Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 26 octobre.
Louise, quelle lettre Léonce vient de m'écrire! tout est révélé, tout
est éclairci; madame de Vernon! vous-même, vous n'auriez jamais pensé
qu'elle pût en être capable! elle a profité de tous les prétextes que
lui fournissoit ma confiance, pour induire Léonce à croire que
j'aimois M. de Serbellane, que je l'avois reçu chez moi pendant
vingt-quatre heures, et que je partois pour l'épouser. Juste ciel!
vous croyez que c'est à moi que je pense, et que je goûterai quelque
joie en apprenant que Léonce m'aime encore! non, je ne sens qu'une
douleur, je n'ai qu'une idée; c'est l'amitié trahie, l'amitié la plus
tendre, la plus fidèle: on s'attend peut-être, sans se l'avouer, que
le temps amenera des changemens dans les sentimens passionnés; mais
tout l'avenir repose sur les affections qui s'entretiennent par la
certitude et la confiance.
Mon amie, si vous me trompiez, croyez-vous que je pusse supporter un
tel malheur? Eh bien! j'aimois madame de Vernon autant que vous,
peut-être plus encore: je m'en accuse, je m'humilie; mais son esprit
séducteur avoit un empire inconcevable sur moi. J'ai eu des momens de
doute sur elle depuis le mariage de Léonce, mais elle en avoit
triomphé, mais mon coeur lui étoit plus livré que jamais.
Je suis troublée, tremblante, irritée comme s'il s'agissoit de Léonce.
Ah! quand on a consacré tant de soins, tant de services, tant d'années
à conquérir une amitié pour le reste de ses jours, quelle douleur on
éprouve en considérant tout ce temps, tous ces efforts comme perdus!
Loin de vous, qui trouverai-je jamais que j'aie aimé depuis mon
enfance avec cette confiance, avec cette candeur? Une autre amie que
j'aurois après madame de Vernon, je la jugerois, je l'examinerois, je
serois susceptible de crainte, de soupçon; mais Sophie, je l'ai aimée
dans une époque de ma vie où j'étois si tendre et si vraie! Je ne puis
plus offrir à personne ce coeur qui se livroit sans réserve, et dont
elle a possédé les premières affections. J'aimerai si l'on m'aime, je
serai reconnoissante des marques d'intérêt que l'on pourra me donner;
mais cette tendresse vive, involontaire, que des agrémens nouveaux
pour moi m'avoient inspirée, je ne l'éprouverai plus. Je regrette
Sophie et moi-même; car je ne vaudrai jamais pour personne ce que je
valois pour elle.
Se peut-il qu'elle ait pu accepter tant de preuves d'amitié, si elle
ne sentoit pas qu'elle m'aimoit, qu'elle m'aimoit pour la vie! De tous
les vices humains, l'ingratitude n'est-il pas le plus dur, celui qui
suppose le plus de sécheresse dans l'âme, le plus d'oubli du passé, de
ce temps qui ébranle si profondément les âmes sensibles? et moi-même
aussi, faut-il que je ne conserve plus aucune trace de ce passé
qu'elle a trahi? Si je cède à mon coeur, si je confirme tous les
soupçons de Léonce, ne vais-je pas l'irriter mortellement contre la
mère de sa femme? Je connois sa véhémence, sa généreuse indignation,
il défendra à Matilde de voir sa mère; je ne veux pas perdre madame de
Vernon, je le dois à mes souvenirs; je veux respecter en elle l'amitié
qu'elle m'avoit inspirée: cependant, rester coupable aux yeux de
Léonce est un sacrifice au-dessus de mes forces! Que faire donc, que
devenir? J'écrirai à M. Barton, je lui demanderai de se charger
d'éclairer Léonce, en modérant les effets de son premier mouvement.
Eh quoi! je me refuserois au bonheur d'écrire cette simple ligne:
_Delphine n a jamais aimé que Léonce_. Il l'espère, il l'attend; ah!
quelle affreuse perplexité! Je vais aller chez madame de Vernon; je
lui parlerai, je n'épargnerai pas son coeur, s'il peut encore être
ému; vous saurez, en finissant cette lettre, ce qu'elle m'aura dit;
mais que peut-elle me dire? Je veux que du moins une fois elle entende
les plaintes amères qu'elle ne pourra jamais se rappeler sans rougir.
Minuit.
Non, je ne conçois point ce qu'est devenue l'idée que je m'étois faite
de madame de Vernon; je viens de passer deux heures avec elle sans
avoir pu lui arracher un seul mot qui rappelât en rien cette
sensibilité naturelle et aimable que je lui ai trouvée tant de fois;
il semble que dès qu'elle a vu son caractère dévoilé, elle ne s'est
plus embarrassée de feindre, et si elle s'étoit jamais montrée à moi
comme aujourd'hui, mon coeur ne s'y seroit point trompé.
