LETTRE XLIII.

Madame de Lebensei à mademoiselle d'Albémar.

Paris, ce 2 décembre.

Quelle cruelle scène, mademoiselle, je suis chargée de vous raconter!

madame d'Albémar est dans son lit, avec une fièvre ardente, et j'ai

moi-même à peine la force de remplir les devoirs que m'impose mon

amitié pour vous et pour elle. Vous avez daigné, m'a-t-elle dit, vous

souvenir de moi avec intérêt, et c'est peut-être à vous que je dois la

bienveillance de cette créature parfaite: comment pourrai-je jamais

reconnoître un tel service? quelle âme, quel caractère! et se peut-il

que les plus funestes circonstances privent à jamais une telle femme

de tout espoir de bonheur!

Madame de Vernon n'est plus; hier, à onze heures du matin, elle expira

dans les bras de Delphine: une fatalité malheureuse a rendu ses

derniers momens terribles. Je vais mettre, si je le peux, de la suite

dans le récit de ces douze heures, dont je ne perdrai jamais le

souvenir; pardonnez-moi mon trouble, si je ne parviens pas à le

surmonter.

Avant-hier, à minuit, madame d'Albémar redescendit dans la chambre de

madame de Vernon; elle la trouva sur une chaise longue, son oppression

ne lui avoit pas permis de rester dans son lit; l'effrayante pâleur de

son visage auroit fait douter de sa vie, si de temps en temps ses yeux

ne s'étoient ranimés en regardant Delphine. Delphine chercha dans

quelques moralistes, anciens et modernes, religieux et philosophes, ce

qui étoit le plus propre à soutenir l'âme défaillante devant la

terreur de la mort. La chambre étoit foiblement éclairée; madame

d'Albémar se plaça à côté d'une lampe dont la lumière voilée répandoit

sur son visage quelque chose de mystérieux. Elle s'animoit en lisant

ces écrits, dans lesquels les âmes sensibles et les génies élevés ont

déposé leurs pensées généreuses. Vous connoissez son enthousiasme pour

tout ce qui est grand et noble: cette disposition habituelle étoit

augmentée par le désir de faire une impression profonde sur le coeur

de madame de Vernon; sa voix si touchante avoit quelque chose de

solennel, souvent elle élevoit vers l'Être suprême des regards dignes

de l'implorer; sa main prenoit le ciel à témoin de la vérité de ses

paroles, et toute son attitude avoit une grâce et une majesté

inexprimables.

Je ne sais où Delphine trouvoit ce qu'elle lisoit, ce qui peut-être

lui étoit inspiré; mais jamais on n'environna la mort d'images et

d'idées plus calmes, jamais on n'a su mieux réveiller au fond du coeur

ces impressions sensibles et religieuses, qui font passer doucement

des dernières lueurs de la vie aux pâles lueurs du tombeau.

Tout à coup, à quelque distance de la maison de madame de Vernon, une

fenêtre s'ouvrit, et nous entendîmes une musique brillante, dont le

son parvenoit jusqu'à nous: dans le silence de la nuit, à cette heure,

ce devoit être une fête qui duroit encore. Madame de Vernon, maîtresse

d'elle-même jusqu'alors, fondit en larmes à cette idée; la même

émotion nous saisit, Delphine et moi, mais elle se remit la première,

et prenant la main de madame de Vernon avec tendresse:--Oui, lui

dit-elle, ma chère amie, à quelques pas de nous il y a des plaisirs,

ici de la douleur; mais avant peu d'années, ceux qui se réjouissent

pleureront, et l'âme, réconciliée avec son Dieu comme avec elle-même,

dans ces temps-là, ne souffrira plus.--Madame de Vernon parut calmée

par les paroles de Delphine, et presque au même instant tous les

instrumens cessèrent.

