Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 31 novembre.
Madame de Vernon a été aujourd'hui véritablement sublime; plus son
danger augmente, plus son âme s'élève. Ah! que ne peut-elle vivre
encore! elle donneroit, j'en suis sûre, pendant le reste de sa vie,
l'exemple de toutes les vertus. Sa fille, qui avoit passé la nuit à la
veiller, est montée chez moi ce matin; elle m'a dit que sa mère étoit
plus mal que le jour précédent, et qu'il ne restoit plus aucun
espoir.--Il faut donc, ajouta-t-elle, il faut absolument que vous lui
parliez de la nécessité d'accomplir ses devoirs de religion: je vous
en conjure, ayez ce courage; il aura plus de mérite avec vos opinions
qu'avec les miennes, et vous m'éviterez le plus cruel des malheurs, en
sauvant ma pauvre mère de la perdition qui la menace. Mon confesseur
est ici, c'est un prêtre d'une dévotion exemplaire; il prie pour nous
dans ma chambre, et m'a déjà dit la messe pour obtenir du ciel que ma
mère meure dans le sein de notre Église: cependant que peuvent ses
prières, si ma mère n'y réunit pas les siennes! Ma chère cousine,
persuadez-la! quelle que soit sa réponse, je lui parlerai, c'est mon
devoir; mais si elle étoit bien préparée, si elle savoit qu'une
personne aussi philosophe.... Je ne le dis pas pour vous offenser,
vous le croyez bien; mais enfin, si elle savoit qu'une personne du
monde, comme vous, est d'avis qu'elle doit se conformer aux devoirs de
sa religion, peut-être qu'elle ne seroit pas retenue par le faux amour
propre qui l'endurcit. Ma chère cousine, je vous en conjure....--Et
elle me serroit les mains en me suppliant, avec une ardeur que je ne
lui avois jamais connue. Je m'engageai de nouveau à parler à madame de
Vernon; je pensois en effet qu'on devoit du respect aux cérémonies de
la religion qu'on professe; et d'ailleurs les scrupules même les moins
fondés des personnes qui nous aiment, méritent des égards; je demandai
toutefois instamment à Matilde, de se conduire dans cette occasion
avec beaucoup de douceur, de remplir ce qu'elle croyoit son devoir,
mais de ne point tourmenter sa mère. Je descendis chez madame de
Vernon, j'y trouvai madame de Lebensei. Madame de Mondoville, en la
voyant, recula brusquement, et ne voulut point entrer. Madame de
Lebensei me laissa seule avec madame de Vernon, en promettant de
revenir le soir même passer la nuit auprès d'elle avec moi.--Eh bien!
me dit madame de Vernon en me tendant la main quand nous fûmes seules,
un mot de vous sur ma lettre, j'en ai besoin.--Sophie, lui
répondis-je, je demande au ciel de vous rendre la vie, et je suis sûre
de ramener votre coeur à tous les sentimens pour lesquels il étoit
fait.--Ah! la vie, me dit-elle, il ne s'agit plus de cela; mais si
votre amitié me reste, je me croirai moins coupable, et je mourrai
tranquille.--Ah! sans doute, repris-je, elle vous reste, elle vous est
rendue cette amitié si tendre; à la voix de ce qui nous fut cher, le
souvenir du passé doit toujours renaître, rien ne peut l'anéantir; il
se retire au fond de notre coeur, lors même qu'on croit l'avoir
oublié: jugez ce que j'éprouve à présent que vous souffrez, que vous
m'aimez, et que je vous vois prête à devenir ce que je vous croyois,
ce que la nature avoit voulu que vous fussiez!--Douce personne!
interrompit-elle, vos paroles me font du bien, et je meurs plus
tranquillement que je ne l'ai mérité.
--Il me reste, lui dis-je, un pénible devoir à remplir auprès de vous;
mais votre raison est si forte, que je ne crains point de vous
présenter des idées qui pourroient effrayer toute autre femme. Votre
fille désire avec ardeur que vous remplissiez les devoirs que la
religion catholique prescrit aux personnes dangereusement malades;
elle y attache le plus grand prix; il me semble que vous devez lui
accorder cette satisfaction. D'ailleurs vous donnerez un bon exemple,
en vous conformant, dans ce moment solennel, aux pratiques qui
édifient les catholiques; le commun des hommes croit y voir une preuve
de respect pour la morale et la Divinité.--Madame de Vernon réfléchit
un moment, avant de me répondre; puis elle me dit:--Ma chère Delphine,
je ne consentirai point à ce que vous me demandez; ce qui a souillé ma
vie, c'est la dissimulation; je ne veux pas que le dernier acte de mon
existence participe à ce caractère. J'ai toujours blâmé les cérémonies
des catholiques auprès des mourans; elles ont quelque chose de sombre
et de terrible, qui ne s'allie point avec l'idée que je me fais de la
bonté de l'Être suprême. J'ai surtout une invincible répugnance pour
ouvrir mon âme à un prêtre, peut-être même à toute autre personne qu'à
vous; je sens qu'il me seroit impossible de parler avec confiance à un
homme que je ne connois point, ni de recevoir aucune consolation de
cette voix, jusqu'alors étrangère à mon coeur. Je crois que si l'on me
contraignoit à voir un prêtre, je ne lui dirois pas une seule de mes
pensées ni de mes actions secrètes; j'aurois l'air de me confesser, et
je ne me confesserois sûrement pas; je me donnerois ainsi la fausse
apparence de la foi que je n'aurois point. J'ai trop usé de la feinte;
c'en est assez, je ne veux point interrompre la jouissance, hélas!