Après avoir reçu la lettre de Léonce, après m'être livrée, en vous
écrivant, à toutes les impressions douces et cruelles qu'elle faisoit
naître en moi, j'allai chez madame de Vernon. Je ne vous peindrai
point avec quel serrement de coeur je faisois cette même route,
j'entrois dans cette même maison que je croyois hier plus à moi que la
mienne; le spectacle des lieux toujours invariables, quand notre coeur
est si changé, produit une impression amère et triste; je m'arrêtai
néanmoins dans l'antichambre de madame de Vernon, pour demander de ses
nouvelles avant d'entrer chez elle; je sentois que si elle avoit été
malade, je serois retournée chez moi. On me dit qu'elle se portoit
beaucoup mieux, et qu'elle avoit dormi jusqu'à midi; alors je hâtai
mes pas et j'ouvris brusquement sa porte; elle étoit seule, et vint à
moi avec cet air d'empressement qui avoit coutume de me charmer. J'en
fus irritée, et par un mouvement très-vif, je jetai sur une table,
devant elle, la lettre de Léonce, et je lui dis de la lire.
Elle la prit, rougit d'abord d'une manière très-marquée, mais
prolongeant à dessein la lecture pour se remettre; quand elle se
sentit enfin tout-à-fait calme, elle me dit assez froidement:--Vous
êtes la maîtresse de semer la haine dans une famille unie; mais vous
auriez dû penser plus tôt qu'il étoit juste que je fisse tous les
efforts qui dépendoient de moi pour bien marier ma fille, et vous
empêcher de lui enlever l'époux qui lui étoit promis.--Grand Dieu!
m'écriai-je, il étoit juste que vous abusassiez de mon amitié pour
vous, de la confiance absolue qu'elle m'inspiroit....--Et vous,
interrompit-elle, n'abusiez-vous pas de ce que je vous recevois tous
les jours chez moi, pour venir, dans ma maison même, ravir à ma fille
l'affection de Léonce?--Vous ai-je rien caché? répondis-je avec
chaleur; ne vous ai-je pas chargée vous-même d'expliquer ma conduite
et mes sentimens à Léonce?--En vérité, interrompit madame de Vernon,
si vous me permettez de vous le dire, il falloit être trop naïve pour
me choisir, moi, pour engager Léonce à vous épouser.--Trop naïve!
répétai-je avec indignation, trop naïve! est-ce vous, madame, qui
parlez avec dérision des sentimens généreux? Ah! j'en atteste le ciel,
dans ce moment où j'apprends que mon estime pour votre caractère a
détruit tout le bonheur de ma vie, je jouis encore de vous avoir
offert une dupe si facile; je jouis avec orgueil d'avoir un esprit
incapable de deviner la perfidie, et dont vous avez pu vous jouer
comme d'un enfant.
--Léonce lui-même vous avoue, me répondit-elle, que ce n'est pas moi
qui lui ai appris ce que l'on répandoit dans le monde; je me suis
contentée de ne pas le nier; c'étoit bien le moins dans ma situation.
Quant à tout l'esprit que fait Léonce, à propos du prétendu pouvoir
que j'ai exercé sur lui, c'est une excuse qu'il veut vous donner; on
ne gouverne jamais personne que dans le sens de son caractère; l'éclat
de votre aventure lui déplaisoit; l'imprudence de votre conduite,
l'indépendance de vos opinions blessoient extrêmement sa manière de
voir, voilà tout.--Non, repris-je vivement, ce n'est pas tout; vous
voulez, par des paroles légères, confondre le bien avec le mal, et
cacher vos actions dans le nuage de vos discours; préparez pour le
monde ces habiles moyens, un coeur blessé ne peut s'y méprendre.
