Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Paris, ce 16 octobre.
Avant de nous réunir pour toujours, ma chère soeur, il faut que je
m'explique avec vous sur un sujet que j'avois négligé, mais que vous
développez trop clairement dans votre dernière lettre [Cette lettre
est supprimée.] pour que je puisse me dispenser d'y répondre. Vous me
dites que M. de Valorbe a toujours conservé le même sentiment pour
moi, qu'il n'a pu quitter depuis un an sa mère qui est mourante, mais
qu'il vous a constamment écrit pour vous parler de son désir de me
voir, et de son besoin de me plaire: vous me rappelez aussi ce que je
ne puis jamais oublier, c'est qu'il a sauvé la vie à M. d'Albémar, il
y a dix ans, et que votre frère conservoit pour lui la plus vive
reconnoissance. Vous ajoutez à tout cela quelques éloges sur le
caractère et l'esprit de M. de Valorbe: je pourrois bien n'être pas, à
cet égard, de votre avis, mais ce n'est pas de cela dont il s'agit. Si
vous aviez connu Léonce, vous ne croiriez pas possible que jamais je
devinsse la femme d'un autre; je serois très-affligée, je l'avoue, si
les obligations que nous avons à M. de Valorbe vous imposoient le
devoir de l'admettre souvent chez vous. Je ne pense pas, vous le
croyez bien, à revoir Léonce de ma vie; mais s'il apprenoit que je
permets à quelqu'un de me rechercher, il croiroit que je me console;
il n'auroit pas l'idée qui peut lui venir une fois de plaindre mon
sort; et tous les hommages de l'univers ne me dédommageroient pas de
la pitié de Léonce. C'en est assez: maintenant que vous connoissez les
craintes que j'éprouve, je suis bien sûre que tous chercherez à me les
épargner.
Dès que vous m'aurez mandé si M. de Clarimin accepte ma caution, nous
partirons: madame de Vernon désire que je vous prie de l'accueillir
avec amitié; ma chère soeur, je vous en conjure, ne soyez pas injuste
pour elle; si je ne puis vaincre les préventions que vous m'exprimez
encore dans votre dernière lettre, au moins soyez touchée des soins
infinis qu'elle a eus pour moi; ces soins supposent beaucoup de bonté.
Depuis le départ de Léonce pour l'Espagne, je suis presque
méconnoissable. Une femme d'esprit a dit que _la perte de l'espérance
changeait entièrement le caractère_, Je l'éprouve: j'avois, vous le
savez, beaucoup de gaîté dans l'esprit je m'intéressois aux événemens,
aux idées; maintenant rien ne me plaît, rien ne m'attire, et j'ai
perdu avec le bonheur tout ce qui me rendoit aimable. Quel état
cependant pour une personne dont l'âme étoit si vivement accessible, à
toutes les jouissances de l'esprit et de la sensibilité! J'aimois la
société presque trop, elle m'étoit souvent nécessaire et toujours
agréable; à présent Je n'en puis supporter qu'une seule, celle de
madame de Vernon. Louise, récompensez-la donc par votre bienveillance
des consolations qu'elle m'a données.
Jamais on n'a mis dans l'intimité tant de désir de plaire! Jamais on
n'a consacré un esprit si fait pour le monde au soulagement de la
douleur solitaire! Je vous le dis, ma soeur, et vous finirez par
l'éprouver; madame de Vernon est une personne d'un agrément
irrésistible. J'ai connu des femmes piquantes et spirituelles; je
comprenois facilement, quand elles parloient, comment on étoit aimable
comme elles, et si je l'avois voulu, j'aurois réussi par les mêmes
moyens; mais chaque mot de madame de Vernon est inattendu, et vous ne
pouvez suivre les traces de son esprit, ni pour l'imiter, ni pour le
prévoir. Si elle vous aime, elle vous l'exprime avec une sorte de
négligence qui porte la conviction dans votre âme. Il semble que c'est
à elle-même qu'elle parle, quand des mots sensibles lui échappent, et
vous les recueillez quand elle les laisse tomber.
Ma vie n'appartient plus qu'à vous et à madame de Vernon; de grâce,
que je ne vous voie pas désunies! elle m'est devenue plus nécessaire
encore qu'elle ne me l'étoit; c'est un dernier sentiment que j'ai
saisi plus fortement que jamais, dans le naufrage de mon bonheur; mais
je n'ai pas besoin d'insister davantage; vous la trouverez, hélas!
assez triste et bien malade; votre bon coeur s'intéressera sûrement
pour elle.