Delphine à mademoiselle d'Albémar.
Bellerive, 2 octobre.
Hé bien! Thérèse est inflexible; hé bien! celle à qui j'ai sacrifié
tout le bonheur de ma vie, ne jouira pas un seul jour du funeste
dévouement de ma trop facile amitié. Louise, le récit que je vais vous
faire vous inspirera de la pitié pour Thérèse; il m'en faut aussi pour
moi. Ah! que de douleurs sur la terre! où sont-ils les heureux? en
est-il parmi ceux qui seroient dignes du bonheur?
Depuis quelque temps, je voyois madame d'Ervins plus rarement; un
prêtre d'un couvent voisin, d'un extérieur simple et respectable,
passoit beaucoup d'heures seul avec elle; moi-même, accablée de
douleur, et craignant, si je confiois mes peines à Thérèse, de ne
pouvoir lui cacher qu'elle en étoit la cause involontaire, je me
résignois à son goût pour la retraite, et je ne voulois pas lui parler
des projets que je lui connoissois. Je comptois sur l'arrivée de M. de
Serbellane et sur ses prières pour l'y faire renoncer; mais le frère
de M. d'Ervins étant venu à Paris, Thérèse eut hier matin un long
entretien avec lui, et je me hâtai d'aller chez elle, quand il fut
parti, pour en savoir le résultat.
J'ai retenu toutes les paroles de Thérèse, et je vous les transmettrai
fidèlement. Qui pourroit oublier un langage si plein d'amour et de
repentir?--J'ai apaisé le frère de M. d'Ervins, me dit-elle;
maintenant qu'il sait ma résolution, il n'a plus de haine contre moi;
cette résolution met la paix entre les ennemis; Dieu qui l'inspire la
rend efficace; mais vous à qui je dois tant, vous qui avez peut-être
fait pour moi plus de sacrifices que vous ne m'en avez avoué vous avez
failli me perdre dans un mouvement de bonté; vous aviez encouragé M.
de Serbellane à revenir; je l'ai appris à temps, j'ai pu le lui
défendre; il sera instruit que s'il me voyoit, il ne pourroit me faire
changer de dessein, mais qu'il renouvelleroit, par son retour, le
courroux des parens de M. d'Ervins, et qu'il perdroit ma fille en
déshonorant sa mère.
Je voulus l'interrompre, elle m'arrêta.--Demain, me dit-elle, venez me
chercher en vous levant, nous nous promènerons ensemble; je vous dirai
tout ce qui se passe en moi; je n'en ai pas la force ce soir; il me
semble que quand la nuit est venue, la présence d'un Dieu protecteur
se fait moins sentir, et j'ai besoin de son appui pour vous annoncer
avec courage mes résolutions. A demain donc, avec le jour, avec le
soleil.
Quand elle m'eut quittée, je réfléchis douloureusement sur les
obstacles que sa ferveur religieuse opposeroit à mes efforts, et je
plaignis le triste destin de deux nobles créatures, Thérèse et son
ami. C'étoit moi, moi si malheureuse, qui devois essayer de soutenir
le courage de madame d'Ervins, et mon coeur au désespoir étoit chargé
de la consoler! Ah! combien souvent dans la vie cet exemple s'est
présenté, et que d'infortunés ont encore trouvé l'art de secourir des
infortunés comme eux!
