LETTRE XXXVI.

Madame d'Artenas à Delphine.

Paris, 10 novembre.

J'ai passé hier chez vous, ma chère Delphine, mais en vain; votre

porte est toujours fermée. Je suis obligée de partir pour ma terre,

près de Fontainebleau; mais je ne veux pas différer à vous demander de

m'apprendre les causes d'un événement qui occupe toute la société de

Paris. Vous êtes brouillée avec madame de Vernon; vous ne vous voyez

plus; je crois bien aisément qu'elle a tort, et que vous avez raison;

mais pourquoi vous brouiller avec elle? pourquoi vous brouiller avec

personne? Cela peut avoir les plus graves inconvéniens.

Vous avez découvert qu'elle vous trompoit: il y a long-temps que je

m'en serois doutée, à votre place; mais c'est précisément parce

qu'elle a un caractère adroit et dissimulé, qu'il étoit sage de la

ménager: votre conduite a été le contraire de ce qu'elle devoit être;

il falloit ne pas l'aimer avec tant d'aveuglement avant la découverte,

et ne pas rompre depuis avec tant de véhémence. Madame de Vernon est

établie à Paris depuis beaucoup plus long-temps que vous; elle y a

beaucoup plus de relations; et vous savez qu'on est toujours ici

soutenu par ses parens, non parce qu'ils vous aiment, mais parce

qu'ils regardent comme un devoir de vous justifier. Il y a si peu de

véritable amitié dans le grand monde, qu'encore vaut-il mieux compter

sur ceux qui se croient obligés à vous défendre, que sur ceux qui le

font volontairement. Vous allez vous trouver nécessairement mal avec

votre famille, si vous ne voyez plus madame de Vernon; car madame de

Mondoville, dans cette circonstance, ne se séparera sûrement pas de sa

mère. Il faut tâcher de vous raccommoder avec tout cela: pensez-en ce

que j'en pense; mais soyez avec madame de Vernon dans une bonne

mesure, quoique sans fausseté.

Les hommes peuvent se brouiller avec qui ils veulent, un duel brillant

répond à tout; cette magie reste encore au courage, il affranchit

honorablement des liens qu'impose la société; ces liens sont les plus

subtils, et cependant les plus difficiles à briser. Une jeune femme

sans père ou sans mari, quelque distinguée qu'elle soit, n'a point de

force réelle ni de place marquée au milieu du monde. Il faut donc se

tirer d'affaire habilement, gouverner les bons sentimens avec encore

plus de soin que les mauvais, renoncer à cette exaltation romanesque

qui ne convient qu'à la vie solitaire, et se préserver surtout de ce

naturel inconsidéré, la première des grâces en conversation, la plus

dangereuse des qualités en fait de conduite.

Vous aimez, quoi que vous en puissiez dire, le mouvement et la variété

de la société de Paris; sachez donc vous maintenir dans cette société,

sans donner prise sur vous à personne. Avant les chagrins que vous

avez éprouvés, vous aimiez aussi, et cela devoit être, les succès sans

exemple que vous obteniez toujours quand on vous voyoit et quand on

vous entendoit. Défiez-vous de ces succès; qu'ils vous rendent

d'autant plus prudente; car en excitant l'envie, ils vous obligent à

craindre madame de Vernon. Je pourrois, moi, me brouiller avec elle;

nous sommes à force égale, vieille et oubliée que je suis; mais vous,

la plus belle, la plus jeune, la plus aimable des femmes, on croira

tout ce que madame de Vernon dira contre vous, et, pour ne vous rien

cacher, on le croit déjà.

J'avois commencé ma lettre avec l'intention de vous laisser ignorer ce

que madame de Vernon allègue en sa faveur; mais je réfléchis qu'il

faut que vous connoissiez tous les motifs qui doivent diriger votre

conduite. Elle prétend que vous l'aviez chargée d'engager Léonce à

vous épouser, que, depuis l'esclandre du duel de M. de Serbellane, il

ne l'a pas voulu, et que vous ne lui avez jamais pardonné son

infructueuse négociation. Elle affirme que vous avez dit à tout le

monde un mal abominable d'elle, et que vous lui avez reproché de

prétendus services avec indélicatesse et amertume. Jugez combien les

ingrats et ceux qui auraient envie de l'être trouvent mauvais qu'on se

souvienne des services qu'on a rendus! Elle assure enfin que c'est

elle qui n'a plus voulu vous voir, parce que vous ne veniez dans sa

maison que pour vous faire aimer du mari de sa fille, et cette

dernière accusation lui rallie toutes les dévotes. Vous voyez qu'elle

sait se concilier les bons et les méchans, et de plus, cette nombreuse

classe d'indifférens paisibles, qui, ayant beaucoup plus entendu

parler de madame d'Albémar que de madame de Vernon, croient qu'il est

de leur dignité de gens médiocres de blâmer celle qui a le plus

d'éclat.

Ne vous exagérez pas cependant l'effet des discours de madame de

Vernon, nous sommes en état de nous en défendre; mais il est

indispensable que vous commenciez par vous raccommoder avec elle, et

je vous réponds qu'elle ne demanderoit pas mieux; car dans toutes ces

querelles, en présence du tribunal de l'opinion, chacun a peur de

l'autre. Retournez à ses soupers, cessez de lui faire aucun reproche,

n'en dites plus aucun mal; et si elle continue à chercher à vous

nuire, je me charge, moi, de lui jouer quelques tours de vieille

guerre. Je connois les ruses de madame de Vernon, je ne m'en sers pas,

mais j'en sais assez pour les dévoiler; et elle vous ménagera, quand

elle apprendra que vos qualités vives et brillantes sont sous la

protection de ma prudence et de mon sang-froid. Adieu, ma chère

Delphine; suivez mes conseils, et tout ira bien.

Delphine · 第 106 / 322 题