LETTRE XLII.

Delphine à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 31 novembre.

Madame de Vernon a été aujourd'hui véritablement sublime; plus son

danger augmente, plus son âme s'élève. Ah! que ne peut-elle vivre

encore! elle donneroit, j'en suis sûre, pendant le reste de sa vie,

l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avoit passé la nuit à la

veiller, est montée chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mère étoit

plus mal que le jour précédent, et qu'il ne restoit plus aucun

espoir.--Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui

parliez de la nécessité d'accomplir ses devoirs de religion: je vous

en conjure, ayez ce courage; il aura plus de mérite avec vos opinions

qu'avec les miennes, et vous m'éviterez le plus cruel des malheurs, en

sauvant ma pauvre mère de la perdition qui la menace. Mon confesseur

est ici, c'est un prêtre d'une dévotion exemplaire; il prie pour nous

dans ma chambre, et m'a déjà dit la messe pour obtenir du ciel que ma

mère meure dans le sein de notre Église: cependant que peuvent ses

prières, si ma mère n'y réunit pas les siennes! Ma chère cousine,

persuadez-la! quelle que soit sa réponse, je lui parlerai, c'est mon

devoir; mais si elle étoit bien préparée, si elle savoit qu'une

personne aussi philosophe.... Je ne le dis pas pour vous offenser,

vous le croyez bien; mais enfin, si elle savoit qu'une personne du

monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de

sa religion, peut-être qu'elle ne seroit pas retenue par le faux amour

propre qui l'endurcit. Ma chère cousine, je vous en conjure....--Et

elle me serroit les mains en me suppliant, avec une ardeur que je ne

lui avois jamais connue. Je m'engageai de nouveau à parler à madame de

Vernon; je pensois en effet qu'on devoit du respect aux cérémonies de

la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules même les moins

fondés des personnes qui nous aiment, méritent des égards; je demandai

toutefois instamment à Matilde, de se conduire dans cette occasion

avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyoit son devoir,

mais de ne point tourmenter sa mère. Je descendis chez madame de

Vernon, j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la

voyant, recula brusquement, et ne voulut point entrer. Madame de

Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en promettant de

revenir le soir même passer la nuit auprès d'elle avec moi.--Eh bien!

me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fûmes seules,

un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin.--Sophie, lui

répondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sûre

de ramener votre coeur à tous les sentimens pour lesquels il étoit

fait.--Ah! la vie, me dit-elle, il ne s'agit plus de cela; mais si

votre amitié me reste, je me croirai moins coupable, et je mourrai

tranquille.--Ah! sans doute, repris-je, elle vous reste, elle vous est

rendue cette amitié si tendre; à la voix de ce qui nous fut cher, le

souvenir du passé doit toujours renaître, rien ne peut l'anéantir; il

se retire au fond de notre coeur, lors même qu'on croit l'avoir

oublié: jugez ce que j'éprouve à présent que vous souffrez, que vous

m'aimez, et que je vous vois prête à devenir ce que je vous croyois,

ce que la nature avoit voulu que vous fussiez!--Douce personne!

interrompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus

tranquillement que je ne l'ai mérité.

--Il me reste, lui dis-je, un pénible devoir à remplir auprès de vous;

mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous

présenter des idées qui pourroient effrayer toute autre femme. Votre

fille désire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la

religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades;

elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui

accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple,

en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui

édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve

de respect pour la morale et la Divinité.--Madame de Vernon réfléchit

un moment, avant de me répondre; puis elle me dit:--Ma chère Delphine,

je ne consentirai point à ce que vous me demandez; ce qui a souillé ma

vie, c'est la dissimulation; je ne veux pas que le dernier acte de mon

existence participe à ce caractère. J'ai toujours blâmé les cérémonies

des catholiques auprès des mourans; elles ont quelque chose de sombre

et de terrible, qui ne s'allie point avec l'idée que je me fais de la

bonté de l'Être suprême. J'ai surtout une invincible répugnance pour

ouvrir mon âme à un prêtre, peut-être même à toute autre personne qu'à

vous; je sens qu'il me seroit impossible de parler avec confiance à un

homme que je ne connois point, ni de recevoir aucune consolation de

cette voix, jusqu'alors étrangère à mon coeur. Je crois que si l'on me

contraignoit à voir un prêtre, je ne lui dirois pas une seule de mes

pensées ni de mes actions secrètes; j'aurois l'air de me confesser, et

je ne me confesserois sûrement pas; je me donnerois ainsi la fausse

apparence de la foi que je n'aurois point. J'ai trop usé de la feinte;