J'entrai chez Thérèse de très-bonne heure, et je la trouvai tout
habillée, priant dans son cabinet devant un crucifix qu'elle y a
placé, et aux pieds duquel elle a déjà répandu bien des larmes. Elle
se leva en me voyant, ouvrit son bureau, et me dit:--Tenez, voilà
toutes les lettres de M. de Serbellane, que j'ai reçues depuis deux
mois, je vous les remets avec son portrait; il ne vous est point
ordonné à vous de les brûler, conservez-les pour qu'elles me survivent
et que rien de lui ne périsse avant moi.--J'insistai pour qu'elle
connût la lettre que m'avoit écrite M. de Serbellane; en la lisant,
elle rougit et pâlit plusieurs fois.--Il m'a fait dans ses lettres,
reprit-elle, l'offre dont il vous parle; il me l'a faite avec une
expression bien plus vive, bien plus sensible encore, et cependant ma
résolution est restée inébranlable. Descendons dans le jardin, je ne
suis pas bien ici; l'air me donnera des forces, il m'en faut pour vous
ouvrir encore une fois ce coeur qui doit se refermer pour
toujours.--Je la suivis; ses cheveux noirs, son teint pâle, ses
regards qui exprimoient alternativement l'amour et la dévotion,
donnoient à son visage un caractère de beauté que je ne lui avois
jamais vu. Nous nous assîmes sous quelques arbres encore verds;
Thérèse alors, tournant vers l'horizon, des regards vraiment inspirés,
me dit:
« Ma chère Delphine, je vous le confie, en présence de ce soleil qui
semble nous écouter au nom de son divin maître, l'objet de mon
malheureux amour n'est point encore effacé de mon coeur. Avant qu'un
prêtre vénérable eût accepté le serment que j'ai fait de me consacrer
à Dieu, je lui ai demandé si, parmi les devoirs que j'allois
m'imposer, il en étoit un qui m'interdît les souvenirs que je ne puis
étouffer; il m'a répondu que le sacrifice de ma vie étoit le seul qui
fût en ma puissance; il m'a permis de mêler aux pleurs que je
verserois sur mes fautes, le regret de n'avoir pas été la femme de
celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la
vertu. Je ne craignois, dans l'état que je vais embrasser, que des
luttes intérieures contre ma pensée; dès qu'on n'exige que mes
actions, je me voue avec bonheur à l'expiation de la mort de M.
d'Ervins,
» M. de Serbellane m'offre de m'épouser et de passer le reste de sa
vie en Amérique avec moi; juste ciel! avec quel transport je
l'accepterois! quel sentiment presque idolâtre n'éprouverois-je pas
pour lui! Mais le sang, la mort nous sépare, un spectre défend ma main
de la sienne, et l'enfer s'est ouvert entre nous deux. Si je
succombois, j'entraînerois ce que j'aime dans mon crime; le
malheureux! il partageroit mon supplice éternel, et je n'obtiendrois
pas de la Providence, comme des hommes, de ne condamner que moi seule.
Mes pleurs et mon sacrifice serviront peut-être aussi sa cause dans le
ciel.--Oui, s'écria-t-elle, d'une voix plus élevée; oui, je prierai
sans cesse; et si mes prières touchent l'Être suprême, ô mon ami!
c'est loi qu'il sauvera.--Delphine, me dit-elle en m'embrassant,
pardonnez, je ne puis parler de lui sans m'égarer, et je confonds
ensemble et l'amour et le sentiment qui m'ordonne d'immoler l'amour.
Mais ils m'ont dit que dans le temple, après de longs exercices de
piété, mes idées deviendroient plus calmes; je les crois, ces bons
prêtres, qui ont fait entendre à mon âme le seul langage qui l'ait
consolée.
» Il m'eût été beaucoup plus difficile de vivre au milieu du monde, en
renonçant à M. de Serbellane, que de lui prouver encore par la
résolution que je prends, combien mon âme est profondément atteinte.
Ce motif n'est pas digne de l'auguste état que j'embrasse; mais ne
faut-il pas aider de toutes les manières la foiblesse de notre nature?
et si je me sens plus de force pour revêtir les habits de la mort, en
pensant que ce sacrifice obtiendra de lui des larmes plus tendres,
pourquoi m'interdirois-je les idées qui me soutiennent, dans ce grand
combat du coeur?
