu m'est
témoin que, pour tous les intérêts réunis, je ne céderois pas une
heure, une heure qu'il me seroit accordé de passer avec vous sans
remords; mais ce qui me donne la force de dédaigner toutes les
apparences, et de m'élever au-dessus de l'opinion publique elle-même,
c'est la certitude que je n'ai rien fait de mal; je ne crains point
les hommes, tant que ma conscience ne me reproche rien; ils me
feroient trembler, si j'avois perdu cet appui.
Nous sommes bien malheureux: oh! Léonce, croyez-vous que je ne le
sente pas? Tout sembloit d'accord il y a quelques mois, pour nous
assurer la félicité la plus pure. J'étois libre, ma situation et ma
fortune m'assuroient une parfaite indépendance; je vous ai vu, je vous
ai aimé de toutes les facultés de mon âme, et le coup le plus fatal,
celui que la plus légère circonstance, le moindre mot auroit pu
détourner, nous a séparés pour toujours! Mon ami, ne vous reprochez
point notre sort; c'est la destinée, la destinée seule, qui nous a
perdus tous les deux.
Pensez-vous que je ne doive pas aussi m'accuser de mon malheur?
Souvent je me révolte contre cette destinée irrévocable, je m'agite
dans le passé comme s'il étoit encore de l'avenir; je me repens avec
amertume de n'avoir pas été vous trouver, lorsque cent fois je l'ai
voulu. Le désespoir me saisit, au souvenir de cette fierté, de cette
crainte misérable, qui ont enchaîné mes actions, quand mon coeur
m'inspirait l'abandon et le courage.
S'il vous est plus doux, Léonce, quand vous souffrez, de songer, à
quelque heure que ce puisse être, que dans le même instant, Delphine,
votre pauvre amie, accablée de ses peines, implore le ciel pour les
supporter; le ciel qui, jusqu'alors, l'avoit toujours secourue, et
qu'elle implore maintenant en vain: si cette idée tout à la fois
cruelle et douce vous fait du bien, ah! vous pouvez vous y livrer!
Mais que font nos douleurs à nos devoirs? La vertu, que nous adorions
dans nos jours de prospérité, n'est-elle pas restée la même? Doit-elle
avoir moins d'empire sur nous, parce que l'instant d'accomplir ce que
nous admirions est arrivé?
Le sort n'a pas voulu que les plus pures jouissances de la morale et
du sentiment nous fussent accordées. Peut-être, mon ami, la Providence
nous a-t-elle jugés dignes de ce qu'il y a de plus noble au monde, le
sacrifice de l'amour à la vertu. Peut-être.....hélas! j'ai besoin,
pour me soutenir, de ranimer en moi tout ce qui peut exalter mon
enthousiasme, et je sens avec douleur que pour toi, pour toi seul! ô
Léonce, j'éprouve ces élans de l'âme que m'inspiroit jadis le culte
généreux de la vertu.
Ce qui dépend encore de nous, c'est de commander à nos actions; notre
bonheur n'est plus en notre puissance, remettons-en le soin au ciel;
après beaucoup d'efforts, il nous donnera du moins le calme, oui, le
calme à la fin! Quel avenir! de longues douleurs, et le repos des
morts pour unique espoir; n'importe; il faut, Léonce, il faut ou
désavouer les nobles principes dont nous étions si fiers, ou nous
immoler nous-mêmes à ce qu'ils exigent de nous.
Vous apercevrez aisément dans cette lettre à quels combats je suis
livrée. Si vous en concevez plus d'espoir, vous vous tromperez. Je
sais que les devoirs que j'aimois n'ont plus de charmes à mes yeux,
que l'amour a décoloré tous les autres sentimens de ma vie, que j'ai
besoin de lutter à chaque instant contre les affections de mon coeur,
qui m'entraînent toutes vers vous; je le sais, je consens à vous
l'apprendre; mais c'est parce que je suis résolue à ne plus vous voir.
Vous dirois-je le secret de ma foiblesse, si, déterminée au plus
grand, au plus cruel, au plus courageux des sacrifices, je ne me
croyais pas dispensée de tout autre effort?
