Madame d'Artenas à Delphine.
Paris, 10 novembre.
J'ai passé hier chez vous, ma chère Delphine, mais en vain; votre
porte est toujours fermée. Je suis obligée de partir pour ma terre,
près de Fontainebleau; mais je ne veux pas différer à vous demander de
m'apprendre les causes d'un événement qui occupe toute la société de
Paris. Vous êtes brouillée avec madame de Vernon; vous ne vous voyez
plus; je crois bien aisément qu'elle a tort, et que vous avez raison;
mais pourquoi vous brouiller avec elle? pourquoi vous brouiller avec
personne? Cela peut avoir les plus graves inconvéniens.
Vous avez découvert qu'elle vous trompoit: il y a long-temps que je
m'en serois doutée, à votre place; mais c'est précisément parce
qu'elle a un caractère adroit et dissimulé, qu'il étoit sage de la
ménager: votre conduite a été le contraire de ce qu'elle devoit être;
il falloit ne pas l'aimer avec tant d'aveuglement avant la découverte,
et ne pas rompre depuis avec tant de véhémence. Madame de Vernon est
établie à Paris depuis beaucoup plus long-temps que vous; elle y a
beaucoup plus de relations; et vous savez qu'on est toujours ici
soutenu par ses parens, non parce qu'ils vous aiment, mais parce
qu'ils regardent comme un devoir de vous justifier. Il y a si peu de
véritable amitié dans le grand monde, qu'encore vaut-il mieux compter
sur ceux qui se croient obligés à vous défendre, que sur ceux qui le
font volontairement. Vous allez vous trouver nécessairement mal avec
votre famille, si vous ne voyez plus madame de Vernon; car madame de
Mondoville, dans cette circonstance, ne se séparera sûrement pas de sa
mère. Il faut tâcher de vous raccommoder avec tout cela: pensez-en ce
que j'en pense; mais soyez avec madame de Vernon dans une bonne
mesure, quoique sans fausseté.
Les hommes peuvent se brouiller avec qui ils veulent, un duel brillant
répond à tout; cette magie reste encore au courage, il affranchit
honorablement des liens qu'impose la société; ces liens sont les plus
subtils, et cependant les plus difficiles à briser. Une jeune femme
sans père ou sans mari, quelque distinguée qu'elle soit, n'a point de
force réelle ni de place marquée au milieu du monde. Il faut donc se
tirer d'affaire habilement, gouverner les bons sentimens avec encore
plus de soin que les mauvais, renoncer à cette exaltation romanesque
qui ne convient qu'à la vie solitaire, et se préserver surtout de ce
naturel inconsidéré, la première des grâces en conversation, la plus
dangereuse des qualités en fait de conduite.
Vous aimez, quoi que vous en puissiez dire, le mouvement et la variété
de la société de Paris; sachez donc vous maintenir dans cette société,
sans donner prise sur vous à personne. Avant les chagrins que vous
avez éprouvés, vous aimiez aussi, et cela devoit être, les succès sans
exemple que vous obteniez toujours quand on vous voyoit et quand on
vous entendoit. Défiez-vous de ces succès; qu'ils vous rendent
d'autant plus prudente; car en excitant l'envie, ils vous obligent à
craindre madame de Vernon. Je pourrois, moi, me brouiller avec elle;
nous sommes à force égale, vieille et oubliée que je suis; mais vous,
la plus belle, la plus jeune, la plus aimable des femmes, on croira
tout ce que madame de Vernon dira contre vous, et, pour ne vous rien
cacher, on le croit déjà.
J'avois commencé ma lettre avec l'intention de vous laisser ignorer ce
que madame de Vernon allègue en sa faveur; mais je réfléchis qu'il
faut que vous connoissiez tous les motifs qui doivent diriger votre
conduite. Elle prétend que vous l'aviez chargée d'engager Léonce à
vous épouser, que, depuis l'esclandre du duel de M. de Serbellane, il
ne l'a pas voulu, et que vous ne lui avez jamais pardonné son
infructueuse négociation. Elle affirme que vous avez dit à tout le
monde un mal abominable d'elle, et que vous lui avez reproché de
prétendus services avec indélicatesse et amertume. Jugez combien les
ingrats et ceux qui auraient envie de l'être trouvent mauvais qu'on se
souvienne des services qu'on a rendus! Elle assure enfin que c'est
elle qui n'a plus voulu vous voir, parce que vous ne veniez dans sa
maison que pour vous faire aimer du mari de sa fille, et cette
dernière accusation lui rallie toutes les dévotes. Vous voyez qu'elle
sait se concilier les bons et les méchans, et de plus, cette nombreuse
classe d'indifférens paisibles, qui, ayant beaucoup plus entendu
parler de madame d'Albémar que de madame de Vernon, croient qu'il est
de leur dignité de gens médiocres de blâmer celle qui a le plus
d'éclat.
Ne vous exagérez pas cependant l'effet des discours de madame de
Vernon, nous sommes en état de nous en défendre; mais il est
indispensable que vous commenciez par vous raccommoder avec elle, et
je vous réponds qu'elle ne demanderoit pas mieux; car dans toutes ces
querelles, en présence du tribunal de l'opinion, chacun a peur de
l'autre. Retournez à ses soupers, cessez de lui faire aucun reproche,
n'en dites plus aucun mal; et si elle continue à chercher à vous
nuire, je me charge, moi, de lui jouer quelques tours de vieille
guerre. Je connois les ruses de madame de Vernon, je ne m'en sers pas,
mais j'en sais assez pour les dévoiler; et elle vous ménagera, quand
elle apprendra que vos qualités vives et brillantes sont sous la
protection de ma prudence et de mon sang-froid. Adieu, ma chère
Delphine; suivez mes conseils, et tout ira bien.