» Un seul devoir, un seul, pouvoit me retenir dans le monde; c'étoit
l'éducation d'Isore. Ma chère Delphine, c'est vous qui m'avez
tranquillisée sur cette inquiétude; je vous remettrai ma fille, la
fille du malheureux dont j'ai causé la mort; vous êtes bien plus digne
que moi de former son esprit et son âme; mon éducation négligée ne me
permet pas de contribuer à son instruction, et mon coeur est trop
troublé pour être jamais capable de fortifier son caractère contre le
malheur. Elle a dix ans, et j'en ai vingt-six; le spectacle de ma
douleur agit déjà trop sur ses jeunes organes. Hélas! ma chère
Delphine, vous n'êtes pas heureuse vous-même; j'ai peut-être à jamais
perdu votre destinée; mais votre âme, plus habituée que la mienne à la
réflexion, sait mieux contenir aux regards d'un enfant les sentimens
qu'il faut lui laisser ignorer. L'étendue de votre esprit, la variété
de vos connoissances vous permettent de vous occuper et d'occuper les
autres de diverses idées. Pour moi, je vis et je meurs d'amour. Dans
cette religion à laquelle je me livre, je ne comprends rien que son
empire sur les peines du coeur, et je n'ai pas, dans ma foible et
pauvre tête, une seule pensée qui ne soit née de l'amour,
» Hélas! le parti que je vais prendre affligera sans doute M. de
Serbellane; peut-être auroit-il goûté quelque bonheur avec moi: ce
sanglant hyménée ne lui inspiroit point d'horreur; et pendant quelques
années du moins, il n'auroit point été troublé par l'attente d'une
autre vie. Oh! Delphine, il m'en a coûté longtemps pour lui causer
cette peine; il me sembloit qu'un jour de la douleur d'un tel homme
comptoit plus que toutes mes larmes: cependant une idée que l'orgueil
auroit repoussée m'a soulagée enfin de la plus accablante de mes
craintes. Je lui suis chère, il est vrai, mais c'est moi qui l'aime
mille fois plus qu'il ne m'a jamais aimée; une carrière, un but à
venir lui reste; il ne donnera jamais à personne, je le crois, cette
tendresse première dont je faisois ma gloire, alors même qu'elle me
coûtoit l'honneur et la vertu; l'amour finit avec moi pour lui; mais
une existence forte, énergique, peut le remplir encore de généreuses
espérances.
» Quant à moi, ma chère Delphine, puisqu'un devoir impérieux me sépare
de lui, qu'est-ce donc que je sacrifie en me faisant religieuse? J'ai
éprouvé la vie, elle m'a tout dit; il ne me reste plus que de
nouvelles larmes à joindre à celles que j'ai déjà répandues. Si je
conservois ma liberté, je ne pourrois écarter de moi l'idée vague de
la possibilité d'aller le rejoindre. J'aurois besoin chaque jour de
lutter contre cette idée, avec toutes les forces de ma volonté; jamais
je n'obtiendrois le repos. Mon amie, croyez-moi, il n'est pour les
femmes sur cette terre que deux asiles, l'amour et la religion; je ne
puis reposer ma tête dans les bras de l'homme que j'aime, j'appelle à
mon secours un autre protecteur qui me soutiendra, quand je penche
vers la terre, quand je voudrois déjà qu'elle me reçût dans son sein.
» Le malheur a ses ressources; depuis un mois, je l'ai appris; j'ai
trouvé dans les impressions qu'autrefois je laissois échapper sans les
recueillir, dans les merveilles de la nature, que je ne regardois pas,
des secours, des consolations qui me feront trouver du calme dans
l'état que je vais embrasser. Enfin, il me sera permis de rêver et de
prier; ce sont les jouissances les plus douces qui restent sur la
terre aux âmes exilées de l'amour.
» Peut-être que, par une faveur spéciale, les femmes éprouvent
d'avance les sentimens qui doivent être un jour le partage des élus du
ciel; mais si j'en crois mon coeur, elles ne peuvent exister de cette
vie active, soutenue, occupée, qui fait aller le monde et les intérêts
du monde; il leur faut quelque chose d'exalté, d'enthousiaste, de
surnaturel, qui porte déjà leur esprit dans les régions éthérées.
» J'ai confondu dans mon coeur l'amour avec la vertu, et ce sentiment
étoit le seul qui pût me conduire au crime par une suite de mouvemens
nobles et généreux; mais que le réveil de cette illusion est terrible!
il a fallu, pour la faire cesser, que je devinsse l'assassin de
l'homme que j'avois juré d'aimer. Oh! quel affreux souvenir! et quel
seroit mon désespoir, si la religion ne m'avoit pas offert un
sacrifice assez grand, pour me réconcilier avec moi-même!
» Il est fait, ce sacrifice, et Dieu m'a pardonné, je le sais, je le
sens; mes remords sont apaisés, la mélancolie des âmes tendres et
douces est rentrée dans mon coeur; je communique encore par elle avec
l'Être suprême; et si dans un autre monde mon malheureux époux a perdu
son irritable orgueil, s'il lit au fond des coeurs, lui-même aussi,
lui-même aura pitié de moi.»
--Thérèse s'arrêta en prononçant ces dernières paroles, et retint
quelques larmes qui remplissoient ses yeux. J'étois aussi profondément
émue, et je rassemblois toutes mes pensées pour combattre le dessein
de Thérèse; mais au fond de mon coeur, je vous l'avouerai, je ne le
désapprouvois pas; je n'ai point les mêmes opinions qu'elle sur la
religion; mais j'aimerois cette vie solitaire, enchaînée, régulière,
qui doit calmer enfin les mouvemens désordonnés du coeur. Je voulus
cependant épouvanter Thérèse, en lui peignant les regrets auxquels
elle s'exposoit; mais elle m'arrêta tout à coup.