Quel tableau cependant que celui dont j'étois témoin! un rapprochement

singulièrement remarquable en augmentoit encore l'impression; je

venois d'apprendre par madame de Vernon elle-même, qu'elle avoit les

plus grands torts à se reprocher envers madame d'Albémar; et je

réfléchissois sur l'enchaînement de circonstances qui donnoit à madame

de Vernon, si accueillie, si recherchée dans le monde, pour unique

appui, pour seule amie, la femme qu'elle avoit le plus cruellement

offensée.

Quand madame de Vernon vouloit parler à Delphine de son repentir, elle

repoussoit doucement cette conversation, l'entretenoit de son amitié

pour elle, avec une sorte de mesure et de délicatesse qui écartoit le

souvenir de la conduite de madame de Vernon, et ne rappeloit que ses

qualités aimables. Delphine apportoit attentivement à son amie

mourante les secours momentanés qui calmoient ses douleurs; elle la

replaçoit doucement et mieux sur son sopha, elle l'interrogeoit sur

ses souffrances avec les ménagemens les plus délicats, et, sans

montrer ses craintes, elle laissoit voir toute sa pitié; enfin le

génie de la bonté inspiroit Delphine, et sa figure, devenue plus

enchanteresse encore par les mouvemens de son âme, donnoit une telle

magie à toutes ses actions, que j'étois tentée de lui demander s'il ne

s'opéroit point quelque miracle en elle; mais il n'y en avoit point

d'autre que l'étonnante réunion de la sensibilité, de la grâce, de

l'esprit et de la beauté!

Pauvre madame de Vernon! elle a du moins joui de quelques heures

très-douces, et pendant cette nuit, j'ai vu sur son visage une

expression plus calme et plus pure, que dans les momens les plus

brillans de sa vie. J'espère encore que son âme n'a pas perdu tout le

fruit du noble enthousiasme que Delphine avoit su lui inspirer. Enfin

le jour commença, c'étoit un des plus sombres et des plus glacés de

l'hiver; il neigeoit abondamment, et le froid intérieur qu'on

ressentoit ajoutoit encore à tout ce que cette journée devoit avoir

d'effroyable; je voyois que madame de Vernon s'affoiblissoit toujours

plus, et que ses vomissemens de sang devenoient plus fréquens et plus

douloureux. Je suis convaincue que quand même elle eût évité les

cruelles épreuves qu'elle a souffertes, elle n'auroit pu vivre un jour

de plus.

Le médecin arriva, et bientôt après madame de Mondoville; je dois lui

rendre la justice que son visage étoit fort altéré, elle avoit l'air

d'avoir beaucoup pleuré; madame de Vernon le remarqua et lui fit un

accueil très-tendre. Le médecin, après avoir examiné l'état de madame

de Vernon, qui ne l'interrogea même pas, sortit avec madame de

Mondoville; il est probable qu'il lui annonça que sa mère n'avoit plus

que quelques heures à vivre. Alors le confesseur de Matilde, qui n'a

pas la modération et la bonté de quelques hommes de son état, décida

l'aveugle personne dont il disposoit à le conduire chez sa mère,

malgré le refus qu'elle avoit fait de le voir.

Au moment où nous vîmes Matilde entrer dans la chambre, accompagnée de

son prêtre, nous tressaillîmes, madame d'Albémar et moi; mais il

n'étoit plus temps de rien empêcher. Matilde, avec d'autant plus de

véhémence qu'il lui en coûtoit peut-être davantage, dit à madame de

Vernon:--Ma mère, si vous ne voulez pas me faire mourir de douleur, ne

vous refusez pas aux secours qui peuvent seuls vous sauver des peines

éternelles, je vous en conjure au nom de Dieu et de Jésus-Christ.--En

achevant ces mots, elle se jeta à genoux devant sa mère.--Insensée!

s'écria Delphine, pensez-vous servir l'Être souverainement bon, en

causant à votre mère l'émotion la plus douloureuse?--Vous perdez ma

mère, s'écria Matilde avec indignation, vous, Delphine, par vos

ménagemens pusillanimes, vos incertitudes, et vos doutes; et vous,

madame, dit-elle en se retournant vers moi, par l'intérêt que vous

avez à écarter la religion qui vous condamne.--J'entendois ces paroles

sans aucune espèce de colère, tant la situation de madame de Vernon et

l'anxiété de Delphine m'occupoient: je remarquai seulement dans le

visage de madame de Vernon une expression très-vive, et bientôt après,

elle prit la parole avec une force extraordinaire dans son état.

