LETTRE XXX.

Léonce à Delphine.

Bordeaux, ce 22 octobre.

Delphine, oh! femme autrefois tant aimée! un enfant m'a-t-il révélé ce

que la perfidie la plus noire auroit trouvé l'art de me cacher? La

voix des hommes vous avoit accusée; la voix d'un enfant, cette voix du

ciel vous auroit-elle justifiée? Écoutez-moi: voici l'instant le plus

solennel de votre vie. Je suis lié pour toujours, je le sais; il n'est

plus de bonheur pour moi; mais si j'étois seul coupable, et que

Delphine fût innocente, mon coeur auroit encore du courage pour

souffrir.

Hier j'ai été chez madame d'Ervins: quelque irrité que je fusse, je

voulois entendre parler de vous par ceux qui vous aiment. Madame

d'Ervins, toujours livrée aux exercices de piété, a refusé de me voir.

Isore, sa fille, jouoit dans le jardin; je me suis approché d'elle; on

m'avoit dit qu'elle vous aimoit à la folie; je l'ai fait parler de

vous, et j'ai vu que l'impression que vous produisez étoit déjà

sentie, même à cet âge. Vous l'avouerai-je, enfin? j'ai osé interroger

Isore sur vos sentimens: des circonstances inouïes avoient plusieurs

fois ranimé et détruit mon espoir; j'en accusois quelquefois

confusément l'adresse d'une femme, j'espérai que la candeur d'un

enfant déconcerteroit les calculs les plus habiles.

--Madame d'Albémar doit se charger de vous, ai-je dit à Isore; elle

vous emmènera sûrement en Toscane.--En Toscane! pourquoi?

répondit-elle; je serois bien fâchée d'aller en Italie: c'est lorsque

maman a tant aimé ce pays-là que nous avons été si malheureux.--Mais

votre mère, lui dis-je, n'a-t-elle pas toujours aimé l'Italie? elle y

est née.--Oh! reprit Isore, elle l'avoit quittée si enfant qu'elle ne

s'en souvenoit plus; mais M. de Serbellane lui a tout rappelé.--M. de

Serbellane vous déplaît-il? continuai-je.--Non, il ne me déplaît pas,

répondit Isore; mais depuis qu'il est venu chez maman, elle a toujours

pleuré.--Toujours pleuré! répétai-je avec une vive émotion. Et madame

d'Albémar, que faisoit-elle alors?--Elle consoloit maman: elle est si

bonne!--Oh! sans doute, elle l'est! m'écriai-je.--Et dans ce moment,

Delphine, je sentis mon coeur revenir à vous.--Mais cependant,

ajoutai-je, elle épousera M. de Serbellane?--M. de Serbellane!

interrompit Isore avec la vivacité qu'ont les enfans quand ils croient

avoir raison; M. de Serbellane! oh! c'est maman qui l'aimoit, ce n'est

pas madame d'Albémar; et puisque maman veut se faire religieuse, elle

n'épousera pas M. de Serbellane, et madame d'Albémar n'ira sûrement pas

en Italie.--A ces mots, la gouvernante d'Isore la prit brusquement par

la main, et l'emmena en lui faisant une sévère réprimande. Je ne

prévoyois pas que j'entraînois cet enfant à faire du tort à sa mère;

mais ce mot qu'elle m'a dit, grand Dieu! que signifie-t-il? Ce seroit

madame d'Ervins qui auroit aimé M. de Serbellane! ce seroit pour la

sauver que vous auriez pris aux yeux du monde l'apparence de tous les

torts! vous seriez une créature sublime, quand je vous accusois de

parjure! et moi, je mériterois.... Non, je ne mériterois pas ce que

j'ai souffert.