Écoutez chaque mot de la lettre de Léonce.--Comme je voulois la
reprendre pour la relire, madame de Vernon la retint, et me dit
négligemment:--Ne voulez-vous pas occuper tout Paris de nos querelles
de famille, et montrer à vos amis cette lettre de Léonce?--En
prononçant ces paroles, elle la jeta dans le feu. Cette action
m'indigna; mais plus mon impression étoit vive, plus je voulus la
réprimer, et je me levai pour sortir. Madame de Vernon reprit la
parole assez vite; elle recommença l'entretien, afin qu'il ne se
terminât pas par l'action qu'elle venoit de se permettre.--J'avois de
l'amitié pour vous, me dit-elle; mais les intérêts de ma fille
devoient m'être encore plus chers.--Eh quoi! répondis-je, ne les
avois-je pas assurés, ces intérêts, lorsque je lui donnai la terre
d'Andelys, lorsque je vous ai préservée deux fois de la
ruine?--Delphine, interrompit madame de Vernon, il n'y a rien de plus
indélicat que de reprocher les services qu'on a rendus.--Vous savez
mieux que personne, madame, continuai-je froidement, combien j'attache
peu de prix à ce que je puis faire pour les autres; quand il m'est
arrivé de rendre des services à ceux que je n'aimois pas, je n'en ai
jamais gardé le moindre souvenir; mais c'est avec confiance, avec
tendresse, que je me suis vouée à vous être utile: les preuves
d'amitié que je vous ai données, c'est aux sentimens que je croyois
vous avoir inspirés qu'elles s'adressoient; si vous n'aviez pas ces
sentimens, pourquoi donc avez-vous disposé de moi? pourquoi vous
exposiez-vous au reproche le plus humiliant, le plus cruel, à celui de
l'ingratitude?--L'ingratitude! me dit madame de Vernon, c'est un
grand mot, dont on abuse beaucoup; on se sert parce que l'on s'aime,
et quand on ne s'aime plus, l'on est quitte; on ne fait rien dans la
vie que par calcul ou par goût; je ne vois pas ce que la
reconnoissance peut avoir à faire dans l'un ou dans l'autre.--Je ne
daigne pas répondre, lui dis-je, à ce détestable sophisme; mais vous
n'aviez donc pas d'amitié pour moi, quand vous me montriez tant
d'intérêt et d'affection? l'attachement que j'avois pour vous ne vous
avoit donc pas touchée? est-il donc vrai que depuis six ans nos
conversations, nos lettres, notre intimité, tout fût mensonge de votre
part? En me retraçant les années heureuses que j'ai passées avec vous,
j'éprouve l'insupportable peine de ne pouvoir me flatter qu'il ait
existé un temps où vous m'aimiez sincèrement: quand donc avez-vous
commencé à me tromper? dites-le moi, je vous en conjure, pour que du
moins je puisse conserver quelques souvenirs doux de tous les jours
qui ont précédé cette funeste époque.--En parlant ainsi, j'étois
inondée de larmes, et je souffrois extrêmement de n'avoir pu les
retenir, car madame de Vernon me paroissoit avoir conservé le plus
grand sang-froid; cependant, quand elle reprit la parole, sa voix
étoit altérée.
--Tout est fini entre nous, me dit-elle en se levant; avec votre
caractère, vous n'entendriez raison sur rien; vous êtes trop exaltée
pour qu'on puisse vous faire comprendre le réel de la vie. Si je meurs
de la maladie qui me menace, peut-être vous expliquerai-je ma
conduite; mais tant que je vivrai, il me convient de soutenir mon
existence, ma manière d'être dans le monde, telle qu'elle est; je veux
aussi éviter les émotions pénibles que votre présence et les scènes
douloureuses qu'elle entraîne me causeroient; il vaut donc mieux ne
plus nous revoir.--Vous le dirai-je, ma chère Louise? je frémis à ces
derniers mots; j'étois bien décidée à ne plus être liée avec madame de
Vernon; je sentois que je ne pouvois répéter des reproches de cette
nature, et qu'il me seroit impossible de la revoir sans les
renouveler; mais je ne m'étois pas dit que ce jour finiroit tout entre
nous, et la rapidité de cette décision, quelque inévitable qu'elle
fût, me faisoit peur.--Quoi! lui dis-je, vous ne pouvez pas trouver
quelques excuses qui puissent affoiblir mon ressentiment?--Le prestige
de tout ce que j'étois pour vous est détruit, me dit madame de Vernon;
je suis trop fière pour essayer de le faire renaître.--Trop fière!
m'écriai-je, vous qui avez pu me tromper!.....--Laissons ces
reproches, reprit-elle impatiemment, je vaux peut-être mieux que je ne
parois; mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas m'entendre dire le
mal que l'on peut penser de moi.
Vous êtes la maîtresse, ajouta-t-elle, de rendre les derniers jours de
vie qui me restent horriblement malheureux, en révélant tout à Léonce;
vous pouvez user de cette puissance, je n'essaierai point de vous en
détourner.--Ah! m'écriai-je, vous ne savez pas encore ce que vous
pourriez sur moi, si le repentir....--Du repentir, interrompit-elle
avec l'accent le plus ironique; voilà bien une idée dans votre
genre!--A cette réponse, à cet air, je repris toute mon indignation,
et m'avançai vers la porte pour m'en aller; mais tout à coup je
m'arrêtai, je regardai cette chambre dans laquelle j'avois passé des
heures si douces, et je songeai que j'allois en sortir pour n'y plus
rentrer jamais.