--Ma fille, dit-elle à Matilde, je pardonne a votre zèle inconsidéré;

je dois tout vous pardonner, car j'ai eu le tort de ne point vous

élever moi-même; je n'ai point éclairé votre esprit, et les rapports

intimes de la confiance n'ont point existé entre nous; j'ai soigné vos

intérêts, mais je n'ai point cultivé vos sentimens, et j'en reçois la

punition, puisque dans cet instant même la mort ne sauroit rapprocher

nos coeurs: la mère et la fille ne peuvent s'entendre au moins une

fois, en se disant un dernier adieu. Mais vous, monsieur,

continua-t-elle en s'adressant au prêtre, qui jusqu'alors s'étoit tenu

dans le fond de la chambre, les yeux baissés, l'air grave, et ne

prononçant pas un seul mot; mais vous, monsieur, pourquoi vous

servez-vous de votre ascendant sur une tête foible, pour l'exposer à

un grand malheur, celui d'affliger une mère mourante? J'ai beaucoup de

respect pour la religion; mon coeur est rempli d'amour pour un Dieu

bienfaisant, et sa bonté me pénètre de l'espoir d'une autre vie; mais

ce seroit mal me présenter au juge de toute vérité, que de trahir ma

pensée, par des témoignages extérieurs qui ne sont point d'accord avec

mes opinions; j'aime mieux me confesser à Dieu dans mon coeur, qu'à

vous, monsieur, que je ne connois point, ou qu'à tout autre prêtre

avec lequel je n'aurois point contracté des liens d'amitié ou de

confiance; je suis plus sûre de la sincérité de mes regrets que de la

franchise de mes aveux; nul homme ne peut m'apprendre si Dieu m'a

pardonné, la voix de ma conscience m'en instruira mieux que vous.

Laissez-moi donc mourir en paix, entourée de mes amis, de ceux avec

qui j'ai vécu, et sur le bonheur desquels ma vie n'a que trop exercé

d'influence; s'ils sont revenus à moi, s'ils ont été touchés de mon

repentir, leurs prières imploreront la miséricorde divine en ma

faveur, et leurs prières seront écoutées; je n'en veux point d'autres:

cet ange, ajouta-t-elle en montrant Delphine, cet ange que j'ai

offensé, intercédera pour moi auprès de l'Être suprême; retirez-vous

maintenant, monsieur; votre ministère est fini, quand vous n'avez pas

convaincu; si vous vouliez employer tout autre moyen pour parvenir à

votre but, vous ne vous montreriez pas digne de la sainteté de votre

mission.

--Dès que madame de Vernon eut fini de parler, le prêtre se mit à

genoux, et, baisant la croix qu'il portoit sur sa poitrine, il dit

avec un ton solennel, qui me parut dur et affecté:--Malheur à l'homme

qui veut sonder les voies du Christ, et méconnoître son autorité!

malheur à lui, s'il meurt dans l'impénitence finale!--Et faisant signe

à Matilde de le suivre, ils s'éloignèrent tous les deux dans le plus

profond silence.