Cependant comment puis-je le croire? n'ai-je pas une lettre de vous

que je tiens de madame de Vernon, dans laquelle vous me dites de m'en

rapporter à ce qu'elle me confiera de votre part? N'a-t-elle pas gardé

le silence? ne s'est-elle pas embarrassée, comme une amie confuse de

vos torts envers moi, lorsque je l'ai interrogée sur les détails que

j'avois appris en arrivant à Paris, et qui se répandoient dans la

société, à l'occasion de la mort de M. d'Ervins? Ces détails, qui me

causoient tous une douleur nouvelle, c'étoient votre attachement pour

M. de Serbellane, vos engagemens pris à Bordeaux avec lui, l'instant

d'incertitude que mes sentimens pour vous avoient fait naître dans

votre âme, la délicatesse qui vous avoit ramenée à votre premier

amour, l'obligation où vous étiez de suivre M. de Serbellane, après

qu'il s'étoit battu pour vous, et lorsque le séjour de la France lui

étoit interdit. Ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'il étoit parti,

quand il ne l'étoit pas? n'a-t-il pas passé vingt-quatre heures

enfermé chez vous?.... Oh! je reprends, en écrivant ces mots, tous les

mouvemens que je croyois calmés! M. de Serbellane, à l'instant même où

il avoit tué M. d'Ervins, ne vous a-t-il pas nommée? Vos gens, au

tribunal, ne vous ont-ils pas citée seule? n'avez-vous pas été

chercher le portrait de M. de Serbellane? ne receviez-vous pas sans

cesse de ses lettres? avez-vous nié à personne que vous dussiez

l'épouser? n'avez-vous pas demandé un sauf-conduit pour lui? Mais si

toute cette conduite n'étoit qu'un dévouement continuel à l'amitié,

vous seriez bien imprudente, je serois bien malheureux! Mais vous

n'auriez pas cessé de m'aimer, et il vaudroit encore la peine de

vivre.

Si vous n'avez pas été coupable, si madame de Vernon a su la vérité,

si vous l'aviez chargée de me la dire, jamais la fausseté n'a employé

des moyens plus infâmes, plus artificieux, mieux combinés. Je serai

vengé, si son coeur insensible peut recevoir une blessure, si.... Mais

ce n'est pas de son sort que je dois vous occuper.

Qui pourra jamais comprendre ce génie du mal, qui a disposé de moi!

Madame de Vernon me remit une lettre de ma mère, qui me conjuroit de

tenir la promesse qu'elle avoit donnée de me marier avec Matilde; elle

me parloit de vous avec amertume: dans un autre temps, rien de ce

qu'elle auroit pu me dire n'auroit fait impression sur moi; mais il me

sembloit que sa voix étoit prophétique, et me prédisoit l'événement

qui venoit d'anéantir mon sort. Ma mère m'adjuroit, au nom du repos de

sa vie, d'accomplir sa promesse; il ne suffisoit pas de mon devoir

envers elle pour me condamner au malheur que j'ai subi; il falloit que

madame de Vernon s'emparât de mon caractère, avec une habileté que je

ne sentis pas alors, mais qui depuis, en souvenir, m'a quelquefois

saisi d'un insurmontable effroi.

Il n'y avoit pas un défaut en moi qu'elle n'irritât. Elle vous

défendoit avec chaleur, et me blessoit jusqu'au fond de l'âme par sa

manière de vous justifier; elle m'exagéroit le tort que vous vous

étiez fait dans le monde, en passant pour la cause du duel de M.

d'Ervins avec M. de Serbellane, et me proposoit en même temps de vous

engager, au nom de mon désespoir, à m'accorder votre main; c'est ainsi

qu'elle révoltoit ma fierté. En me rappelant aujourd'hui tous ses

discours, il se peut qu'elle ne m'ait pas dit précisément que vous

aimiez M. de Serbellane; mais elle a mis, si cela n'est pas, plus de

ruse à me le faire croire, qu'il n'en falloit pour le dire.

J'éprouvois, en l'écoutant, une contraction inouïe; j'avois le front

couvert de sueur, je me promenois à grands pas dans sa chambre, je

m'écartois et je me rapprochois d'elle, avide de ses discours, et

redoutant leur effet; mon âme étoit fatiguée de cette conversation,

comme par une suite de sensations amères, par une longue vie de

peines; et cette fatigue cependant ne lassoit point mon agitation;

elle me rendoit seulement tous les mouvemens plus douloureux.

