Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, ce 14 octobre.
Je vous prie, ma chère Louise, de remettre à M. de Clarimin ce billet,
par lequel je me rends caution de soixante mille livres que madame de
Vernon lui doit: obtenez de lui, je vous en conjure, qu'il cesse de la
calomnier. Il est dans sa terre, à quelques lieues de vous, il vous
sera facile de l'engager à venir vous parler. Dès que j'aurai reçu
votre réponse, et que je pourrai tranquilliser madame de Vernon, les
affaires qui la retiennent ici seront terminées, et nous partirons
ensemble pour le Languedoc; moi, pour vous rejoindre; elle, pour
m'accompagner, et pour passer l'hiver dans les pays chauds. Les
médecins disent que sa poitrine est très-affectée, elle paroît
elle-même se croire en danger, mais elle s'en occupe singulièrement
peu; ah! si j'étois condamnée à la perdre, cette amère douleur
m'ôteroit le reste de mes forces.
Je n'ai point appris par madame de Vernon l'embarras dans lequel elle
se trouvoit; le hasard me l'a fait découvrir, et je le savois
seulement de la veille, lorsque madame de Mondoville et madame de
Vernon vinrent avant-hier chez moi. Je pris madame de Mondoville à
part, et je lui demandai si ce que l'on m'avoit dit des plaintes de M.
de Clarimin contre sa mère étoit vrai.--Oui, me répondit-elle, ma mère
vouloit que je m'engageasse pour les soixante mille livres qu'elle lui
doit, pendant l'absence de M. de Mondoville; je l'ai refusé, car je
n'ai le droit de disposer de rien sans le consentement de mon mari, et
ma mère ne veut pas que je le demande. Vous savez que je mets fort peu
d'importance à la fortune; mais je prétends être stricte dans
l'accomplissement de mes devoirs.--Elle disoit vrai, Louise, elle ne
met point d'importance à l'argent; mais sa mère seroit mourante,
qu'elle ne sacrifieroit pas une seule de ses idées sur la conduite
qu'elle croit devoir tenir.
--Je ne sais pas bien, lui dis-je vivement, quel est le devoir au monde
qui peut empêcher d'être utile à sa mère; mais enfin....--Elle
m'interrompit à ces mots avec humeur, car les attaques directes
l'irritent d'autant plus qu'elle n'aperçoit jamais que celles-là.--Vous
croyez apparemment, ma cousine, me dit-elle, qu'il n'y a de principes
fixes sur rien; et que seroit donc la vertu, si l'on se laissoit aller
à tous ses mouvemens?--Et la vertu, lui dis-je, est-elle autre chose
que la continuité des mouvemens généreux? Enfin, laissons ce sujet,
c'est moi qu'il regarde, et moi seule.
Madame de Vernon, s'approchant de nous, interrompit notre entretien;
en la voyant au grand jour, je fus douloureusement frappée de sa
maigreur et de son abattement; jamais je n'avois senti pour elle une
amitié plus tendre. Madame de Mondoville retourna à Paris; je gardai
madame de Vernon chez moi, et le lendemain matin, à son réveil, je lui
portai une assignation de soixante mille livres sur mon banquier, en
la suppliant de l'accepter.--Non, me dit-elle, je ne le puis; c'étoit
à ma fille, à ma fille pour qui j'ai tout fait, de me tirer de
l'embarras où je suis; elle ne le veut pas, c'est peut-être juste; je
ne l'ai pas assez formée pour moi, j'ai remis son éducation à
d'autres; nous ne pouvons ni nous entendre, ni nous convenir; mais ce
n'est pas vous, non, ce n'est pas vous, en vérité, ma chère Delphine,
qui devez me rendre un tel service.--Pourquoi donc me refusez-vous ce
bonheur? lui dis-je; il y a deux ans que vous y aviez consenti:
nouvellement encore, dans le mariage de votre fille....--Ah!