Soit que madame de Mondoville voulût retenir le prêtre, pour le

ramener auprès de sa mère, lorsqu'elle n'auroit plus la force de s'y

opposer; soit qu'elle crût que le service divin qu'on feroit pour

madame de Vernon, pendant qu'elle vivoit encore, seroit plus efficace;

elle s'enferma dans son appartement pour dire des prières avec son

confesseur, et quelques domestiques attachés aux mêmes opinions

qu'elle: ainsi donc elle s'éloigna de sa mère dans ses derniers

momens, et ne lui rendit point les soins qu'elle lui devoit. Un

bizarre mélange de superstition, d'opiniâtreté, d'amour mal entendu du

devoir, se combinoit dans son âme avec une véritable affection pour sa

mère, mais une affection dont les preuves amères et cruelles faisoient

souffrir toutes les deux. Quoi qu'il en soit, c'est à cette singulière

absence de la chambre de madame de Vernon, que Matilde a dû de n'être

pas témoin d'une scène qui l'auroit pour jamais privée du repos et du

bonheur.

Lorsque madame de Mondoville et le confesseur furent éloignés,

l'effort que madame de Vernon avoit fait, l'émotion qu'elle avoit

éprouvée, lui causèrent un vomissement de sang si terrible, qu'elle

perdit tout-à-fait connoissance dans les bras de madame d'Albémar. Nos

soins la rappelèrent encore à la vie; mais Delphine, profondément

effrayée de cet accident que nous avions cru le dernier, étoit à

genoux devant la chaise longue de madame de Vernon, le visage penché

sur ses deux mains pour essayer de les réchauffer; ses beaux cheveux

blonds, s'étant détachés, tomboient en désordre.... Dans ce moment,

j'entendis ouvrir deux portes avec une violence remarquable, dans une

maison où les plus grandes précautions étoient prises contre le

moindre bruit qui pût agiter madame de Vernon. Un pas précipité frappe

mon oreille, je me lève, et je vois entrer Léonce une lettre à la main

(c'étoit celle de madame de Vernon qui contenoit l'aveu de sa

conduite). Il étoit tremblant de colère, pâle de froid, tout son

extérieur annonçoit qu'il venoit de faire un long voyage: en effet,

depuis sept jours et sept nuits, par les glaces de l'hiver, il étoit

venu de Madrid sans s'arrêter un moment; il étoit entré dans la maison

de madame de Vernon sans parler à personne, et comme enivré

d'agitations et de souffrances physiques et morales.

Delphine tourna la tête, jeta un cri en voyant Léonce, étendit les

bras vers lui sans savoir ce qu'elle faisoit; ce mouvement et

l'altération des traits de Delphine achevèrent de déranger presque

entièrement la raison de Léonce, et prenant vivement le bras de

Delphine, comme pour l'entraîner:--Que faites-vous, s'écria-t-il en

s'adressant à madame de Vernon (dont il ne pouvoit voir le visage,

parce qu'un rideau à demi tiré devant sa chaise longue la cachoit),

que faites-vous de cette pauvre infortunée? quelle nouvelle perfidie

employez-vous contre elle? Cette lettre que vous m'avez adressée en

Espagne, le courrier qui la portoit me l'a remise comme j'arrivois,

comme je venois m'éclaircir enfin du doute affreux que le silence de

Delphine et la lettre d'un ami faisoient peser sur moi: la voilà cette

lettre, elle contient le récit de vos barbares mensonges. Je ne

devois, disiez-vous, la recevoir qu'après le départ de Delphine;

