LETTRE XXXVII.

Delphine à madame d'Artenas.

Paris, 14 novembre.

Je suis touchée, madame, de l'intérêt que vous voulez bien me

témoigner, mais je ne puis suivre le conseil que vous avez la bonté de

me donner. J'ai aimé tendrement madame de Vernon; comment me seroit-il

possible de renouer avec elle par des motifs tirés de mon intérêt

personnel? je suis bien peu capable de cette conduite, même avec les

indifférens; mais j'aurois une répugnance invincible à dégrader les

sentimens que j'ai éprouvés, en les soumettant à des calculs. Comment

pourrois-je revoir avec calme, dans les rapports communs du monde, une

personne qui a été l'objet de ma plus tendre amitié, et qui s'est

montrée ma plus cruelle ennemie? Non, la société ne vaut pas ce qu'il

en coûteroit pour torturer à ce point son caractère naturel; de tels

efforts feroient plus que contraindre les mouvemens vrais du coeur;

ils finiroient par le dépraver.

Je suis singulièrement blessée, je l'avoue, des discours que madame de

Vernon tient sur moi; mais c'est précisément parce que ces discours

sont écoutés, que je ne veux pas me rapprocher d'elle. J'aurois

peut-être été assez foible pour le désirer, s'il étoit arrivé ce qui,

je crois, étoit juste, si on n'eût blâmé qu'elle seule; mais

puisqu'elle m'accuse et qu'on la soutient, puisque j'ai quelque chose

encore à craindre d'elle, je ne la reverrai jamais.

C'est auprès de vous, madame, que je voudrois me justifier. Madame de

Vernon m'a reproché _d'avoir dit du mal d'elle_, et vous me conseillez

_de la ménager_; tous ces mots me paroissent bien étranges, dans un

sentiment de la nature de celui que j'avois pour madame de Vernon. Une

seule fois j'ai parlé d'elle avec amertume, en m'adressant à une

personne qui l'aime beaucoup, et que je rattachois à elle, au lieu de

l'en détacher, par la vivacité même qui me donnoit l'air d'avoir tort.

Vous n'aimez pas madame de Vernon, et je m'interdis de vous en parler,

à vous que je désirerois si vivement éclairer sur les absurdes

calomnies dont je suis l'objet.

J'ai reproché à madame de Vernon les services que je lui ai rendus;

_et tous les services du monde_, dit-elle, _sont effacés parles

reproches_. Vous sentez aisément, madame, combien il seroit facile de

se dégager ainsi de la reconnoissance. On blesseroit le coeur d'une

personne qui se seroit conduite généreusement envers nous; elle s'en

plaindroit, et l'on diroit ensuite que _toutes ses actions sont

effacées par ses paroles_. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit

entre madame de Vernon et moi; si je lui ai reproché son ingratitude,

c'est celle du coeur dont je l'ai accusée, et c'est en confondant

ensemble, en plaçant sur la même ligne le jour où je lui ai serré la

main avec tendresse, et celui où j'aurois engagé la moitié de ma

fortune pour elle, que j'ai eu le droit de lui rappeler tout ce qui

lui a prouvé que je l'aimois.

Je rougis jusqu'au fond de l'âme des autres torts qu'elle m'impute;

mais si je les repoussois, ce seroit alors que je serois vraiment

blâmable; je nuirois à madame de Vernon, et jusqu'à présent vous voyez

que j'ai trouvé le secret de ne nuire qu'à moi-même; je m'en

applaudis. Je ne veux pas _ménager_ madame de Vernon par les motifs

que vous me présentez; je ne veux point la désarmer, mais je

craindrois encore de lui faire du mal. Hélas! elle apprendra bientôt à

quel point je l'ai craint!

Mes plaintes contre elle, quand je m'en permets, ont toutes un

caractère de sensibilité romanesque qui, vous le savez, n'associera

pas les salons de Paris à mon ressentiment. Je ne suis pas

indifférente au blâme de la société; mais je ne ferai, pour m'y

soustraire, que ce que je ferois pour la satisfaction de ma

conscience; la vérité doit nous valoir le suffrage des autres, ou nous

apprendre à nous en passer.

Je mettrois peut-être plus de prix à l'opinion, si j'étois unie à la

destinée d'un homme qui me fût cher; mais condamnée à vivre seule, à

supporter seule mon sort, je n'ai point d'intérêt à me défendre; qui

jouiroit de mon triomphe, si je le remportois? et n'est-il pas assez

sage de ne point lutter contre la méchanceté des hommes, quand l'on

n'a d'autre bien à espérer de ses efforts que quelques douleurs de

moins? Cette indifférence sur ce qu'on peut dire de moi m'est beaucoup

plus facile maintenant, que je suis résolue à quitter Paris. Je vais

m'enfermer pour toujours dans la retraite où vit ma belle-soeur; j'y

emporterai le souvenir le plus tendre de vos bontés, et le regret de

n'en avoir pas joui plus longtemps.

Delphine · 第 107 / 322 题