s'écria-t-elle, le mariage de ma fille....--Et puis tout à coup
s'arrêtant, elle reprit:--Depuis quelque temps j'ai du malheur en
tout, peut-être des torts; mais enfin, dans l'état où je suis, tout
cela ne sera pas long.--Ne voulez-vous pas empêcher que M. de Clarimin
ne vous accuse?--Je le croyois mon ami, me dit-elle en soupirant; se
peut-il que je me sois fait des illusions! je n'y étois pas cependant
disposée. Enfin il veut me perdre dans le monde, et me ruiner en
saisissant ce que je possède; il a tort, car je dois mourir bientôt,
et il est dur de m'ôter à présent l'existence à laquelle j'ai sacrifié
toute ma vie.--Au nom de Dieu, lui dis-je en versant des larmes,
repoussez ces horribles idées, et ne refusez pas le service que je
vous conjure d'accepter: j'ai des peines, de cruelles peines, vous le
savez; voulez-vous me ravir le seul bonheur que je puisse tirer de mon
inutile fortune?--Eh bien! me répondit madame de Vernon, je vous crois
généreuse: quand je mourrai, quoi qu'il arrive après moi, vous ne vous
repentirez point de m'avoir rendu un dernier service. Il n'est pas
nécessaire que vous me prêtiez ce que je dois; votre caution suffit,
et je l'accepte.
Il y avoit dans l'accent de madame de Vernon quelque chose de triste
et de sombre qui me fit beaucoup de peine. Pauvre femme! les
injustices des hommes ont peut-être aigri ce caractère si doux,
troublé cette âme si tranquille. Ah! que les coeurs durs font de mal!
Je lui dis quelques mots sur son goût pour le jeu.--Hélas!
reprit-elle, vous ne savez pas combien il est difficile d'être femme,
sans fortune, sans jeunesse, et sans enfans qui nous entourent; on
essaie de tout pour oublier cette pénible destinée.--Je ne voulus pas
insister sur les pertes qu'elle s'exposoit à faire, dans un moment où
je venois de lui rendre service, et je cherchai à la ramener sur
d'autres sujets de conversation.
Le soir il vint assez de monde me voir: on savoit que madame d'Ervins,
pour qui j'avois dit que je quittois la société, n'étoit plus à
Bellerive: mon départ annoncé avoit attiré chez moi plusieurs
personnes, qui croient toutes qu'elles me regrettent, et dont la
bienveillance s'est singulièrement ranimée en ma faveur, par l'idée de
ma prochaine absence.
Pendant que ce cercle étoit réuni dans le salon, de Bellerive, madame
de Lebensei y arriva avec son mari, qu'elle m'avoit promis de
m'amener. Quand elle vit cette société nombreuse, elle fut entièrement
déconcertée, et descendit dans le jardin, sous le prétexte de prendre
l'air; il me fut impossible de la retenir, et peut-être valoit-il
mieux en effet qu'elle s'éloignât, car tous les visages de femmes
s'étoient déjà composés pour cette circonstance. M. de Lebensei ne
s'en alla point: je remarquai même que c'étoit avec intention qu'il
restoit; il vouloit trouver l'occasion de témoigner son indifférence
pour les malveillantes dispositions de la société; il avoit raison,
car sous la proscription de l'opinion, une femme s'affoiblit, mais un
homme se relève; il semble qu'ayant fait les lois, les hommes sont les
maîtres de les interpréter ou de les braver.
L'esprit de M. de Lebensei me frappa beaucoup; il n'eut pas l'air de
se douter du froid accueil qu'on destinoit à sa femme: il parla sur
des objets sérieux avec une grande supériorité, n'adressa la parole à
personne, excepté à moi, et trouva l'art d'indiquer son dédain pour la
censure dont il pouvoit être l'objet, sans jamais l'exprimer; un air
insouciant, un ton calme, des manières nobles, remettoient chacun à sa
place; il ne changeoit peut-être rien à la manière de penser, mais il
forçoit du moins au silence, et c'est beaucoup; car, dans ce genre,
l'on s'exalte par ce qu'on se permet de dire, et l'homme qui oblige à
des égards en sa présence, est encore ménagé lorsqu'il est absent.
Quand madame de Lebensei fut revenue près de nous, après le départ de
la société, M. de Lebensei continua à montrer l'indépendance de
caractère et d'opinion qui le distingue, et je sentis que sa
conversation, en fortifiant mon esprit, me faisoit du bien: du bien!
ah! de quel mot je me suis servie! Hélas! si vous saviez dans quel
état est mon âme.... Mais puisque je me suis promis de me contraindre,
il faut en avoir la force, même avec vous.