étoit-ce encore une ruse pour empêcher mon retour ici, pour faire

tomber dans quelque piège, en mon absence, la malheureuse

Delphine?--Léonce, dit madame d'Albémar, que vous êtes injuste et

cruel! madame de Vernon est mourante, ne le savez-vous donc pas?--

Mourante! répéta Léonce; non, je ne le crois pas; le feint-elle pour

vous attendrir? vous laisserez-vous encore tromper par sa détestable

adresse? Quoi, Delphine! vous m'aviez écrit que je devois en croire

madame de Vernon, et elle s'est servie de cette preuve même de votre

confiance pour me convaincre que vous aimiez M. de Serbellane, tandis

que, victime généreuse, vous vous étiez sacrifiée à la réputation de

madame d'Ervins! et vous, Delphine, et vous qui me jugiez instruit de

la vérité, vous avez dû penser que j'étois le plus foible, le plus

ingrat, le plus insensible des hommes; que je vous blâmois de vos

vertus, que je vous abandonnois à cause de vos malheurs. J'ai des

défauts; on s'en est servi pour donner quelque vraisemblance à la

conduite la plus cruelle, envers l'être le plus aimable et le plus

doux. Ce n'est pas tout encore; un obstacle de fortune me séparoit de

Matilde; cet obstacle est levé par Delphine, l'exemple d'une

générosité sans bornes, la victime d'une ingratitude sans pudeur. On

me laisse ignorer ce service, on la punit de l'avoir rendu; tout est

mystère autour de moi, je suis enlacé de mensonges, et quand

j'apprends que je suis aimé, que je l'ai toujours été (dit-il avec un

son de voix qui déchiroit le coeur), je suis lié, lié pour jamais! Je

la vois, cet objet de mon amour, de mon éternel amour; elle tend les

bras vers son malheureux ami; tout son visage porte l'empreinte de la

douleur, et je ne puis rien pour elle! et je l'ai repoussée, quand

elle se donnoit à moi, quand elle versoit peut-être des larmes amères

sur ma perte! et c'est vous, répéta-t-il en interpellant madame de

Vernon, c'est vous!...--

L'inexprimable angoisse de cette malheureuse femme me faisoit une

pitié profonde; Delphine, qui en souffroit plus encore que moi,

s'écria:--Léonce, arrêtez! arrêtez! un accident funeste l'a mise au

bord de la tombe; si vous saviez, depuis ce temps, par combien de

regrets touchans et sincères elle a tâché de réparer la faute que

l'amour maternel l'avoit entraînée à commettre!--Elle sera bien punie,

s'écria Léonce, si c'est sa fille qu'elle a voulu servir; elle se

reprochera son malheur comme le mien. Rompez, femme perfide, dit-il à

madame de Vernon, rompez le lien que vous avez tissu de faussetés;

rendez-moi ce jour, le matin de ce jour où je n'avois pas entendu

votre langage trompeur, où j'étois libre encore d'épouser Delphine,

rendez-le-moi.--Oh Léonce! répondit madame de Vernon, ne me poursuivez

pas jusque dans la mort, acceptez mon repentir.--Revenez à vous-même,

interrompit Delphine en s'adressant à Léonce; voyez l'état de cette

infortunée; pourriez-vous être inaccessible à la pitié?--Pour qui, de

la pitié? reprit-il avec un égarement farouche, pour qui? pour elle?

ah! s'il est vrai qu'elle se meure, faites que le ciel m'accorde de

changer de sort avec elle; que je sois sur ce lit de douleur, regretté

par Delphine, et qu'elle porte à ma place les liens de fer dont elle

m'a chargé; qu'elle acquitte cette longue destinée de peines à

laquelle sa dissimulation profonde m'a condamné.--Barbare! s'écria

Delphine, que faut-il pour vous attendrir, pour obtenir de vous une

parole douce qui console les derniers momens de la pauvre Sophie? Et

moi donc aussi, n'ai-je pas souffert? depuis que j'ai perdu l'espoir

d'être unie à vous, un jour s'est-il passé sans que j'aie détesté la

vie? je vous demande au nom de mes pleurs....--Au nom de vos malheurs

qu'elle a causés, interrompit Léonce, que me demandez-vous?

Delphine alloit répondre; madame de Vernon, se levant presque comme

une ombre du fond du cercueil, et s'appuyant sur moi, fit signe à

Delphine de la laisser parler. Comme elle s'avançoit soutenue de mon

bras, elle sortit de l'enfoncement dans lequel étoit placée sa chaise

longue; et le jour éclairant toute sa personne, Léonce fut frappé de

son état, qu'il n'avoit pu juger encore: ce spectacle abattit tout à

coup sa fureur; il soupira, baissa les yeux, et je vis, même avant que

madame de Vernon se fût fait entendre, combien toute la disposition de

son âme étoit changée.

