Léonce à M. Barton.
Bordeaux, ce 20 octobre.
Une fièvre violente m'a forcé de rester ici près d'un mois; je l'ai
caché à ma famille à Paris, ma mère seule l'a su; je ne voulois pas
que personne, excepté elle, se mêlât de s'intéresser à moi. Le premier
jour de cette fièvre, je vous ai écrit je ne sais quelle lettre
insensée, qui contenoit, je crois, des expressions insultantes pour
madame d'Albémar; je vous prie de la brûler, j'étois dans le délire;
ce n'est pas que rien justifie Delphine des torts dont je l'accuse;
mais pour tout autre que moi, elle est, elle doit être un ange. Si
vous saviez comme on parle d'elle ici! Elle n'y a demeuré que deux
mois; mais n'est-ce pas assez pour qu'on ne puisse pas l'oublier!
J'essaierai demain de pénétrer jusqu'à madame d'Ervins; elle ne veut
voir personne: elle est résolue, m'a-t-on appris, à se faire
religieuse; elle doit remettre sa fille à madame d'Albémar: cet enfant
parle de Delphine avec transport; je verrai au moins cet enfant. Ne
trouvez-vous pas qu'il y a un mystère singulier dans tout?
Il me semble que dans votre dernière lettre vous vous exprimez moins
bien sur madame d'Albémar: vous avez eu tort de recevoir aucune
impression par ce que je vous ai écrit; je n'en dois faire sur
personne. Conservez votre admiration pour madame d'Albémar; je serois
malheureux de penser que je l'ai diminuée. Il circule des bruits sur
madame d'Ervins; mais c'est impossible: la première fois qu'on me les
a dits, j'ai tressailli; depuis, on les a démentis, tout-à-fait
démentis. Adieu, mon cher maître, j'irai voir madame d'Ervins. D'où
vient que cette idée me bouleverse? elle est l'amie de Delphine. M. de
Serbellane est allé en Toscane par mer; il ne vouloit donc pas venir
en France... je ne sais où j'en suis.