«Oh! que me direz-vous, mon amie, s'écria-t-elle, qu'il ne m'ait pas
écrit! que mon amour, plus éloquent encore que lui, n'ait pas plaidé
pour sa cause dans mon coeur! Ne parlons plus sur l'irrévocable,
dit-elle en m'imposant doucement silence; mes sermens sont déjà
déposés aux pieds du Tout-Puissant; il me reste à les faire entendre
aux hommes; mais le lien éternel m'enchaîne déjà sans retour.
»Je ne vous ai point dit que je serois heureuse; il n'y avoit de
bonheur sur la terre que quand je le voyois, quand il me parloit; sa
voix seule ranimoit dans mon sein les jouissances vives de
l'existence; mais je n'ai plus à craindre ces peines violentes où la
vengeance divine imprime son redoutable pouvoir. Désormais étrangère à
la vie, je la regarderai couler comme ce ruisseau qui passe devant
nous, et dont le mouvement égal finit par nous communiquer une sorte
de calme. Le souvenir de ma destinée agitera peut-être encore quelque
temps ma solitude; mais enfin ils me l'ont promis, ce souvenir
s'affoiblira, le retentissement lointain ne se fera plus entendre que
confusément; c'est ainsi que je commencerai à mourir, et que je
m'endormirai, bénie d'un Dieu clément, et chère peut-être encore à
ceux qui m'ont aimée.
»Je pars aujourd'hui pour Bordeaux avec mon beau-frère, continua
Thérèse, j'y resterai quelques mois. Je reviendrai chez vous, avant de
prendre le voile, pour vous ramener Isore, et vous remettre tous mes
droits sur elle. Je vous en conjure, ma chère Delphine, ne nous
abandonnons plus à notre émotion; je n'ai pu contenir mon âme en vous
parlant aujourd'hui; vous avez dû voir que Thérèse n'étoit pas encore
devenue insensible, jamais elle ne le sera; mais je dois tâcher de le
paroître, pour recueillir quelque bien de la résolution que j'ai
prise. Il faut se dominer, il faut ne plus exprimer ce qu'on éprouve,
c'est ainsi qu'on peut étouffer, m'a-t-on dit, les sentimens dont la
religion doit triompher. Ma chère Delphine, ma généreuse amie, retenez
ce dernier accent, ce sont les adieux qui précèdent la mort, vous
n'entendrez plus la voix qui sort du coeur; adieu!»
--Thérèse me quitta, je ne la suivis point; je restai quelque temps
seule, pour me livrer à mes larmes. Je sentis d'ailleurs que ce
n'étoit pas au moment de son départ, que je pourrois produire aucune
impression sur elle; et j'espérai davantage de mes lettres pendant son
absence. Quand je rentrai, le frère de M. d'Ervins étoit arrivé;
Thérèse fit les préparatifs de son voyage avec une singulière fermeté;
Isore pleura beaucoup en me quittant; sa mère en descendant pour
partir, détourna la tête plusieurs fois, afin de ne pas voir l'émotion
de cette pauvre petite. Thérèse monta en voiture sans me dire un mot;
mais en prenant sa main, je reconnus à son tremblement quelle douleur
elle éprouvoit.
Thérèse! être si tendre et si doux, me répétai-je souvent quand elle
fut partie, cette force que vous ne tenez pas de vous-même, vous
soutiendra-t-elle constamment? ne sentirez-vous pas se refroidir en
vous l'exaltation d'une religion qui a tant besoin d'enthousiasme? et
ne perdrez-vous pas un jour cette foi du coeur, qui vous aveugle sur
tout le reste?--Hélas! et moi qui me crois plus éclairée, que
deviendrai-je? l'espérance d'une vie à venir, les principes qui m'ont
été donnés par un être parfaitement bon, les idées religieuses,
raisonnables et sensibles, ne me rendront-elles donc pas à moi-même?
et l'amour ne peut-il être combattu que par des fantômes superstitieux
qui remplissent notre âme de terreur? Louise, la douleur remet tout en
doute, et l'on n'est contente d'aucune de ses facultés, d'aucune de
ses opinions, quand on n'a pu s'en servir contre les peines de la vie.