--Delphine, dit alors madame de Vernon, ne demandez pas à Léonce un

pardon qu'il ne peut m'accorder, puisque tout son coeur le désavoue;

j'ai peut-être mérité le supplice qu'il me fait éprouver; vous aviez,

chère Delphine, répandu trop de douceur sur la fin de ma vie, je

n'étois pas assez punie; mais obtenez seulement qu'il me jure de ne

pas faire le malheur de Matilde, que mes fautes soient ensevelies avec

moi, que leurs suites funestes ne poursuivent pas ma mémoire; obtenez

de lui qu'il cache à Matilde l'histoire de son mariage et de ses

sentimens pour vous.--A qui voulez-vous, répondit Léonce, dont

l'indignation avoit fait place au plus profond accablement, à qui

voulez-vous que je promette du bonheur? hélas! je n'ai, je ne puis

répandre autour de moi que de la douleur.--Si vous me refusez aussi

cette prière, répondit madame de Vernon, ce sera trop de dureté pour

moi, oui, trop en vérité.--Je la sentis défaillir entre mes bras, et

je me hâtai de la replacer sur son sopha.

Delphine, animée par un mouvement généreux, qui l'élevoit au-dessus

même de son amour pour Léonce, s'approcha de madame de Vernon, et lui

dit avec une voix solennelle, avec un accent inspiré:--Oui, c'est

trop, pauvre créature! et ce cruel, insensible à nos prières, n'est

point auprès de toi l'interprète de la justice du ciel. Je te prends

sous ma protection; s'il t'injurie, c'est moi qu'il offensera; s'il ne

prononce pas à tes pieds les paroles qui font du bien à l'âme, c'est

mon coeur qu'il aliénera: tu lui demandes de respecter le bonheur de

ta fille, eh bien! je réponds, moi, de ce bonheur; il me sera sacré,

je le jure à sa mère expirante; et si Léonce veut conserver mon

estime, et ce souvenir d'amour qui nous est cher encore au milieu de

nos regrets, s'il le veut, il ne troublera point le repos de Matilde,

il n'altérera jamais le respect qu'elle doit à la mémoire de sa mère.

Femme trop malheureuse! dont Léonce n'a point craint de déchirer le

coeur, je me rends garant de l'accomplissement de vos souhaits,

écoutez-moi de grâce, n'écoutez plus que moi seule.--Oui, dit madame

de Vernon d'une voix à peine intelligible, je t'entends, Delphine, je

te bénis; la bénédiction des morts est toujours sainte, reçois-la,

viens près de moi....--Elle posa sa tête sur l'épaule de Delphine;

Léonce, en voyant ce spectacle, tombe à genoux au pied du lit de

madame de Vernon, et s'écrie:--Oui, je suis un misérable furieux; oui,

Delphine est un ange; pardonnez-moi, pour qu'elle me pardonne,

pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire.--Entendez-vous, Sophie,

dit madame d'Albémar à madame de Vernon, qui ne répondoit plus rien à

Léonce; entendez-vous? son injustice est déjà passée, il revient à

vous.--Oui, répondit Léonce, il revient à vous, et peut être il va

mourir....--En effet, tant d'agitations, un voyage si long au milieu

de l'hiver et sans aucun repos l'avoient jeté dans un tel état qu'il

tomba sans connoissance devant nous.

Jugez de mon effroi, jugez de ce qu'éprouvoit Delphine! les mains déjà

glacées de madame de Vernon retenoient les siennes; elle ne pouvoit

s'en éloigner, et cependant elle voyoit devant elle Léonce étendu

comme sans vie sur le plancher. Madame de Vernon, au milieu des

convulsions de l'agonie, saisit encore une fois la main de Delphine

avant que d'expirer. Delphine, dans un état impossible à dépeindre,

soutenoit dans ses bras le corps de son amie, et me répétoit, les yeux

fixés sur Léonce:--Madame de Lebensei, juste ciel! vit-il encore?...

dites-le moi....--A mes cris madame de Mondoville arriva

précipitamment; sa mère ne vivoit plus, et son mari, qu'elle croyoit

en Espagne, étoit sans connoissance devant ses yeux: elle attribua son

état au saisissement causé par la mort de sa mère, et profondément

touchée de le voir ainsi, elle montra, pour le secourir, une présence

d'esprit et une sensibilité qui pouvoient intéresser à elle.

