Léonce à Delphine.
Paris, ce 4 décembre 1790.
La perfidie des hommes nous a séparés, ma Delphine; que l'amour nous
réunisse: effaçons le passé de notre souvenir; que nous font les
circonstances extérieures dont nous sommes environnés? N'aperçois-tu
pas tous les objets qui nous entourent comme à travers un nuage?
Sens-tu leur réalité? Je ne crois à rien qu'à toi: je sais confusément
qu'on m'a indignement trompé; que je l'ai reproché à une femme
mourante; que sa fille se dit ma femme; je le sais: mais une seule
image se détache de l'obscurité, de l'incertitude de mes souvenirs,
c'est toi, Delphine: je te vois au pied de ce lit de mort, cherchant à
contenir ma fureur, me regardant avec douceur, avec amour; je veux
encore ce regard; seul, il peut calmer l'agitation brûlante qui
m'empêche de reprendre des forces.
Mon excellent ami Barton n'a-t-il pas prétendu hier que ton intention
étoit de partir, et de partir sans me voir! Je ne l'ai pas cru, mon
amie: quel plaisir ton âme douce trouveroit-elle à me faire courir en
insensé sur tes traces? Tu n'as pas l'idée, jamais tu ne peux l'avoir,
que je me résigne à vivre sans toi! Non, parce que la plus atroce
combinaison m'a empêché d'être ton époux, je ne consentirai point à te
voir un jour, une heure de moins que si nous étions unis l'un à
l'autre; nous le sommes, tout est mensonge dans mes autres liens, il
n'y a de vrai que mon amour, que le tien; car tu m'aimes, Delphine! Je
t'en conjure, dis-moi, le jour, le jour où j'ai formé cet hymen qui ne
peut exister qu'aux yeux du monde, cet hymen dont tous les sermens
sont nuls, puisqu'ils supposoient tous que tu avois cessé de m'aimer,
n'étois-tu pas derrière une colonne, témoin de cette fatale cérémonie?
Je crus alors que mon imagination seule avoit créé cette illusion;
mais s'il est vrai que c'étoit toi-même que je voyois, comment ne
t'es-tu pas jetée dans mes bras? Pourquoi n'as-tu pas redemandé ton
amant à la face du ciel? Ah! j'aurois reconnu ta voix; ton accent eût
suffi pour me convaincre de ton innocence; et, devant ce même autel,
plaçant ta main sur mon coeur, c'est à toi que j'aurois juré l'amour
que je ne ressentois que pour toi seule.
Mais qu'importe cette cérémonie! elle est vaine, puisque c'est à
Matilde qu'elle m'a lié. Ce n'est pas Delphine, dont l'esprit
supérieur s'affranchit à son gré de l'opinion du monde, ce n'est pas
elle qui repoussera l'amour par un timide respect pour les jugemens
des hommes. Ton véritable devoir, c'est de m'aimer; ne suis-je pas ton
premier choix? Ne suis-je pas le seul être pour qui ton âme céleste
ait senti cette affection durable et profonde, dont le sort de ta vie
dépendra? Oh! mon amie, quoique personne ne puisse te voir sans
t'admirer, moi seul je puis jouir avec délices de chacune de tes
paroles; moi seul je ne perds pas le moindre de tes regards. Aime-moi,
pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. Aime-moi,
pour être fière de toi-même; car je t'apprendrai tout ce que tu vaux.
Je te découvrirai des vertus, des qualités, des séductions que tu
possèdes sans le savoir.
Oh Delphine! les lois de la société ont été faites pour l'universalité
des hommes; mais quand un amour sans exemple dévore le coeur, quand
une perfidie presque aussi rare a séparé deux êtres qui s'étoient
choisis, qui s'étoient aimés, qui s'étoient promis l'un à l'autre,
penses-tu qu'aucune de ces lois, calculées pour les circonstances
ordinaires de la vie, doive subjuger de tels sentimens? Si devant les
tribunaux, je démontrois que c'est par l'artifice le plus infâme qu'on
a extorqué mon consentement, ne décideroient-ils pas que mon mariage
doit être cassé? Et parce que je n'ai que des preuves morales à
alléguer, et parce que l'honneur du monde ne me permet pas de les
donner, ne puis-je donc pas prononcer dans ma conscience le jugement
que confirmeroient les lois, si je les interrogeois? Ne puis-je pas me
déclarer libre au fond de mon coeur?