--Hélas! lui dis-je alors avec douceur, combien vous avez mal connu la
route de votre bonheur! vous avez rencontré au milieu de votre
carrière une personne jeune, qui vous aimoit de sa première amitié,
sentiment presque aussi profond que le premier amour; une personne
singulièrement captivée par le charme de votre esprit et de vos
manières, et qui ne concevoit pas le moindre doute sur la moralité de
votre caractère: vous le savez, autour de moi j'avois souvent entendu
dire du mal de vous; mais en vous justifiant toujours, je m'étois plus
attachée aux qualités que je vous attribuois, que si je n'avois jamais
eu besoin de vous défendre: vous avez brisé ce coeur qui vous étoit
acquis, sans que même une telle dureté fût nécessaire à aucun de vos
intérêts; vous auriez obtenu de moi d'immoler mon bonheur à mon
attachement pour vous; vous m'avez trompée par goût pour la
dissimulation, car la vérité eût atteint le même but, et vous avez
voulu dérober, par la fausseté, ce que l'amitié généreuse s'offroit à
vous sacrifier. Je souhaite néanmoins, oui, je souhaite du fond du
coeur que vous soyez heureuse; mais je vous prédis que vous ne serez
plus aimée comme je vous ai prouvé qu'on aime: on ne forme pas deux
fois des liaisons telles que la nôtre, et quelque aimable que vous
soyez, vous ne retrouverez pas l'amitié, le dévouement, l'illusion de
Delphine; je vous quitte dans cet instant pour ne plus vous revoir, et
c'est moi qui suis émue, moi seule. Ah! n'essaierez-vous donc pas
d'adoucir le sentiment que je vais emporter avec moi! ce talent de
feindre, dont vous avez si cruellement abusé, vous manque-t-il donc
seulement alors qu'il pourroit rendre nos derniers momens moins
cruels?--Je ne le puis, me dit-elle, je ne le puis; il faut éloigner
de soi les sentimens pénibles, et ne point recommencer des liens qui
désormais ne seroient que douloureux; il n'est plus en votre puissance
de ne pas troubler mon repos; adieu donc, c'est du repos que je veux,
si je dois vivre encore; si non....--Elle s'arrêta, comme si elle
avoit eu l'idée de me parler, mais changeant de résolution: Adieu,
Delphine, me dit-elle d'une voix assez précipitée, et elle rentra dans
son cabinet.
Je restai quelque temps à la même place; mais enfin, honteuse de mon
émotion, de cette foiblesse de coeur qui avoit entièrement changé nos
rôles, et fait de celle qui étoit mortellement offensée celle qui
étoit prête à supplier l'autre, je quittai cette maison pour toujours,
et je revins impatiente de vous apprendre ce qui s'étoit passé. S'il
ne se mêloit pas à votre affection pour moi des vertus maternelles, si
vous ne m'inspiriez pas ces sentimens qui appartiennent à l'amour
filial, et que la mort prématurée de mes parens ne m'a permis de
connoître que pour vous, j'aurois quelque embarras à vous peindre la
douleur que m'a causée ma rupture avec madame de Vernon: mais votre
coeur n'est point accessible même à la plus noble des jalousies. Vous
avez de l'indulgence pour votre enfant; vous lui pardonnez cette
amitié vive que les premiers goûts de l'esprit et les premiers
plaisirs de la société avoient fait naître; elle existait à côté de
l'amour le plus passionné, cette amitié funeste; elle ne portoit donc
pas atteinte à la tendresse reconnoissante que je ne puis éprouver que
pour vous seule.
Maintenant quel parti prendre? Ma conversation avec madame de Vernon
m'a bien prouvé qu'elle redoutoit extrêmement, pour le repos de sa
famille, que Léonce ne connût la vérité; mais que dois-je à madame de
Vernon? mais quelle puissance sur la terre pourroit obtenir de moi que
je consentisse une seconde fois à être méconnue de Léonce? Eh! que
parlé-je de puissance? il n'en est qu'une à craindre, c'est la voix de
mon propre coeur! mais est-il vrai qu'elle me le demande? Non, il faut
aussi que je compte mon sort pour quelque chose, que la bonté
m'inspire quelque compassion pour moi-même. J'ai le temps encore de
consulter M. Barton, d'avoir sa réponse; la vôtre aussi peut me
parvenir; il faut quatorze jours pour que les lettres arrivent à
Madrid. Léonce, jusqu'au vingt-cinq novembre, attendra sans me
condamner. Ah! ma soeur, que m'écrirez-vous? dans le combat qui me
déchire, à quel sentiment prêterez-vous votre appui?