Je suivrai le projet que j'avois formé avant votre retour d'Espagne;
qu'y a-t-il de changé depuis ce retour? Je vous ai vu, et voilà ce qui
me persuade que de nouveaux obstacles s'opposent à mon départ. Le plus
grand des dangers, c'est de vous voir; c'est contre ce seul péril, ce
seul bonheur, qu'il faut s'armer. Ne vous irritez pas de cette
détermination, songez à ce qu'elle me coûte, ayez pitié de moi, que
tout votre amour soit de la pitié!
Je m'essaie à roidir mon âme pour exécuter ma résolution; mais
savez-vous quelle est ma vie, le savez-vous?.....Je ne me permets pas
un instant de loisir, afin d'étourdir, s'il se peut, mon coeur.
J'invente une multitude d'occupations inutiles, pour amortir sous leur
poids l'activité de mes pensées; tantôt je me promène dans mon jardin
avec rapidité, pour obtenir le sommeil par la fatigue; tantôt
désespérant d'y parvenir, je prends de l'opium le soir, afin de
m'endormir quelques heures. Je crains d'être seule avec la nuit, qui
laisse toute sa puissance à la douleur, et n'affoiblit que la raison.
Je serois déjà partie, si vous ne m'aviez pas annoncé que vous me
suivriez; je vous demande votre parole de ne pas exécuter ce projet.
Quel éclat, qu'une telle démarche! Quel tort envers votre femme, dont
le bonheur, à plusieurs titres, doit m'être toujours sacré! et que
gagneriez-vous, si vous persistiez dans cette résolution insensée? Au
milieu de la route, dans quelques lieux glacés par l'hiver, je vous
reverrois encore, et je mourrois de douleur à vos pieds, si je ne me
sentois pas la force de remplir mon devoir en vous quittant pour
jamais.
Léonce, il y a dans la destinée des événemens dont jamais on ne se
relève, et lutter contre leur pouvoir, c'est tomber plus bas encore
dans l'abîme des douleurs. Méritons par nos vertus la protection d'un
Dieu de bonté; nous ne pouvons plus rien faire pour nous qui nous
réussisse; essayons d'une vie dévouée, d'une vie de sacrifices et de
devoirs; elle a donné presque du bonheur à des âmes vertueuses.
Regardez madame d'Ervins, victime de l'amour et du repentir, elle va
s'enfermer pour jamais dans un couvent: elle a refusé la main de son
amant, elle renonce à la félicité suprême, et cette félicité cependant
n'auroit coûté de larmes à personne.
C'est moi qui résiste à vos prières, et c'est moi cependant qui
emporterai dans mon coeur un sentiment que rien ne pourra détruire.
Quand je me croyois dédaignée, insultée même par vous, je vous aimois,
je cherchois à me trouver des torts pour excuser votre injustice. Ah!
ne m'oubliez pas; y a-t-il un devoir qui vous commande de m'oublier?
Quand il existeroit, ce devoir, qu'il soit désobéi. Si je me sentois
une seconde fois abandonnée de votre affection, s'il falloit rentrer
dans la ténébreuse solitude de la vie, je ne le supporterois plus.
Léonce, établissons entre nous quelques rapports qui nous soient à
jamais chers. Tous les ans, le deux de décembre, le jour où vous avez
cessé de me croire coupable, allez dans cette église où je vous ai vu,
car je ne puis me résoudre à le nier, dans cette église où je vous ai
vu donner votre main à Matilde. Pensez à moi dans ce lieu même,
appuyez-vous sur la colonne derrière laquelle j'ai entendu le serment
qui devoit causer ma douleur éternelle. Ah! pourquoi mes cris ne se
sont-ils pas fait entendre! je n'aurois bravé que les hommes, et
maintenant je braverois Dieu même, en me livrant à vous voir.
Léonce, jusqu'à ce jour je puis présenter une vie sans tache à l'Être
suprême; si tu ne veux pas que je conserve ce trésor, prononce que
j'ai assez vécu, j'en recevrai l'ordre de ta main avec joie. Quand je
me sentirai prête à mourir, j'aurai encore un moment de bonheur qui
vaut tout ce qui m'attend; je me permettrai de t'appeler auprès de
moi, de te répéter que je t'aime; le veux-tu? dis-le moi. Va, ce désir
ne seroit point cruel: ne te suffit-il pas que mon coeur, juge du
tien, en fût reconnoissant?
Je me perds en vous écrivant, je ne suis plus maîtresse de moi-même;
il faut encore que je m'interdise ce dernier plaisir. Adieu.