Cette femme, je ne sais par quelle puissance, agitoit mes passions

comme un instrument qui s'ébranloit à sa volonté; toutes les pensées

que je fuyois, elle me les offroit en face; tous les mots qui me

faisoient mal, elle les répétoit; et cependant ce n'étoit pas contre

elle que j'étois irrité; car il me sembloit toujours qu'elle vouloit

me consoler, et que la peine que j'éprouvois n'étoit causée que par

des vérités qui lui échappoient, ou qu'elle ne pouvoit réussir à me

cacher.

Elle alloit chercher en moi tout ce que je peux avoir d'irritabilité

sur tout ce qui tient à l'opinion et à l'honneur, pour me convaincre,

sans me le prononcer, que je serois avili, si je montrois encore mon

attachement pour une femme publiquement livrée à un autre, ou si

seulement je paroissois indifférent au scandale qu'avoit causé la mort

de M. d'Ervins. Ce qu'elle disoit pouvoit convenir également aux torts

de légèreté (si je ne vous avois crue coupable que de ceux-là), ou aux

torts du sentiment; mais je saisissois surtout ce qui aigrissoit ma

jalousie. Madame de Vernon a fait de moi ce qu'elle a voulu, non par

l'empire des affections, mais en excitant tous les mouvemens amers que

le ressentiment peut inspirer. Quel art! si c'est de l'art.

Je n'ai rien encore entrevu que confusément; mais les plus généreuses

vertus et les plus vils des crimes ne pourroient-ils pas s'être réunis

pour me perdre? Delphine, si cette espérance que je saisis m'a déçu,

si l'enfant n'a pas dit la vérité, ne me répondez pas, j'entendrai

votre silence, et je retomberai dans l'état dont je suis un moment

sorti. Que signifioit une lettre de votre propre main? Comment

falloit-il la comprendre? et tous les mystères du jour fatal, des

jours qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi? Ah! ne me cachez

rien, le secret fait tant de mal!

Depuis mon mariage même, depuis bientôt cinq mois, madame de Vernon se

seroit-elle encore servie de sa fatale connoissance de mon caractère,

pour irriter en moi la jalousie par la fierté, la fierté par la

jalousie; pour empoisonner les peines de l'amour par l'orgueil, et me

déchirer à la fois par tous les bons et les mauvais mouvemens de mon

âme? Delphine, le coeur de Léonce est resté le même; si le vôtre n'a

point été coupable, souvenez-vous du temps où vous vous confiiez à

lui; hélas! hélas! depuis ce temps, un lien funeste... et ce seroit la

fausseté la plus insigne qui.... Ne craignez rien pour madame de

Vernon, ni pour sa fille; qu'une bonté cruelle ne vous inspire pas

encore de me sacrifier à des ménagemens pour les autres!

Je voulois, après avoir vu Isore, retourner à l'instant même à Paris;

mais j'ai reçu une lettre de ma mère, qui s'inquiétant de mon séjour à

Bordeaux, et me croyant fort malade, vouloit, malgré l'état de sa

santé, se mettre en route pour me rejoindre; j'ai dû la prévenir, et

je pars. Si c'est vous dont l'image doit régner sur ma vie, je pars

pour accomplir envers ma mère les devoirs que vous me recommanderiez;

s'il faut vous perdre, c'est en Espagne que reposent les cendres de

mon père, c'est en Espagne qu'il faut aller mourir.

Delphine, songez avec quelle émotion je vais passer les jours qui me

séparent de votre réponse. Je serai à Madrid le premier de novembre;

si vous êtes à Bellerive, ma lettre aura pu retarder de quelques

jours; jusqu'au vingt-cinq, pendant un mois, j'attendrai; j'ai fixé ce

terme à mon espérance. Jusqu'au vingt-cinq, mon anxiété sera sans

doute cruelle; mais que serviroit-il de vous la peindre? elle ne vous

impose qu'un devoir, la vérité.

Delphine · 第 98 / 322 题