trop nouvelle, que la sincérité me fait goûter, depuis que mon âme s'y
est livrée. Ce n'est pas assurément que je repousse les idées
religieuses; mon coeur les embrasse avec joie, et c'est en vous que
j'espère, ma chère Delphine, pour me soutenir dans cette disposition;
mais si je mêlois à ce que j'éprouve réellement des démonstrations
forcées, je tarirois la source de l'émotion salutaire que vous avez
fait naître en moi. Madame de Lebensei voulant me veiller cette nuit,
ma fille choisira ce temps pour se reposer; restez avec moi, chère
Delphine, consacrez ces momens, qui sont peut-être les derniers, à
remplir mon âme de toutes les idées qui peuvent à la fois la fortifier
et l'attendrir; mais ayez la bonté d'annoncer à ma fille mes refus;
ils sont irrévocables.--Je connoissois le caractère positif de madame
de Vernon; mon insistance eût été inutile; je lui promis donc ce
qu'elle désiroit.--Suivez, ma chère Sophie, lui dis-je, suivez les
impulsions de votre coeur; quand elles sont pures, elles élèvent
toutes vers un Dieu qui se manifeste à nous, par chacun des bons
mouvemens de notre âme.
--Je me suis occupée, ajouta madame de Vernon, de tous les intérêts
qui pouvoient dépendre de moi; j'ai assuré autant qu'il m'étoit
possible vos créances sur mon héritage; j'ai réglé avec le plus grand
soin les intérêts de ma fille; enfin, et ce devoir étoit le plus
impérieux de tous, j'ai écrit à Léonce une lettre qui contient dans
les plus grands détails, l'histoire malheureuse des torts que j'ai eus
envers vous deux. Cette lettre lui apprendra aussi les services que
vous m'avez rendus; je lui dis positivement que c'est à votre
générosité que ma fille doit la terre qu'elle lui a apportée en dot.
Cette lettre sera remise par un de mes gens au courrier de
l'ambassadeur d'Espagne, et dans huit jours vous serez justifiée
auprès de Léonce. Je le renvoie à vous, pour savoir si j'ai mérité
qu'il me pardonne. Je n'ai pu prendre sur moi de rien mettre dans
cette lettre qui l'adoucît en ma faveur; ma fierté souffroit, je
l'avoue, de faire des aveux si humilians à un homme qui ne m'a jamais
aimée, et qui éprouvera sûrement, en lisant ma lettre, le dernier
degré de l'indignation. Cette pensée, qui m'étoit toujours présente,
m'a peut-être inspiré des expressions dont la sécheresse ne s'accorde
pas avec ce que j'éprouve. Mais enfin, c'est à vous, à vous seule, que
je pouvois confier mon repentir. Je n'ai pas dit à Léonce dans quel
état de santé j'étois; ma mort le lui apprendra: je n'ai pu même me
résoudre à lui recommander le bonheur de Matilde; une prière de moi ne
peut que l'irriter: mais c'est entre vos mains, ma chère Delphine, que
je remets le sort de ma fille. Je n'ai pas, assurément, le droit de
donner des conseils à la vertu même; cependant, je vous en conjure,
contentez-vous de reconquérir l'estime et l'admiration de Léonce, et
ne rallumez pas un sentiment qui, j'en suis sûre, rendroit trois
personnes très-malheureuses.--Nous irons ensemble, je l'espère, lui
répondis-je, auprès de ma belle-soeur, comme nous en avions formé le
projet, et je ne quitterai plus sa retraite.