On transporta Léonce dans une autre chambre; Delphine étoit restée

pendant ce temps immobile, et dans l'égarement. Son amie, qui n'étoit

plus, reposoit toujours sur son sein: elle m'interrogeoit des yeux sur

ce que je pensois de l'état de Léonce; je l'assurai qu'il seroit

bientôt rétabli, et que l'émotion et la fatigue avoient seules causé

l'accident qu'il venoit d'éprouver. Madame de Mondoville rentra dans

ce moment avec ses prêtres, et tout l'appareil de la mort; Delphine

comprit alors que madame de Vernon avoit cessé de vivre, et plaçant

doucement sur son lit cette femme à la fois intéressante et coupable,

elle se mit à genoux devant elle, baisa sa main avec attendrissement

et respect, et s'éloignant, elle se laissa ramener par moi, dans sa

maison, sans rien dire.

Je l'ai fait mettre au lit parce qu'elle avoit une fièvre très-forte.

Nous avons envoyé plusieurs fois savoir des nouvelles de Léonce: il

est revenu de son évanouissement assez malade, mais sans danger. M.

Barton qui, par un heureux hasard, étoit arrivé hier au soir, est venu

pour voir Delphine ce matin; elle étoit si agitée, qu'il n'eût pas été

prudent de la laisser s'entretenir avec lui. Il m'a dit seulement

qu'ayant obtenu de madame d'Albémar de ne pas écrire à Léonce, de peur

de l'irriter contre sa belle-mère, il avoit cru cependant devoir dire

quelques mots, pour le calmer, dans une lettre qu'il lui avoit

adressée; mais l'obscurité même de cette lettre et le silence de

Delphine avoient jeté Léonce dans une si violente incertitude, qu'il

étoit parti d'Espagne à l'instant même, se flattant d'arriver à Paris

avant le départ de madame d'Albémar pour le Languedoc.

M. Barton ne m'a point caché qu'il étoit inquiet des résolutions de

Léonce; il reçoit les soins de madame de Mondoville avec douceur, mais

quand il est seul avec M. Barton, il paroît invariablement décidé à

passer sa vie avec madame d'Albémar: sa passion pour elle est

maintenant portée à un tel excès, qu'il semble imposssible de la

contenir. M. Barton n'espère que dans le courage et la vertu de madame

d'Albémar. Il croit qu'elle doit se refuser à revoir Léonce, et suivre

son projet de retourner vers vous: c'est aussi la détermination de

Delphine; je n'en puis douter, car je l'ai entendue répéter tout bas,

quand elle se croyoit seule, _non je ne dois pas le revoir, je l'aime

trop, il m'aime aussi, non je ne le dois pas; il faut partir_.

Cependant, que vont devenir Léonce et Delphine? avec leurs sentimens,

et dans leur situation, comment vivre ni séparés ni réunis? mon mari

est venu me rejoindre, il m'a rendu le courage qui m'abandonnoit. Il

dit qu'il veut essayer d'offrir des consolations à madame d'Albémar;

mais quel bien lui-même, le plus éclairé, le plus spirituel des

hommes, quel bien peut-il lui faire? Votre parfaite amitié,

mademoiselle, vous fera-t-elle découvrir des consolations que je

cherche en vain? Je crois à l'énergie du caractère de madame

d'Albémar, à la sévérité de ses principes; mais ce qui n'est, hélas!

que trop certain, c'est qu'il n'existe aucune résolution qui puisse

désormais concilier son bonheur et ses devoirs.

Agréez, mademoiselle, l'hommage de mes sentimens pour vous.

Delphine · 第 115 / 322 题