Delphine à madame d'Artenas.
Paris, 14 novembre.
Je suis touchée, madame, de l'intérêt que vous voulez bien me
témoigner, mais je ne puis suivre le conseil que vous avez la bonté de
me donner. J'ai aimé tendrement madame de Vernon; comment me seroit-il
possible de renouer avec elle par des motifs tirés de mon intérêt
personnel? je suis bien peu capable de cette conduite, même avec les
indifférens; mais j'aurois une répugnance invincible à dégrader les
sentimens que j'ai éprouvés, en les soumettant à des calculs. Comment
pourrois-je revoir avec calme, dans les rapports communs du monde, une
personne qui a été l'objet de ma plus tendre amitié, et qui s'est
montrée ma plus cruelle ennemie? Non, la société ne vaut pas ce qu'il
en coûteroit pour torturer à ce point son caractère naturel; de tels
efforts feroient plus que contraindre les mouvemens vrais du coeur;
ils finiroient par le dépraver.
Je suis singulièrement blessée, je l'avoue, des discours que madame de
Vernon tient sur moi; mais c'est précisément parce que ces discours
sont écoutés, que je ne veux pas me rapprocher d'elle. J'aurois
peut-être été assez foible pour le désirer, s'il étoit arrivé ce qui,
je crois, étoit juste, si on n'eût blâmé qu'elle seule; mais
puisqu'elle m'accuse et qu'on la soutient, puisque j'ai quelque chose
encore à craindre d'elle, je ne la reverrai jamais.
C'est auprès de vous, madame, que je voudrois me justifier. Madame de
Vernon m'a reproché _d'avoir dit du mal d'elle_, et vous me conseillez
_de la ménager_; tous ces mots me paroissent bien étranges, dans un
sentiment de la nature de celui que j'avois pour madame de Vernon. Une
seule fois j'ai parlé d'elle avec amertume, en m'adressant à une
personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachois à elle, au lieu de
l'en détacher, par la vivacité même qui me donnoit l'air d'avoir tort.
Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler,
à vous que je désirerois si vivement éclairer sur les absurdes
calomnies dont je suis l'objet.
J'ai reproché à madame de Vernon les services que je lui ai rendus;
_et tous les services du monde_, dit-elle, _sont effacés parles
reproches_. Vous sentez aisément, madame, combien il seroit facile de
se dégager ainsi de la reconnoissance. On blesseroit le coeur d'une
personne qui se seroit conduite généreusement envers nous; elle s'en
plaindroit, et l'on diroit ensuite que _toutes ses actions sont
effacées par ses paroles_. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit
entre madame de Vernon et moi; si je lui ai reproché son ingratitude,
c'est celle du coeur dont je l'ai accusée, et c'est en confondant
ensemble, en plaçant sur la même ligne le jour où je lui ai serré la
main avec tendresse, et celui où j'aurois engagé la moitié de ma
fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui
lui a prouvé que je l'aimois.
Je rougis jusqu'au fond de l'âme des autres torts qu'elle m'impute;
mais si je les repoussois, ce seroit alors que je serois vraiment
blâmable; je nuirois à madame de Vernon, et jusqu'à présent vous voyez
que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à moi-même; je m'en
applaudis. Je ne veux pas _ménager_ madame de Vernon par les motifs
que vous me présentez; je ne veux point la désarmer, mais je
craindrois encore de lui faire du mal. Hélas! elle apprendra bientôt à
quel point je l'ai craint!
Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un
caractère de sensibilité romanesque qui, vous le savez, n'associera
pas les salons de Paris à mon ressentiment. Je ne suis pas
indifférente au blâme de la société; mais je ne ferai, pour m'y
soustraire, que ce que je ferois pour la satisfaction de ma
conscience; la vérité doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous
apprendre à nous en passer.
Je mettrois peut-être plus de prix à l'opinion, si j'étois unie à la
destinée d'un homme qui me fût cher; mais condamnée à vivre seule, à
supporter seule mon sort, je n'ai point d'intérêt à me défendre; qui
jouiroit de mon triomphe, si je le remportois? et n'est-il pas assez
sage de ne point lutter contre la méchanceté des hommes, quand l'on
n'a d'autre bien à espérer de ses efforts que quelques douleurs de
moins? Cette indifférence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup
plus facile maintenant, que je suis résolue à quitter Paris. Je vais
m'enfermer pour toujours dans la retraite où vit ma belle-soeur; j'y
emporterai le souvenir le plus tendre de vos bontés, et le regret de
n'en avoir pas joui plus longtemps.