--Nous irons! ce mot ne me convient plus; mais j'ose encore m'en
flatter, s'écria madame de Vernon en joignant les mains avec ardeur,
le ciel réparera le mal que j'ai fait, et vous donnera de nouveaux
moyens de bonheur. Votre belle-soeur doit me haïr; adoucissez ce
sentiment, afin qu'elle puisse, sans amertume, vous entendre
quelquefois parler avec bonté de votre coupable amie.--Elle continua
pendant assez long-temps encore à m'entretenir avec la même douceur,
le même calme, et la même certitude de mourir. Il sembloit que cette
conviction eût dégagé son esprit de toutes les fausses idées dont elle
s'étoit fait un système. Ses qualités naturelles reparoissoient, elle
se plaisoit dans les bons sentimens auxquels elle se livroit; et
quoique la retrouver ainsi dût augmenter mes regrets, j'éprouvois une
sorte de bien-être en revenant à l'estimer. Je jouissois de ce qu'elle
me rendoit son image, et me permettoit de me souvenir d'elle, sans
rougir de l'avoir si tendrement aimée. Quoiqu'il ne me restât plus
l'espérance de la conserver, il m'étoit cependant très-pénible de
l'entendre parler si long-temps, malgré la défense des médecins. Je la
lui rappelai avec instance.--Quoi! me dit-elle, ne voyez vous pas
qu'il me reste à peine vingt-quatre heures à vivre! il y a seulement
trois jours, ma chère Delphine, que je suis contente de moi;
laissez-moi donc vous communiquer toutes mes pensées, apprendre de
vous si elles sont bonnes, si elles sont dignes de ce Dieu protecteur
que vous prierez pour moi, avec cette voix angélique qui doit pénétrer
jusqu'à lui; mais allez vous reposer, ajouta-t-elle; vous redescendrez
dans quelques heures: j'entends madame de Lebensei qui revient; elle
me plaît, elle a l'air de m'aimer: et ma fille, hélas! j'ai mérité ce
que j'éprouve, jamais aucune confiance n'a existé entre nous. Adieu
pour un moment, Delphine; mon cher enfant, adieu.--Elle me dit ces
derniers mots avec le même accent, le même geste que dans sa grâce et
dans sa santé parfaites. Cet éclair de vie, à travers les ombres de la
mort, m'émut profondément, et je m'éloignai pour lui cacher mes
pleurs.
En remontant chez moi, je trouvai Matilde qui m'attendoit: il fallut
lui dire le refus de sa mère; elle en éprouva d'abord une douleur qui
me toucha: mais bientôt, m'annonçant ce qu'elle appeloit son devoir,
j'eus à combattre les projets les plus durs et les plus violens. Elle
me répéta plusieurs fois qu'elle vouloit entrer chez sa mère, lui
mener le prêtre quand il reviendroit, et la sauver enfin à tout prix.
Elle accusoit madame de Lebensei de tout le mal, et se croyoit obligée
de ne pas approcher du lit de sa mère mourante, tant qu'auprès de ce
lit il y avoit une femme divorcée. Que sais-je! ses discours étoient
un mélange de tout ce qu'un esprit borné et une superstition fanatique
peuvent produire, dans une personne qui n'est pas méchante, mais dont
le coeur n'est pas assez sensible pour l'emporter sur toutes ses
erreurs. Ce ne sont point ses opinions seules qu'il faut en accuser:
Thérèse en a de semblables; mais son caractère doux et tendre puise à
la même source des sentimens tout-à-fait opposés.
J'essayai vainement, pendant une heure, toutes les armes de la raison,
pour arriver jusqu'à la conviction de Matilde; on l'avoit munie d'une
phrase contre tous les argumens possibles. Cette phrase ne répondoit à
rien; mais elle suffisoit pour l'entretenir dans son opiniâtreté. Je
n'aurois rien obtenu d'elle, si j'avois continué à chercher à la
persuader; mais j'eus heureusement l'idée de lui proposer un délai de
vingt-quatre heures; elle saisit cette offre, qui, peut-être, la
tiroit de son embarras intérieur. Hélas! qui sait si Sophie sera en
vie dans vingt-quatre heures! je ne la quitterai plus, de peur que
Matilde, revenant à ses premières idées, ne la tourmentât pendant que
je n'y serois pas.
Quoique je sois vivement occupée de l'état de madame de Vernon, je ne
puis repousser une idée qui me revient sans cesse. Il y a sept jours
aujourd'hui que Léonce attendoit ma justification, et qu'il ne l'a pas
reçue; dans huit jours, il apprendra tout par la lettre de madame de
Vernon; quelle impression recevra-t-il alors? quel sentiment
éprouvera-t-il pour moi? Ah! je ne le saurai pas, je ne dois pas le
savoir. Adieu, ma soeur; hélas! mon voyage ne sera pas long-temps
retardé, et la pauvre Sophie aura cessé de vivre, avant même que M. de
Mondoville ait pu répondre à sa lettre.