c'en est assez, je ne veux point interrompre la jouissance, hélas!

trop nouvelle, que la sincérité me fait goûter, depuis que mon âme s'y

est livrée. Ce n'est pas assurément que je repousse les idées

religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que

j'espère, ma chère Delphine, pour me soutenir dans cette disposition;

mais si je mêlois à ce que j'éprouve réellement des démonstrations

forcées, je tarirois la source de l'émotion salutaire que vous avez

fait naître en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit,

ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chère

Delphine, consacrez ces momens, qui sont peut-être les derniers, à

remplir mon âme de toutes les idées qui peuvent à la fois la fortifier

et l'attendrir; mais ayez la bonté d'annoncer à ma fille mes refus;

ils sont irrévocables.--Je connoissois le caractère positif de madame

de Vernon; mon insistance eût été inutile; je lui promis donc ce

qu'elle désiroit.--Suivez, ma chère Sophie, lui dis-je, suivez les

impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles élèvent

toutes vers un Dieu qui se manifeste à nous, par chacun des bons

mouvemens de notre âme.

--Je me suis occupée, ajouta madame de Vernon, de tous les intérêts

qui pouvoient dépendre de moi; j'ai assuré autant qu'il m'étoit

possible vos créances sur mon héritage; j'ai réglé avec le plus grand

soin les intérêts de ma fille; enfin, et ce devoir étoit le plus

impérieux de tous, j'ai écrit à Léonce une lettre qui contient dans

les plus grands détails, l'histoire malheureuse des torts que j'ai eus

envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que

vous m'avez rendus; je lui dis positivement que c'est à votre

générosité que ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée en dot.

Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de

l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifiée

auprès de Léonce. Je le renvoie à vous, pour savoir si j'ai mérité

qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans

cette lettre qui l'adoucît en ma faveur; ma fierté souffroit, je

l'avoue, de faire des aveux si humilians à un homme qui ne m'a jamais

aimée, et qui éprouvera sûrement, en lisant ma lettre, le dernier

degré de l'indignation. Cette pensée, qui m'étoit toujours présente,

m'a peut-être inspiré des expressions dont la sécheresse ne s'accorde

pas avec ce que j'éprouve. Mais enfin, c'est à vous, à vous seule, que

je pouvois confier mon repentir. Je n'ai pas dit à Léonce dans quel

état de santé j'étois; ma mort le lui apprendra: je n'ai pu même me

résoudre à lui recommander le bonheur de Matilde; une prière de moi ne

peut que l'irriter: mais c'est entre vos mains, ma chère Delphine, que

je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas, assurément, le droit de

donner des conseils à la vertu même; cependant, je vous en conjure,

contentez-vous de reconquérir l'estime et l'admiration de Léonce, et

ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sûre, rendroit trois

personnes très-malheureuses.--Nous irons ensemble, je l'espère, lui

répondis-je, auprès de ma belle-soeur, comme nous en avions formé le

projet, et je ne quitterai plus sa retraite.

--Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose encore m'en

flatter, s'écria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur,

le ciel réparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux

moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me haïr; adoucissez ce

sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre

quelquefois parler avec bonté de votre coupable amie.--Elle continua

pendant assez long-temps encore à m'entretenir avec la même douceur,

le même calme, et la même certitude de mourir. Il sembloit que cette

conviction eût dégagé son esprit de toutes les fausses idées dont elle

s'étoit fait un système. Ses qualités naturelles reparoissoient, elle

se plaisoit dans les bons sentimens auxquels elle se livroit; et

quoique la retrouver ainsi dût augmenter mes regrets, j'éprouvois une

sorte de bien-être en revenant à l'estimer. Je jouissois de ce qu'elle

me rendoit son image, et me permettoit de me souvenir d'elle, sans

rougir de l'avoir si tendrement aimée. Quoiqu'il ne me restât plus

l'espérance de la conserver, il m'étoit cependant très-pénible de

l'entendre parler si long-temps, malgré la défense des médecins. Je la

lui rappelai avec instance.--Quoi! me dit-elle, ne voyez vous pas

qu'il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre! il y a seulement

trois jours, ma chère Delphine, que je suis contente de moi;

laissez-moi donc vous communiquer toutes mes pensées, apprendre de

vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur

que vous prierez pour moi, avec cette voix angélique qui doit pénétrer

jusqu'à lui; mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez

dans quelques heures: j'entends madame de Lebensei qui revient; elle

me plaît, elle a l'air de m'aimer: et ma fille, hélas! j'ai mérité ce

que j'éprouve, jamais aucune confiance n'a existé entre nous. Adieu

pour un moment, Delphine; mon cher enfant, adieu.--Elle me dit ces

derniers mots avec le même accent, le même geste que dans sa grâce et

dans sa santé parfaites. Cet éclair de vie, à travers les ombres de la

mort, m'émut profondément, et je m'éloignai pour lui cacher mes

pleurs.

En remontant chez moi, je trouvai Matilde qui m'attendoit: il fallut

lui dire le refus de sa mère; elle en éprouva d'abord une douleur qui

me toucha: mais bientôt, m'annonçant ce qu'elle appeloit son devoir,

j'eus à combattre les projets les plus durs et les plus violens. Elle

me répéta plusieurs fois qu'elle vouloit entrer chez sa mère, lui

mener le prêtre quand il reviendroit, et la sauver enfin à tout prix.

Elle accusoit madame de Lebensei de tout le mal, et se croyoit obligée

de ne pas approcher du lit de sa mère mourante, tant qu'auprès de ce

lit il y avoit une femme divorcée. Que sais-je! ses discours étoient

un mélange de tout ce qu'un esprit borné et une superstition fanatique

peuvent produire, dans une personne qui n'est pas méchante, mais dont

le coeur n'est pas assez sensible pour l'emporter sur toutes ses

erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser:

Thérèse en a de semblables; mais son caractère doux et tendre puise à

la même source des sentimens tout-à-fait opposés.

J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison,

pour arriver jusqu'à la conviction de Matilde; on l'avoit munie d'une

phrase contre tous les argumens possibles. Cette phrase ne répondoit à

rien; mais elle suffisoit pour l'entretenir dans son opiniâtreté. Je

n'aurois rien obtenu d'elle, si j'avois continué à chercher à la

persuader; mais j'eus heureusement l'idée de lui proposer un délai de

vingt-quatre heures; elle saisit cette offre, qui, peut-être, la

tiroit de son embarras intérieur. Hélas! qui sait si Sophie sera en

vie dans vingt-quatre heures! je ne la quitterai plus, de peur que

Matilde, revenant à ses premières idées, ne la tourmentât pendant que

je n'y serois pas.

Quoique je sois vivement occupée de l'état de madame de Vernon, je ne

puis repousser une idée qui me revient sans cesse. Il y a sept jours

aujourd'hui que Léonce attendoit ma justification, et qu'il ne l'a pas

reçue; dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de

Vernon; quelle impression recevra-t-il alors? quel sentiment

éprouvera-t-il pour moi? Ah! je ne le saurai pas, je ne dois pas le

savoir. Adieu, ma soeur; hélas! mon voyage ne sera pas long-temps

retardé, et la pauvre Sophie aura cessé de vivre, avant même que M. de

Mondoville ait pu répondre à sa lettre.

Delphine · 第 114 / 322 题