Hélas! je le sais, il m'est interdit de te donner mon nom, de me
glorifier de mon amour en présence de toute la terre, de te défendre,
de te protéger comme ton époux; il faut que tu renonces pour moi à
l'existence que je ne puis te promettre dans le monde, et que tant
d'autres mettroient à tes pieds. Mais, j'en suis sûr, tu me feras
volontiers ce sacrifice, tu ne voudras pas punir un malheureux de
l'indigne fausseté dont il a été la victime. Ah! s'il s'accusoit,
l'infortuné, d'avoir cru trop facilement la calomnie, s'il se
reprochoit sa conduite avec désespoir, s'il étoit prêt à détester son
caractère, c'est alors surtout, c'est alors, Delphine, que tu
sentirois le besoin de consoler cet ami, qui ne pourroit trouver aucun
repos au fond de son coeur. Oui, je hais tour à tour les auteurs de
mes maux et moi-même; mes amères pensées me promènent sans cesse de
l'indignation contre la conduite des autres, à l'indignation contre
mes propres fautes.
Je ne veux te rien cacher, Delphine; en te faisant connoître tous les
sacrifices que je te demande, je n'effraierai point ton coeur
généreux. Notre union, quels que soient mes soins pour honorer et
respecter ce que j'adore, nuira plus à ta réputation qu'à la mienne.
Cette crainte t'arrêteroit-elle? J'aurois moins le droit qu'un autre
de la condamner; mais entends-moi, Delphine, que des motifs
raisonnables ou puériles, nobles ou foibles, t'éloignent de moi,
n'importe! je ne survivrai point à notre séparation. Maintenant que tu
le sais, c'est à toi seule qu'il appartient de juger quelle est la
puissance de ta volonté; a-t-elle assez de force pour te soutenir
contre le regret de ma mort? Delphine, en es-tu certaine? prends
garde, je ne le crois pas.
Si je t'avois rencontrée depuis que ma destinée est enchaînée à
Matilde, j'aurois dû, j'aurois peut-être su résister à l'amour; mais
t'avoir connue quand j'étois libre! avoir été l'objet de ton choix, et
s'être lié à une autre! c'est un crime qui doit être puni; et je me
prendrai pour victime, si tu attaches à ma faille des suites si
funestes, que mon coeur soit à jamais dévoré par le repentir.
Quoi! mon bonheur me seroit ravi, non par la nécessité, non par le
hasard, mais par une action volontaire, par une action irréparable!
qu'ils vivent ceux qui peuvent soutenir ce mot, _l'irréparable_! Moi,
je le crois sorti des enfers, il n'est pas de la langue des hommes;
leur imagination ne peut le supporter; c'est l'éternité des peines
qu'il annonce; il exprime à lui seul ses tourmens les plus cruels.
Les emportemens de mon caractère ne m'avoient jamais donné l'idée de
la fureur qui s'empare de moi, quand je me dis que je pourrais te
perdre, et te perdre par l'effet de mes propres résolutions, des
sentimens auxquels je me suis livré, des mots que j'ai prononcés.
Delphine, en exprimant cette crainte, qui me poursuit sans relâche,
j'ai été obligé de m'interrompre; j'étois retombé dans l'accès de rage
où tu m'as vu, lorsque j'accusois sans pitié madame de Vernon. Je me
suis répété, pour me calmer, que tu ne braverois pas mon désespoir.
Oh! ma Delphine, je te verrai, je te verrai sans cesse.
Demain, on m'assure que je serai en état de sortir, j'irai chez vous:
votre porte pourroit-elle m'être refusée? Mais d'où vient cette
terreur! ne connois-je pas ton coeur généreux, ton esprit éminemment
doué de courage et d'indépendance! Quel motif pourroit t'empêcher
d'avoir pitié d'un malheureux qui t'est cher, et qui ne peut plus
vivre sans toi?